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Philippiens 4 v 5-9 (Rose-Marie MORLET)



Texte : Philippiens 4/5-9
Genre : Commentaire biblique
Auteur : Rose-Marie MORLET
Source : L’épître de Paul au Philippiens. Edifac (éditions de la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine), 1985 (p. 145-149).



VI. RECOMMANDATIONS PRATIQUES ET EXHORTATIONS :
ENTRAIDE, JOIE ET PAIX (4/2-9)

Après avoir traité les questions essentielles, Paul en vient à des situations concrètes et à des exhortations ponctuelles, propres à aider ses correspondants dans leur vie quotidienne.

v. 2 — La recommandation générale, donnée à toute l'Eglise en 2/2 (to auto phroneïté) est appliquée maintenant à un cas particulier (to auto phroneïn). Evodie et Syntyche sont appelées à avoir les mêmes dispositions, le même comportement. L'invitation est adressée à chacune séparément, ce qui en renforce la fermeté.

De ces deux femmes nous ne savons rien, sinon qu'elles portent des noms grecs connus, attestés par les inscriptions. Elles ne sont pas mentionnées ailleurs dans le Nouveau Testament. Pour ce qui est des femmes, nous savons qu'elles tenaient une place importante dans les Eglises, comme le montrent les salutations des épîtres pauliniennes (en particulier Romains 16/1-16, où neuf noms féminins sont donnés). D'autre part, en Macédoine, elles jouissaient d'une grande considération (cf. Introduction) et il n'est pas étonnant que deux d'entre elles (Lydie et la servante animée d'un esprit de Python) soient mentionnées dans le récit d'Actes 16.

Le motif de la dissension entre Evodie et Syntyche nous est inconnu, et le silence de l'apôtre est voulu. Il se garde bien d'entrer dans le conflit et de donner raison à l'une ou à l'autre. Attitude de sagesse, car toute situation semblable implique des torts réciproques, où chacun doit se mettre à l'écoute du Seigneur, reconnaître sa propre faute et pardonner celle de l'autre. La solution d'une querelle passe par la repentance et le pardon.

v. 3 — Paul parle de ces deux femmes avec bienveillance, en rappelant leur zèle passé : elles ont combattu avec moi pour l'Evangile (combattre, même mot qu'en 1/27). La prise de conscience du hiatus existant entre le passé et le présent devrait les ramener dans la bonne voie, celle de l'humilité, de l'amour, de l'unité, selon les recommandations du deuxième chapitre. Mais le chemin de la réconciliation est malaisé ; c'est pourquoi Paul demande instamment pour elles le secours d'un serviteur du Seigneur, qui devra lui-même les respecter, eu égard à leur service pour l'Evangile.

L'identité de ce serviteur a intrigué les exégètes. Le mot suzugos signifie « placé sous un joug commun, compagnon ». Il peut donc s'agir d'un collaborateur de l'apôtre et bien des noms ont été avancés (Silas, Luc, Epaphrodite, Timothée,...), sans appuis précis. Mais nous ne connaissons pas tout le réseau des relations de Paul et ce ministre-là peut nous être inconnu. On a aussi proposé de voir en « Syzyge » un nom propre : cependant il n'est attesté par aucune inscription ; de plus l'adjectif gnèsios, véritable (cf. 2/19) peut difficilement qualifier un nom propre. Cette voie paraît donc moins probable.

Clément (également inconnu) et les autres collaborateurs sont sans doute ceux qui ont combattu avec Paul plutôt que ceux qui doivent, avec le véritable compagnon, assister Evodie et Syntyche. Leurs noms sont écrits dans le livre de vie. Cette expression, issue de l'Ancien Testament (Exode 32/32s, Psaume 69/29, 139/16, Daniel 12/1), fréquente dans l'apocalyptique juive, a été reprise dans le Nouveau Testament (Luc 10/20, Apocalypse 3/5, 20/15, 21/27 ; cf. Hébreux 12/23). Elle désigne un registre où Dieu inscrit le nom des siens, montrant ainsi que le Père céleste connaît et aime ses enfants.

v. 4 — La joie trouve toujours sa source dans le Seigneur. Ce fruit de l'Esprit mûrit dans la communion avec Dieu, et il abondera quand les Philippiens suivront la voie indiquée par l'apôtre. Ce sera le signe que tout est réglé. C'est pourquoi le commandement est si insistant : réjouissez-vous toujours... ; je le dirai encore, réjouissez-vous.

v. 5 — L'apôtre donne maintenant une série de conseils pratiques, destinés à ancrer les Philippiens dans la paix de Dieu. Ils sont d'abord appelés à témoigner, par leur conduite, devant tous les hommes, y compris ceux qui n'appartiennent pas à l'Eglise. Dans une communauté en butte à l'opposition extérieure (cf. 1/27-30), le poids de cette recommandation est considérable. Il faut savoir garder, face à l'outrage, voire à la persécution, un sens de la mesure (to épieïkès) qui se traduit par une attitude de douceur, de bonté (cf. le même mot en 1 Timothée 3/3, Tite 3/2, Jacques 3/17).

Le Seigneur est proche : la certitude de la proximité de la Parousie donne la force de persévérer dans cette attitude et de rester patient. La même espérance est exprimée en 1 Corinthiens 16/22 (« Maranatha, le Seigneur vient ») et en Apocalypse 22/20. Ce sera alors au Seigneur lui-même de prendre la défense de son Eglise (cf. 2 Thessaloniciens 1/4-10).

v. 6 — Non seulement la rétribution appartient au Seigneur, mais le chrétien n'a à s'inquiéter de rien (cf. Matthieu 6/25-34). Au contraire, en toute circonstance, bonne ou mauvaise (cf. 1 Thessaloniciens 5/18), il peut confier ses requêtes à Dieu dans la prière (proseuchè) et plus précisément dans la prière de demande (déèsis, cf. 1/9), sans oublier de rendre grâces à celui qui pourvoit toujours avec largesse et libéralité, pourvu qu'on s'abandonne à lui. Dans la prière sous toutes ses formes, le chrétien s'adresse à Dieu comme à un Père.

v. 7 — Curieusement Paul ne fait pas mention des réponses divines aux demandes. Mais il promet, si cette qualité de relation est atteinte, la paix de Dieu. Cette paix (eïrènè, correspondant au shalôm hébreu) est une puissance venue de Dieu pour sauver et garder les choses dans leur intégrité. Elle dépasse infiniment (hupérécheïn) ce que l'homme peut concevoir (cf. Ephésiens 3/20). Dieu en fait don à qui lui fait confiance et elle monte la garde (phroureïn, verbe appartenant au vocabulaire militaire, cf. 2 Corinthiens 11/32 ; Galates 3/23) dans nos cœurs et nos pensées, c'est-à-dire qu'elle se charge elle-même de maintenir en Jésus-Christ le centre de notre volonté et de notre intelligence. Celles-ci ne sont alors plus soumises à la peur et aux doutes. C'est un encouragement puissant pour l'Eglise de Philippes, pressée extérieurement et intérieurement.

v. 8 — Le au reste permet de lier le thème de la paix (d'ailleurs repris au v. 9) à l'exhortation précédente. En effet, en gardant les cœurs et les pensées en Jésus-Christ, cette paix induit un certain type de conduite.

Le verbe principal logizésthaï, signifie faire entrer dans un compte, calculer en soi-même. Il parle donc d'une attitude volontaire qui choisit de mettre à son crédit des pensées positives : accepter des pensées qui ne sont pas à la gloire de Dieu est un signe d'asservissement au royaume des ténèbres (cf. Romains 1/21b, 2 Corinthiens 10/5).

Les commentateurs ont souvent remarqué que les « vertus » recommandées par Paul étaient celles de la morale païenne, et en particulier stoïcienne. Lohmeyer et Michaelis ont cependant insisté sur l'influence de la Septante dans cette énumération. Au demeurant, il n'est aucune raison de se priver de ce qui est bon dans le monde. L'appartenance au Christ donne au contraire la force d'accomplir ces aspirations. Il faut donc rechercher tout ce qui est vrai, en refusant le mensonge, mais aussi tout ce qui est fuite de la réalité (Martin) ou inauthentique (Collange). Ce qui est noble, auguste, honorable désigne un comportement moralement bon (cf. 1 Timothée 3/8 & 11, Tite 2/2). Les pensées justes répondent à une volonté de droiture, de conformité à la norme (cf. 1/7). Les choses pures se définissent comme étant exemptes de souillures, en particulier sexuelles (cf. 2 Corinthiens 11/2, Tite 2/5). Mais la coïncidence avec les catalogues de vertus de l'Antiquité n'est pas totale : les deux termes suivants sont propres à cette épître. Ils sont appelés par la situation à Philippes où les frères ont besoin de corriger leurs relations mutuelles. Et tel sera le cas s'ils mettent à leur actif des pensées aimables (prosphilè, hapax paulinien) et dignes d'approbation (euphèma, hapax paulinien également, mais le nom euphèmia est employé en 2 Corinthiens 6/8). Le concept d'arétè est typiquement grec (Paul n'emploie ce mot qu'ici). La traduction habituelle de « vertu » est approximative et peu satisfaisante. Ce nom désigne ordinairement la qualité morale par excellence. Mais dans ce contexte-ci, où arétè est étroitement liée à épaïnos, peut-être vaut-il mieux retenir, avec Collange, l'acception, plus secondaire mais bien établie, de considération, honneur. Le mot épaïnos, important dans la vie publique antique, signifie louange, approbation. Dans cette liste il fait certainement plus appel à la louange des hommes qu'à celle de Dieu (cf. 2 Corinthiens 8/21).

v. 9 — Les pensées domestiquées, il reste à passer à l'action : au mettez ces pensées à votre compte, qui termine le verset 8, correspond ici le faites ces choses. Et si l'exhortation précédente abondait en noms, celle-ci foisonne de verbes. Le contraste entre les deux versets réside aussi dans leur différence d'orientation : le verset 8 ouvre à tout ce qui est beau et bon dans le monde, le verset 9 indique une ferme direction pour des disciples actifs. Paul se réfère encore à son propre exemple, développé au troisième chapitre, pour les stimuler. Mais il n'est pas suffisant d'écouter les autres, de recevoir leur enseignement, il faut aussi le mettre en pratique. Alors le Dieu de paix sera avec le chrétien.




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