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Romains 05 V 12-19 Robert SOMERVILLE



Texte : Romains 5/12-19
Genre : Prédication
Auteur : Robert SOMERVILLE
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 25.06.1978.



Reconnaissons-le : le passage de l’épître aux Romains que nous venons de lire n’est pas facile à comprendre. Je ne vais pas essayer de le commenter en détail ni de donner une explication complète de ce qu’on a appelé le “péché originel”. Mais je voudrais dégager ce qui me semble en être la ligne de force, le message central ; et c’est ceci :

Jésus-Christ s’est solidarisé avec l’humanité. Le lien qu’il a noué avec tous les hommes peut seul les arracher à l’enchaînement du mal et de la mort, dont ils sont prisonniers depuis les premiers temps de l’humanité.

Le mot-clé ici est : solidarité.

De même qu’il y a une solidarité dans le mal et la mort, de même aussi — et à plus forte raison, parce que Dieu aime les hommes — il y a une solidarité dans la vie ; Jésus-Christ nous la révèle.

En homme nourri de la Bible, l’apôtre Paul se réfère au récit de la chute dans la Genèse. Par sa désobéissance à Dieu, par sa prétention à se faire l’égal de Dieu, à refuser les limites de sa condition d’homme tout entier dépendant de son créateur, Adam fait non seulement son malheur, mais celui de toute la race humaine après lui.

Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort, écrit saint Paul. Un tel langage n’est pas facile à accepter. Peut-être vous révolte-t-il… Que Dieu punisse tous les hommes à cause du péché d’un seul, n’est-ce pas une injustice ?

Je crois pourtant que, si Paul fait appel à cet argument, ce n’est pas à cause d’une théologie dépassée. C’est parce qu’il est conscient de la solidarité de toute l’humanité, solidarité qui joue aussi bien pour le bien que pour le mal — trop souvent, hélas, pour le mal…

C’est là un fait d’expérience, auquel nous ne prêtons pas suffisamment attention, à cause de notre individualisme moderne. Nous oublions volontiers les liens de solidarité qui nous unissent à tous ceux qui nous ont précédés et à ceux qui nous entourent — et sans lesquels nous n’existons pas. Comme le dit le Docteur Tournier, “nous pensons et agissons constamment comme si notre propre vie était en principe absolument autonome, indépendante de Dieu qui l’a créée (…) et de la communauté humaine sans laquelle elle est inconcevable”. Mais cette indépendance est une fiction, et l’apôtre Paul est beaucoup plus réaliste en se référant à Adam, en qui il nous faut voir non seulement le premier d’une lignée, mais aussi le représentant d’une humanité à laquelle nous appartenons tous — de même que Jésus est le point de départ et le représentant d’une humanité nouvelle.

La solidarité dans le mal — autrement dit, en Adam — peut s’éprouver de deux façons…

1. Elle signifie d’abord que l’humanité toute entière souffre des conséquences du péché d’Adam. Et c’est là que nous avons envie de crier à l’injustice ! C’est pourtant un effet de la solidarité humaine. Nous en faisons l’expérience tous les jours : nos fautes ne nous concernent pas nous seuls. J’ai beau dire : “Ca ne regarde que moi !”, ça regarde aussi mon prochain. Si je fais une faute de conduite au volant de ma voiture, je risque d’entraîner dans la mort ou l’infirmité plusieurs innocents. D’autre part, un slogan dit bien : “Quand les parents boivent, les enfants trinquent” ; que nous le voulions ou non, nous sommes liés les uns aux autres.

De plus, le mal crée des réactions en chaîne. L’homme qui se sent menacé, brimé ou agressé, se défend comme il peut, soit en se repliant sur lui-même, ce qui le ferme aux autres et étouffe l’amour, soit en attaquant à son tour et c’est alors le cercle vicieux de la violence et de la haine.

2. Mais la solidarité en Adam signifie aussi que chaque individu qui naît dans le monde hérite du péché de l’humanité. Paul Ricœur parle de “cet aspect mystérieux du mal, à savoir que si chacun de nous le commence (…), chacun de nous aussi le trouve, le trouve déjà là, en lui, hors de lui, avant lui”. Il y a une dimension communautaire du péché qui fait que nous sommes tous pris comme dans un engrenage. Nous n’avons pas la liberté de recommencer à zéro. Nous ne voulons pas le mal, mais la vie commande, comme on dit. Nous souhaitons vivre dans l’amitié, la fraternité, le désintéressement, mais pour garder notre place dans un monde où les faibles sont des vaincus, nous devons être durs, sans scrupules, prêts à profiter des autres et à nous conformer à ce qui réussit. Autrement dit, nous consentons à notre tour au mal, à l’injustice, au mensonge. Nous ne subissons pas simplement une situation de péché ; nous y contribuons, nous y ajoutons nous-mêmes.

Ainsi donc, quand Paul évoque cette solidarité en Adam qui nous entraîne tous dans le mal et la mort, il ne se livre pas à des élucubrations sans fondement; il voit la réalité en face. Alors, on peut l’accuser de pessimisme, mais n’est-ce pas plutôt de la lucidité ? Il ose parler de l’enchaînement du mal, parce que la chaîne est brisée. Parce qu’une nouvelle solidarité est intervenue pour libérer les hommes et leur ouvrir la vie. Cette solidarité de Dieu avec les hommes s’est manifestée en Jésus-Christ. Elle est l’effet de l’amour de Dieu qui ne peut pas se résoudre à voir périr sa créature.

“Si, par la faute d’un seul, écrit Paul, la multitude a subi la mort, à plus forte raison — je souligne cette expression parce qu’elle revient deux fois dans notre texte — à plus forte raison, la grâce de Dieu, grâce accordée en un seul homme Jésus-Christ, s’est-elle répandue en abondance sur la multitude”.

Paul nous invite à croire plus fortement à la grâce qu’au péché, à la vie qu’à la mort, à l’espérance qu’au désespoir, au pardon qu’à la condamnation. Il nous invite à prendre plus au sérieux le lien qui nous unit au Christ pour la vie, que celui qui nous enchaîne à Adam et à la mort.

C’est par amour que Jésus s’est rendu solidaire des hommes, qu’il s’est approché d’eux comme un ami, qu’il s’est identifié à eux, et surtout avec les pauvres, les faibles, les pécheurs. Même quand il s’est heurté à la haine, au mensonge, à la violence, à l’oppression, il a refusé de se désolidariser de ceux qui le rejetaient, il a refusé de nous lâcher pour sauver sa vie ; il a gardé partie liée avec nous jusque dans sa mort sur la croix — et son amour passionné a triomphé de la mort. S’étant lié à nous dans cet échec suprême qu’est la mort, il nous entraîne avec lui par sa résurrection dans une vie nouvelle. “Là où le péché a proliféré, la grâce a surabondé”, pour créer une humanité nouvelle.

Ici encore, ce n’est pas une fiction, mais une réalité, une réalité qui se reçoit et se vit dans la foi en Jésus-Christ. En croyant en Jésus-Christ, à sa solidarité profonde avec nous, nous acceptons d’être liés à lui ; nous renonçons à chercher notre espérance ailleurs et à nous tirer d’affaire par nos propres moyens, ce qui ne pourrait que renforcer en nous l’emprise du mal.

En acceptant de vivre de la grâce, nous nous associons à Jésus pour que naisse l’humanité nouvelle, pour que se traduise, dans la réalité de notre vie, la rupture avec la contagion du mal, que le Christ a vécue et rendue possible. Et comme la contagion du mal se manifeste par l’incapacité d’aimer, par le refus de la solidarité dans l’amour, Jésus renverse le courant créé par Adam en nous apprenant à aimer, en nous donnant la force, en nous rendant solidaires de tous les hommes, en nous donnant la liberté de ne plus consentir au mal pour en tirer profit, mais au contraire de lutter pour l’amitié, la réconciliation et la justice.




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