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Philippiens 4 v 4-9 (Michel Cornuz)



Texte : Philippiens 4/4-9
Genre : Prédication
Auteur : Michel CORNUZ
Source : Prédication pour le dimanche 10.08.2003 à Baden (CH), trouvée sur le site www.ref.ch/eglise-argovie/Eglise.html.

Lien direct : Demander - recevoir - rendre grâces


Demander - recevoir - rendre grâces

Le cantique Toi qui disposes que nous venons de chanter est un chant d'action de grâces… On connaît surtout la première strophe, que l'on chante à l'occasion des repas. C'est l'antique coutume, passée de nos jours en désuétude, du bénédicité, de l'action de grâces au moment d'accomplir le geste banal et "utilitaire" de se nourrir. Evidemment, bien souvent, c'était devenu un automatisme sans plus de signification, et c'est pourquoi on l'a peu à peu abandonné, mais pourtant c'est un symbole très important et significatif : on reconnaît que cet acte tout simple, banal, que l'on accomplit sans y réfléchir : prendre un repas, manger… n'est pas si évident que cela. Le bénédicité nous replace dans notre fragilité d'hommes et de femmes qui vivons sous la protection de Dieu. Le psalmiste exprimait ce sentiment de dépendance de toute la création vis-à-vis du Créateur par ces termes :
"Les yeux sur toi, ils espèrent tous,
et tu leur donnes la nourriture en temps voulu ;
tu ouvres ta main
et tu rassasies tous les vivants que tu aimes" (Psaume 145/15-16).

Voilà une réalité que nous oublions trop souvent aujourd'hui. Dans notre société de consommation, nous avons l'impression que toutes choses nous sont dues, qu'il est normal de pouvoir bénéficier de la nourriture, d'un logement, de la sécurité matérielle…ceux qui parmi nous ont connu des périodes de restriction savent bien que tout cela reste précaire. L'action de grâces nous remet dans une juste attitude spirituelle: nous savons que rien ne nous est dû et que tout ce que nous pouvons avoir nous vient de la grâce divine. Tout est don de Dieu! Aussi bien les réalités matérielles, que notre intelligence, notre santé, nos relations affectives… Rien n'est "normal" - d'ailleurs nous en faisons l'expérience quand quelque chose de précieux nous est enlevé - souvent ce n'est qu'à ce moment-là que nous prenons conscience de ce que nous avions, et à quel point c'était important pour notre vie. L'action de grâces nous permet de ne jamais considérer comme "allant de soi" tout ce que nous avons et de remonter à travers les dons à Celui qui nous donne tout avec générosité, d'attendre chaque jour le renouvellement de ce que Dieu veut nous donner pour aujourd'hui.
Bien sûr, notre vie n'est pas toujours rose, et il peut y avoir des obstacles à l'action de grâces, et il est important que celle-ci soit vécue en vérité, pour ne pas devenir superficielle. Si un événement grave ou tragique survient dans notre vie, il ne faut pas le minimiser ou fuir la réalité, vivre dans l'illusion spirituelle. Il faut l'affronter, pourtant, en se laissant peu à peu apaiser, nous pourrons découvrir que Dieu est aussi présent au cœur de nos détresses, et nous pourrons alors faire l'expérience que là encore il veut nous donner la force, l'énergie, le courage, bref ce que nous avons besoin pour traverser l'épreuve. Pour cela, nous pouvons aussi rendre grâces.
L'action de grâces en tout temps, comme le dit Paul, nous aide à prendre conscience de la précarité de nos vies et nous invite à la foi et la confiance envers ce Dieu qui veut notre bonheur. Cela nous entraîne enfin à la solidarité envers ceux et celles qui sont dépourvus, qui sont dépossédés des biens de ce monde: c'est pourquoi, dans nos bénédicité traditionnels, le remerciement était souvent lié à l'intercession pour les démunis de notre monde. Prendre conscience de notre précarité nous aide à penser à ceux qui, pour tant de raisons tragiques, n'ont plus le nécessaire pour vivre et nous ouvre ainsi au partage de ce qui nous est donné, et qui n'est pas notre possession.
Les trois textes bibliques que nous avons entendus nous placent au cœur de cette attitude spirituelle qui nous permet de vivre notre vie de créatures qui attendent tout de Dieu. Il y est question de demander- de recevoir - et de rendre grâces! Jésus dit à ses disciples : "Demandez et vous recevrez" et Paul exhorte, en écho au sermon sur la Montagne de Jésus : "Ne soyez inquiets de rien, mais en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnées d'actions de grâces, faites connaître vos demandes à Dieu".
Il y a donc tout au long de la Bible cette invitation à demander, à oser formuler des demandes, même si nous ne savons pas toujours ce qu'il nous faut demander. Or il me semble que nous avons peur de ce type de prières, que nous les jugeons peut-être trop enfantines, voire infantiles. Nous risquons alors de passer à côté d'une des réalités fondamentales de l'évangile au nom d'une fausse pudeur, ou pire encore d'un orgueil déplacé! Nous avons peut-être l'impression que la prière de demande fait partie d'un premier stade de la religion, de l'ordre du "magique", que nous avons dépassé, surtout les demandes concrètes et matérielles… Nous avons peut-être aussi l'impression que lorsque nous demandons quelque chose pour nous, nous sommes égoïstes, que nous n'avons pas moralement le droit de nous présenter ainsi devant Dieu; oui, tant de bonnes raisons pour ne pas répondre à l'invitation du Christ de "demander".
Certains introductions modernes à la prière vont aussi dans ce sens: des auteurs, peut-être plus spirituels que Dieu lui-même! Affirment qu'il y a des stades dans la prière, un peu comme dans l'évolution de l'âge: la prière de demande serait le stade de l'enfance; puis viendrait l'action qui correspondrait à l'âge adulte; et la sérénité et l'acceptation, une forme de tranquillité contemplative, qui correspondrait à la maturité de l'âge. A chaque fois, la prière de demande serait à dépasser, car pas assez spirituelle ou "pure"… Or de telles affirmations vont à l'encontre de ce que recommandent Jésus et Paul. Pour eux, la demande est fondamentale et accompagne toutes les autres formes de prière: actions de grâce, louange, contemplation.
Nous l'avons vu avec notre exemple du bénédicité, nous avons de la peine à rendre grâces dans une société où tout est considéré comme un dû…de même, nous avons de la peine à demander, car cela signifie aussi que nous sommes dépendants, que nous avons besoin des autres et de Dieu, que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes! Ces deux attitudes sont complémentaires: nous ne savons pas demander parce que nous ne savons pas recevoir! Parce que nous ne voulons pas parfois recevoir!
On le voit bien déjà dans nos rapport humains : combien de personnes de nos jours se ferment à toute relation parce qu'elles ne veulent pas avoir besoin des autres! "Besoin de personnes" semble être un des slogans préférés de beaucoup de nos contemporains. L'idéal serait de se suffire à soi-même, de vivre sans les autres, en quasi autarcie. On ne veut rien "devoir à personne" comme on l'entend trop souvent dire! Tout ce que l'on reçoit d'autrui nous semble être une dette qu'on devra payer à notre tour…comme si toute dimension de gratuité avait disparu dans les relations humaines. Souvent, on a eu de mauvaises expériences, des confiances trahies, des blessures non cicatrisées et alors le danger est de "se barricader" pour se protéger, pour ne plus vivre de telles blessures! Mais vouloir se suffire à soi-même et se passer des autres, c'est ce que la Bible appelle le "péché", c'est refuser d'entrer dans la relation, dans l'échange où l'on peut recevoir et donner, dans l'amour. C'est choisir la stagnation et en définitive la mort… parce que lorsqu'il n'y a pas d'échanges il n'y a plus de vie non plus…au lieu d'entrer dans un chemin de vie par ouverture de sa capacité à recevoir et à demander…même si ce chemin peut entraîner des blessures! On pourrait lire la plupart des guérisons de l'évangile comme cette réactivation de la vie là où des hommes et des femmes blessés par la vie se repliaient sur eux-mêmes dans une attitude mortifère. Cf. notamment les guérisons de sourds et de muets, de paralytiques, de démoniaques…etc.. Jésus vient toujours rouvrir ceux qu'il rencontre à la communication et à la communion et rétablir en eux cette capacité de recevoir des autres et de donner aux autres…
Si nous sommes tentés par ce repli sur nous-mêmes, par ce "besoin de personnes" - et c'est souvent cette attitude qui est le plus difficile pour les proches dans le cas d'une dépression notamment- il nous faut essayer de nous rappeler avec gratitude toutes les personnes qui ont été présentes sur notre route de vie et qui nous ont aidées…Toutes ces personnes qui nous ont données de leur temps, de leur affection, de leur amour…Au lieu de ressasser toutes les blessures, comme nous le faisons souvent, il est bon de faire mémoire de ces actes gratuits, de ces bontés, de ces générosités…. Et murmurer alors notre action de grâces, notre reconnaissance.
Nous découvrirons alors que ces personnes sont comme des "passeurs de vie et d'amour", des relais de la sollicitude et de la tendresse de Dieu… et nous pourrons aussi nous ouvrir à l'action de grâces. Car savoir recevoir est un bonheur à côté duquel nous passons trop souvent! Il y faut en effet de l'humilité: renoncer à notre toute Puissance, à notre autosuffisance… Tendre la main vers ce qui nous est donné! Il me semble que pour beaucoup, il est plus difficile de recevoir que de donner! Car en donnant, on peut avoir du pouvoir sur l'autre et se sentir supérieur…pour recevoir, il nous faut accepter nos limites, accepter qu'il y a des situations où nous ne pouvons pas nous sortir seuls, accepter de placer notre confiance - notre foi- en un autre!
On comprend alors que la demande est liée à cette capacité de recevoir et pourquoi elle est au cœur de l'Evangile. Demander, c'est nous situer dans notre vérité devant Dieu- c'est renoncer à nous construire nous-mêmes pour laisser Dieu nous modeler, c'est nous situer à notre juste place de créature - avec ses limites, ses imperfections, ses difficultés devant notre Créateur qui veut notre bien. Demander, c'est reconnaître en Dieu celui qui donne, non seulement ceci ou cela, non seulement des biens dont nous éprouvons le besoin selon la circonstance, mais qui nous donne tout ce que nous sommes, tout nous-mêmes! Nous pourrons alors nous recevoir de la main de Dieu…et nous donner un peu aux autres…dans ce vaste échange de la vie où chacun peut recevoir et donner… Entrer ainsi dans la demande et l'action de grâces, c'est découvrir la dimension de totale gratuité des échanges humains, et vivre alors dans l'émerveillement.
" Si la sagesse fait défaut à l'un de vous, qu'il la demande au Dieu qui donne à tous avec simplicité et sans faire de reproche: elle lui sera donnée"



Autres lectures : Matthieu 7/7-11
Jacques 1/5-7




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