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Philippiens 3 v 17 à 4-1 (Rose-Marie Morlet)



Texte : Philippiens 3/17 à 4/1
Genre : Commentaire biblique
Auteur : Rose-Marie MORLET
Source : L’épître de Paul aux Philippiens. Edifac (éditions de la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine), 1985 (p. 136-143).



La marche vers la gloire (3/17 à 4/1)

L'apôtre récapitule maintenant son message, pour finir sur une note triomphale : oui, nous connaîtrons la gloire, nous deviendrons semblables à Jésus-Christ. Mais pour y parvenir, c'est l'exemple de Paul qu'il faut suivre, en refusant résolument la doctrine des faux docteurs, car elle conduit à la perdition.

a. L'exemple de Paul (3/17)

17. Dans ce chapitre, Paul a longuement évoqué son cas personnel et il en explique ici la raison : que les Philippiens puissent trouver en lui un modèle (tupos, cf. aussi 4/9) ! Nul orgueil ne motive cette exhortation : au contraire, l'exemple de l'apôtre est celui de l'humilité, de la recherche d'une perfection toujours hors d'atteinte ici-bas. Dans ses écrits, il se présente volontiers comme un exemple, mais toujours pour insister sur la souffrance, sur le dépouillement (cf. 1 Thessaloniciens 1/6 ; 2 Thessaloniciens 3/7 ; 1 Corinthiens 10/33 & 11/1). Jésus lui-même a suivi cette voie (Philippiens 2/6-11) et, derrière l'exemple de l'apôtre, on peut discerner celui du Christ, comme en 1 Corinthiens 11/1 : « Soyez mes imitateurs, comme moi-même je le suis de Christ » (cf. aussi Ephésiens 5/1). En effet, le texte grec dit : « Soyez mes co-imitateurs » (summimètaï), ce qui peut laisser supposer que l'apôtre, avec l'ensemble des Philippiens, doit imiter le Christ (Gnilka). D'autres cependant préfèrent ne voir dans cet « avec » qu'un appel à la communauté toute entière.

Paul n'est pas le seul modèle : ceux qui marchent comme lui peuvent aussi être le point de mire des chrétiens (verbe skopeïn, regarder, de la même famille que skopos, le but, au v. 14). Sans doute est-il question de Timothée, d'Epaphrodite et d'autres membres de l'Eglise de Philippes, restés fidèles à l'enseignement de l'apôtre.

Notons enfin qu'à Philippes, à la différence de 2 Corinthiens 10-13, l'apostolat de Paul n'est pas remis en cause et que son exhortation fait plutôt appel à l'affection des frères.

b. Se conduire en ennemi de la croix (3/18-19)

Au lieu d'un exemple d'humilité et de dépouillement, les faux docteurs (les mêmes qu'au v. 2) offrent la séduction de la gloire immédiate. Mais leur conduite et leur doctrine attestent leur vraie nature. Toute la passion et l'inquiétude de l'apôtre se lisent dans cette dénonciation, sévère dans les mots, hachée dans le style.

18. L'expression de Paul est virulente, son émotion intense (j'en parle maintenant en pleurant). Le danger dénoncé n'est pas nouveau (l'apôtre a eu souvent l'occasion de mettre les Philippiens en garde contre lui), mais sans doute va-t-il grandissant : les ennemis sont nombreux.

Paul n'hésite pas à qualifier durement les faux docteurs d'ennemis de la croix. Le contexte n'est pas précisé. On peut affirmer cependant que l'expression vise des chrétiens, non des Juifs ou des païens, sinon le terme ennemis perdrait toute sa saveur. Mais que professent-ils précisément ? Lohmeyer reste seul à penser qu'il s'agit de chrétiens ayant renié leur foi lors de persécutions. Beaucoup reconnaissent en eux les partisans d'une morale laxiste, selon laquelle l'esprit de l'homme aurait reçu l'illumination et serait protégé par l'Esprit Saint. Il ne serait donc plus nécessaire de tenir son corps en bride (Lightfoot, Michael, Michaelis, Jewett). D'autres, au contraire, reconnaissent dans ce verset la dénonciation de pratiques juives (Klijn) ou judaïsantes (Schmithals, Köster, Collange,...). En effet, la vigueur de l'insulte les ennemis de la croix oriente davantage dans une autre direction, plus théologique que morale. Car, selon cette perception du texte, c'est toute la doctrine de la croix qui est visée. Ces faux chrétiens renoncent à la nouveauté radicale du message évangélique (ils se remettent sous la loi) ; ils renoncent au scandale que représente la mort du Christ et à son œuvre de réconciliation (Gnilka, Martin et surtout Collange). Partager leurs vues, c'est tourner le dos à Christ. Cette seconde solution nous paraît effectivement préférable ; elle s'harmonise en outre avec la diatribe des premiers versets du chapitre, qui dénonce les mêmes opposants judéo-chrétiens.

19. Paul est clair dans ses avertissements : leur fin, c'est la perdition. Ceux qui promettent la gloire présente seront condamnés au dernier jour, tandis que ceux qui acceptent maintenant le chemin de la croix connaîtront alors la gloire.

La suite du verset est plus difficile à interpréter, faute de renseignements suffisants sur cette doctrine pernicieuse. Deux voies sont ouvertes : ou bien l'apôtre met en garde contre une observance scrupuleuse des prescriptions alimentaires et corporelles, qui n'est en fait qu'une façon de donner à la chair la première place. Ou bien il dénonce une vie de débauche alimentaire et sexuelle. Ceux qui voient dans ce verset la dénonciation d'une conduite relâchée, tout en considérant que les adversaires de Paul sont des chrétiens judaïsants, se trouvent en face d'une difficulté : comment allier judaïsme et laxisme ? Différentes voies ont été explorées : les faux docteurs se sont principalement attachés à la circoncision et ils réussissaient à concilier judaïsme et attitude libertine au sein de la gnose (Köster, Schmithals). Il est aussi possible que les faux docteurs aient construit leur doctrine sur un fondement judaïsant, mais que leur insistance sur la gloire présente, sur les révélations, les ait conduits à un relâchement moral. Cependant, nous semble-t-il, aucun argument probant ne permet de trancher en faveur des thèses laxiste ou judaïsante, et il est peut-être plus sage de ne pas prendre parti.

Leur dieu, c'est leur ventre. La vigueur de l'expression est soulignée en grec par l'absence de verbe, mais, pour nous, le sens reste ambigu. En effet, les différents emplois du mot ventre (koïlia) chez Paul (Romains 16/18, 1 Corinthiens 6/13, Galates 1/15) ou dans le Nouveau Testament, ne permettent pas de tirer de conclusion. Il se pourrait même que ce nom soit un simple équivalent, plus expressif, du mot chair. On peut donc aussi bien voir ici des chrétiens charnels, qui se fixent sur la loi au lieu de regarder à Christ (Barth, Bonnard, Behm) que des chrétiens débauchés (Dibelius, Michael, Michaelis, Schmithals, Martin). Collange propose : « Ils n'ont d'yeux que pour leur nombril ; leur dieu, c'est eux-mêmes ! » (p. 121). Mais le nombrilisme est une idée moderne...

Leur gloire (ils la mettent) dans leur honte. Le problème est le même : s'agit-il d'une allusion à la circoncision (Barth, Benoît) ou à la débauche, notamment sexuelle ? Gnilka propose une voie intéressante en s'appuyant sur Esaïe 45/24s : la gloire dont ils se réclament tant, tournera en fait à leur honte, lors du jugement dernier.

Leur comportement est (conforme) aux choses terrestres. Légalisme ou débauche, le résultat est là : ces gens si fiers de leur spiritualité n'ont pas l'Esprit de Dieu en eux. Leur comportement (toujours le verbe phroneïn) est humain, terrestre.

c. L’attente du Christ (3/20-21)

L'apôtre revient à la saine doctrine par une phrase bien rythmée (Lohmeyer), émaillée de mots rares, comme politeuma ; elle a même fait penser à un hymne préexistant. Cependant cette conclusion, débouché heureux des avertissements de tout le chapitre, est bien conforme à la théologie paulinienne. Paul en est indubitablement l'auteur, même s'il a pu s'appuyer sur certains motifs traditionnels (Siber). Au demeurant, une certaine similitude avec l'hymne du chapitre 2 (la seigneurie du Christ, l'humilité et la gloire) milite en faveur de l'origine paulinienne des deux morceaux et de l'intégrité de l'épître.

La dénonciation des fausses conceptions se termine magnifiquement par l'évocation de la vraie gloire promise au chrétien, celle même du Seigneur Jésus-Christ. La route ici-bas passe nécessairement par l'humiliation et la croix, mais dans les cieux nous serons conformes au corps de gloire de celui qui a tout soumis à sa seigneurie.

20. Si le chrétien n'a pas à s'attacher aux intérêts terrestres, du moins tels qu'ils sont évoqués au verset précédent, c'est qu'en fait il appartient à la cité céleste. Image particulièrement parlante pour les Philippiens (cf. 1/27). Pourtant le mot employé n'est pas polis, cité, mais politeuma, rare dans la langue grecque et unique dans le Nouveau Testament. Son sens exact n'est pas facile à cerner. Le plus simple est de se référer au verbe politeuésthaï, d'où il est issu. Il signifie vivre comme un citoyen, prendre part aux affaires politiques, administrer l'Etat. Il comporte donc l'idée d'un engagement politique. Aussi nous paraît-il préférable de traduire politeuma par droit de cité, ce qui implique de la part du chrétien des devoirs envers une cité qu'il n'habite pas encore, plutôt que par communauté ou résidence, sens qui affaiblirait la tension eschatologique entre le temps présent et la gloire à venir.

D'où nous attendons comme Sauveur le Seigneur Jésus-Christ. Le thème de l'attente est, justement, significatif de cette tension. La cité n'est pas encore atteinte, il faut marcher vers elle avec persévérance, mais elle est impatiemment attendue, dans la joie. Ce verbe attendre (apékdéchésthaï), cher à Paul, est toujours lié à la Parousie (cf. en particulier Romains 8/19-25).

Le titre de Sauveur, décerné à Jésus-Christ, est assez rare dans le Nouveau Testament (Luc 2/11, Actes 5/31, Ephésiens 5/23, 2 Timothée 1/10, Tite 1/4, 2/13, 3/6). On a souvent souligné, par contraste, son importance dans le monde hellénistique. Bien des dieux ou des hommes providentiels se voyaient appelés « sauveurs », parce qu'ils guérissaient ou parce qu'ils délivraient du danger. Mais, surtout, l'empereur déifié recevait ce titre, parce qu'il apportait l'ordre et la paix. Certains auteurs ont pensé que les chrétiens avaient justement hésité à nommer Jésus Sauveur, pour éviter cette réminiscence du culte impérial. Cet argument n'est pas convaincant, puisque le titre de Seigneur, également porté par le souverain, a été retenu.

L'autre écueil est de croire que la fréquence du titre de sauveur, dans l'hellénisme, explique son emploi dans le christianisme. Cette appellation provient, en fait, de l'Ancien Testament et du judaïsme en général : Dieu est Sauveur, parce qu'il libère de la servitude, comme il a libéré son peuple de l'Egypte. Dans le Nouveau Testament, Dieu est aussi Sauveur (Luc 1/47, 1 Timothée 1/1, 2/3, 4/10, Tite 1/3, 2/10, 3/4, Jude 25), mais ce titre, comme celui de Seigneur, s'étend à Christ. Le nom même de Jésus signifie Sauveur, en hébreu (comme l'explique Matthieu 1/21 : « Il sauvera son peuple de ses péchés »). C'est bien ainsi que les chrétiens l'ont reçu.

Si le titre de Sauveur est assez rarement décerné à Jésus dans le Nouveau Testament, en revanche il est largement fait appel au nom « salut » et au verbe correspondant « sauver ». Par l'œuvre rédemptrice de Christ, le chrétien est déjà sauvé (2 Timothée 1/9, Tite 3/5), il est en voie de salut (Actes 15/11, 1 Corinthiens 15/2) et il sera sauvé (Romains 5/9, 10/9-10). Cette vision globale du salut est fondamentalement eschatologique. L'homme est sauvé de la colère à venir, et son salut sera accompli au jour de Christ (Romains 5/9, 1 Corinthiens 3/15 & 5/5, 1 Thessaloniciens 5/9). Dans notre verset, où il s'agit précisément de la réalisation de ce temps, l'emploi du titre de Sauveur est donc parfaitement adéquat.

21. Le mot-clef de ce verset est le corps. L'apôtre ne souscrit pas au concept hellénistique d'un être formé d'un corps périssable et d'une âme immortelle. Au contraire, l'être humain tout entier, y compris son corps, sera recréé (Gnilka) et le corps lui-même connaîtra la gloire. Le chrétien doit donc vivre ici-bas dans son « corps d'humilité », son « corps de péché » (Romains 6/6), le « corps de cette mort » (Romains 7/24). Après avoir accepté la conformité à la mort de Jésus (v. 7 : summorphizoménos), lors de la Parousie il sera transformé (verbe métaschèmatizein) pour devenir conforme (summorphos) au corps de gloire de Jésus. Il ne s'agira pas de la gloire factice revendiquée par les faux docteurs, mais de celle de Christ, déjà manifestée lors de son ministère terrestre quand il fut transfiguré (métamorphesthaï, Matthieu 17/2, Marc 9/2), et dont il jouit maintenant auprès du Père. Paul s'explique plus longuement sur ce nouveau corps céleste en 1 Corinthiens 15/35-58.

Cette transformation devient possible uniquement par la puissance du Seigneur Jésus. Il possède la force (énergeia, force en action, par opposition à dunamis, force potentielle) de pouvoir même se soumettre toutes choses. A cause de cette seigneurie sur tout l'univers, le chrétien humilié sera participant de la gloire divine.

Cet accent mis sur la seigneurie, par opposition à l'humiliation, relie étroitement ce chapitre à l'hymne christologique du chapitre 2. La parenté est aussi évidente dans le vocabulaire, comme l'ont noté la plupart des auteurs. Voici un relevé des termes identiques d'après R. P. Martin (The Epistle of Paul to the Philippians ; The New Century Bible Commentary, 2° éd., Grand Rapids, 1980 ; p. 150) :

forme (morphè) 2/6 & 8 conforme (summorphos) 3/21
existant (huparchôn) 2/6 est (huparcheï) 3/20
apparence (schèma) 2/7 transformé (métaschèmatiseï) 3/21
humilié (étapeïnôsen) 2/8 corps d'humiliation (tapeïnôsis) 3/21
tout genou fléchisse... 2/10 la force de tout soumettre à son pouvoir 3/21
Jésus-Christ est Seigneur 2/11 le Seigneur Jésus-Christ 3/21
gloire (doxa) 2/11 corps de gloire (doxa) 3/21
tout (pan, pasa) 2/10,11 toutes choses (panta) 3/21

Le cheminement du chrétien est aussi guidé par l'exemple du Christ : de même que celui-ci a dû prendre le chemin de l'humiliation pour être déclaré Seigneur de l'univers, le croyant doit participer aux souffrances de Christ pour recevoir un corps de gloire lors de la Parousie.

d. Conclusion (4/1)

4/1. L'apôtre termine ses mises en garde par une exhortation pleine d'amour, qui donne à penser que le danger présenté par les faux docteurs est très réel, mais que les Philippiens n'y ont pas succombé. Paul peut encore les retenir en leur manifestant sa tendresse : mes frères bien-aimés et chéris (épipothètoï, cf. 1/8), mes bien-aimés. L'apposition suivante, ma joie et ma couronne, rappelle à la fois le thème de la joie si présent aux chapitres 1 et 2 et la récompense que Paul attend pour son œuvre (2/16). Quant à l'exhortation même : tenez ferme (stèkété) dans le Seigneur, elle rappelle aussi les chapitres antérieurs : les dangers extérieurs (1/27-30, avec le même verbe stèkété), les pièges de la vie communautaire (1/27 à 2/18) et la menace de l'hérésie. Elle invite à se confier toujours dans le Seigneur.




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