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Philippiens 1 v 1-11 (Rose-Marie MORLET)



Texte : Philippiens 1/1-11
Genre : Commentaire biblique
Auteur : Rose-Marie MORLET
Source : L’épître de Paul aux Philippiens. Edifac (éditions de la Faculte libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine), 1985 (notes de lecture de Pierre Muller sur les p. 53-67).



Adresse et salutations (1/1-2)

1 — Paul et Timothée, serviteurs de Jésus-Christ, à tous les saints en Jésus-Christ qui sont à Philippes, avec leurs épiscopes et leurs diacres :
2 — à vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.

L’apôtre Paul commence son épître aux Philippiens en suivant, comme dans toutes ses autres lettres, les coutumes épistolaires de son temps, se référant au schéma classique : expéditeur, destinataire, salutation. Mais il enrichit abondamment la sécheresse de la formule habituelle, en l’enracinant d’emblée dans un contexte spirituel profond où domine le nom de Jésus-Christ, trois fois cité.

Prière pour les bien-aimés (1/3-11)

Après les salutations, Paul exprime sa joie et sa reconnaissance dans une prière où se mêlent étroitement sa foi en Dieu et sa tendresse pour les Philippiens. Il brûle de les voir progresser dans leur vie en Christ. Ainsi se réjouira-t-il de leur participation à l’Evangile (3-6), avant d’exprimer, de façon intime et personnelle, sa tendresse à leur égard (7-8) et de leur dévoiler le sens de sa prière pour eux : qu’ils croissent dans l’amour et le discernement (9-11).

Paul commence la plupart de ses épîtres par des actions de grâces ; seules Galates, 1 Timothée et Tite en sont exemptes. C’est une coutume qu’il a reprise à son époque : les papyri montrent comment ses contemporains pouvaient, après les salutations, rendre grâces aux dieux païens pour des sujets divers. Mais ce qui n’était souvent que formule rituelle se transforme sous la plume de l’apôtre en l’expression d’une reconnaissance profonde pour un Dieu révélé et connu personnellement : “Je rends grâces à mon Dieu”, dit-il en reprenant une expression des Psaumes (cf., par exemple, 7/2, 13/4, 18/3, 22/2,...).

1. “Je rends grâces... pour votre participation à l’Evangile” (1/3-6)

La reconnaissance de l’apôtre est si réelle, si profonde, que les mots arrivent en abondance, obscurcissant quelque peu la construction grammaticale de cette longue phrase. On peut considérer le v. 4 comme une parenthèse.

3 — Je rends grâce à mon Dieu chaque fois que j’évoque votre souvenir :

Le verbe eucharisteïn, je rends grâces, qui a donné en français le mot “eucharistie”, évoque en grec le mot “joie” (chara) et convient particulièrement bien dans cette épître de la joie. Placé en tête de phrase, ce verbe accentue la volonté de reconnaissance de l’apôtre qui, en toutes choses, se tourne d’abord vers Dieu.

Certains ont compris : “Je rends grâces... pour le souvenir que vous avez de moi” ; Paul ferait alors allusion au don qu’il a reçu des Philippiens, ce qui éviterait d’avoir à attendre ses remerciements jusqu’à la fin de la lettre. Mais chaque fois que Paul emploie ce mot mneia, c’est avec le sens objectif de “la mention que je fais de vous”. Il s’agit d’ailleurs plus de totalité que de répétition. En tout cas, cette expression insiste sur l’intensité des liens que Paul a tissés avec ses destinataires : ils sont l’objet de sa préoccupation constante.

4 — toujours, en chaque prière pour vous tous, c’est avec joie que je prie,

La parenthèse que constitue le v. 4 donne la mesure de l’attachement de l’apôtre à son Eglise-fille, tant par l’expression de sa prière intense que par le choix du mot deèsis pour désigner la prière. En effet, ce mot correspond à la prière d’intercession (comme en 2 Timothée 1/3), alors que dans la plupart des actions de grâces de ce type Paul préfère un terme plus général (proseuchè). Peut-être faut-il expliquer cette nuance par une tendresse particulière de l’apôtre, qui présente à Dieu des besoins plus précis pour ceux qui lui sont affectivement plus proches.

Cette prière se fait avec joie. Il en est ainsi, malgré les difficultés que connaissent Paul et aussi ses frères de Philippes, parce qu’il ne s’agit pas d’un sentiment d’exaltation passager, mais d’un fruit permanent de l’Esprit (cf. Galates 5/22), indépendant des circonstances, car il prend sa source en Dieu.

5 — à cause de la part que vous prenez avec nous à l'Evangile, depuis le premier jour jusqu'à maintenant.

L’auteur précise maintenant la cause de ses actions de grâces. Ce motif de reconnaissance, c’est la part que les Philippiens prennent à l’Evangile. Le mot koinônia utilisé ici est souvent traduit par “communion”, mais son sens premier désigne la part prise à quelque chose, avant de désigner l’association à d’autres personnes qui ont en commun la possession et la jouissance de cette chose.

Comment se manifeste concrètement cette part prise à l’Evangile ?

* Certains y voient une allusion exclusive à l’aide matérielle que Paul a reçue de ses amis, s’appuyant sur les textes de Romains 15/26 et 2 Corinthiens 9/13 où le mot désigne une offrande pécuniaire et où la construction est la même.

* D’autres n’accordent d’importance qu’au lien spirituel, mais abstrait, qui unissait Paul à ses amis.

* Pourtant la majorité des commentateurs s’accordent, à juste titre, à reconnaître que ces aspects sont complémentaires : les Philippiens participent à l’Evangile par leurs actes, c’est pourquoi ils ont à plusieurs reprises aidé matériellement l’apôtre (Philippiens 4/15-16). Mais, comme le montre le chapitre 4, le don est la concrétisation d’un désir d’apporter l’Evangile, c’est-à-dire la Bonne Nouvelle de Jésus crucifié et ressuscité ; il complète le témoignage et la prédication, il ne les exclut pas.

6 — Telle est ma conviction : Celui qui a commencé en vous une œuvre excellente en poursuivra l’achèvement jusqu’au jour de Jésus Christ.

Après avoir évoqué le passé et le présent, les regards se tournent vers l’avenir. Au jusqu’à maintenant du v. 5 correspond le jusqu’au jour de Jésus-Christ ; à la mention du v. 3 correspond l’action de foi du v. 6 : persuadé que..., si bien que du passé au futur en passant par le présent, c’est un chant d’allégresse qui retentit, bien résumé dans la dernière partie de la phrase.

Paul peut être rempli d’une telle conviction parce qu’il place sa confiance en Dieu, qui ne change pas et qui mène nécessairement son plan à son terme. Et l’œuvre bonne qu’il parachèvera, c’est la participation des Philippiens à l’Evangile, y compris dans sa concrétisation financière. C’est aussi sans doute une allusion à la création de Dieu, selon l’emploi du mot “œuvre” (érgon) dans la tradition biblique et juive, et donc en même temps une allusion à la nouvelle création “en Christ” (cf. 2 Corinthiens 5/17). Ainsi, comme Dieu veille sur sa création, il veillera aussi sur sa nouvelle création qu’est l’Eglise de Philippes, malgré les difficultés qu’elle traverse. L’affirmation de l’apôtre est donc également un encouragement à tenir ferme jusqu’au jour du Christ-Jésus.

Ce jour ne suscite plus la terreur, comme le “jour de l’Eternel” dans l’Ancien Testament (cf. Esaïe 24/21-23, 25/8-9, 29/17-19, Jérémie 33/15-16, Joël 1/15, Amos 5/18-20, Sophonie 1/14-18,...). Devenu pour les chrétiens jour du Christ, il est attendu avec joie et impatience. Il marquera la rencontre avec son Seigneur d’une Eglise rendue irréprochable (cf. 1 Corinthiens 1/8, 5/5, 2 Corinthiens 1/14, Philippiens 1/10).

2. Tendresse de Paul pour les Philippiens (1/7-8)

L’apôtre se livre dans ces versets à des confidences dont il n’est pas coutumier. Sans doute l’emprisonnement ravive-t-il en lui une tendresse qui avait moins l’occasion de s’épancher dans l’action. Mais, par ailleurs, ses exhortations à l’unité et à l’humilité seront mieux reçues si elles sont fruits de l’affection d’un père pour ses enfants.

7 — Il est bien juste pour moi d’être ainsi disposé envers vous tous, puisque je vous porte dans mon cœur, vous qui, dans ma captivité comme dans la défense et l’affermissement de l'Evangile, prenez tous part à la grâce qui m’est faite.

Paul, conscient de s’être laissé emporter par son enthousiasme dans les trois versets précédents, éprouve maintenant le besoin d’expliquer ce débordement : Ainsi il est juste... S’il fait pareil cas de ses amis, c’est à juste titre : il est conforme à la norme divine qu’il les aime puisqu’ils participent avec lui à la même grâce.

Le verbe froneïn, subordonné à il est juste, est difficile à traduire en français. C’est un verbe cher à l’apôtre (une dizaine de fois dans cette seule épître), qui exprime une activité intellectuelle et affective, et en même temps la projection de cette activité dans une ligne de conduite. Il s’agit donc à la fois d’une pensée, d’un sentiment et d’un projet. De plus, dans son emploi spécifiquement chrétien, ce terme révèle un souci d’autrui. Ici, d’ailleurs, cette direction vers l’autre est clairement indiquée : il est juste que j’aie ces dispositions envers vous tous.

Mais l’accent porte sur le dernier membre de la phrase : si Paul éprouve tant d’amitié pour les Philippiens, c’est qu’ils sont participants avec lui de la grâce. Puisque Dieu leur a accordé la même grâce qu’à lui, comment n’aurait-il pas raison de se soucier d’eux ? Entre tous ceux qui partagent cette même grâce ne peuvent que se tisser des liens fraternels plus serrés.

Encore faut-il souligner le caractère paradoxal de cette grâce qui se réalise dans l’adversité. Car elle se manifeste ici dans mes chaînes et dans la défense et l’affermissement de l’Evangile. La souffrance qui, pour l’homme sans Dieu, pouvait être accablante, est transcendée : c’est, au contraire, une grâce et un honneur de servir Dieu dans des circonstances difficiles. On retrouve là la même source de joie qui faisait chanter des louanges à Paul et à Silas dans leur prison de Philippes (Actes 16/25). L’apôtre, en regardant à Dieu, sait rester extérieur à l’événement : il est dans les chaînes, mais non pas enchaîné ; il comparaîtra devant le tribunal, mais c’est l’Evangile qui sera jugé. En effet, la défense et l’affermissement sont deux termes techniques du vocabulaire juridique et, en les employant, Paul veut certainement parler de son procès.

Si l’apôtre insiste sur la grâce de souffrir qui lui est accordée, c’est que les Philippiens y participent avec lui : il semble, en effet, qu’ils doivent, eux aussi, affronter une forte opposition (1/29-30). C’est pourquoi il est important qu’ils ne se laissent pas décourager ni par l’épreuve de Paul ni par ce qui peut leur arriver, et qu’ils sachent y reconnaître la main de Dieu.

8 — Oui, Dieu m'est témoin que je vous chéris tous dans la tendresse de Jésus Christ.

Le v. 8 commence aussi par un terme juridique : dans un procès on appelle des témoins à la barre, mais le vrai témoin de Paul, c’est Dieu ! Pourtant, cette fois, il ne s’agit pas pour Paul de comparaître devant ses juges, mais d’affirmer sa tendresse pour les Philippiens. Or, cet appel au témoignage de Dieu, connu dans l’Ancien Testament (cf. par exemple Genèse 31/44s dans la Septante) et dans l’usage rabbinique, n’est pas fréquent chez Paul (cf. Romains 1/9, 2 Corinthiens 1/23, 1 Thessaloniciens 2/5 & 10) et montre la gravité des propos qu’il va tenir. Pourquoi tant de solennité pour leur affirmer sa tendresse ? Les Philippiens ne la mettaient pas en doute, eux qui venaient d’envoyer une collecte à l’apôtre ! Probablement Paul veut-il garantir non qu’il aime ses amis, mais qu’il les aime tous. L’accent porte sur le vous tous, employé déjà pour la 4° fois (v. 4, 2 fois au v. 7) : Dieu m’en est témoin, c’est vous tous que je chéris. Il est important que chaque membre de cette Eglise de Philippes, déchirée par les dissensions (cf. chapitre 2 et 4/2-3), sache que l’apôtre, lui, n’a aucune préférence et que personne n’est exclu de son amour.

Le verbe qui définit cet amour (epipotheïn) est rare dans le grec classique, mais il a un sens biblique particulier. Proche du verbe exprimant l’amour chrétien (agapan), il y ajoute une idée d’émotivité, d’anxiété, de désir violent. Cette relation revêt un caractère concret, quasi charnel, précisé par le complément dans les entrailles du Christ-Jésus. Or, ce mot splagchna, qui désigne en grec les viscères nobles (cœur, foie, poumons) par opposition aux intestins, désigne le siège de l’affectivité, de l’amour et correspond davantage à l’emploi habituel du français “cœur”. Le propre cœur de Jésus bat en Paul, ce qui est le gage d’un amour indéfectible et le témoignage d’une communion intime et constante avec le Fils de Dieu.

3. Prière d’intercession (1/9-11)

Paul, qui a glissé d’une prière d’actions de grâces à des protestations d’amitié plus personnelles, en revient maintenant à intercéder pour les Philippiens. Il présente à Dieu les besoins, voire les manquements, de ses frères, avant de les aborder plus directement au cours de sa lettre, de sorte que cette prière est bien proche de l’exhortation.

9 — Et voici ma prière : que votre amour abonde encore et, de plus en plus, en clairvoyance et en sensibilité,

Après avoir affirmé qu’il chérissait tous les Philippiens, l’apôtre éprouve justement le besoin d’intercéder pour leur amour (agapè) pour qu’il déborde encore et plus et plus, dit-il littéralement. Certes, ces chrétiens connaissaient l’amour et le mettaient en pratique (Paul en a reçu la preuve), mais c’est un don de Dieu qui doit croître sans cesse. C’est pourquoi l’apôtre prie pour que cet amour se développe dans deux directions principales : la connaissance et le jugement.

La connaissance indique une appréhension, par l’intelligence, de Dieu et des réalités spirituelles ; or, une meilleure connaissance de Dieu ne peut qu’entraîner un plus grand amour, puisque Dieu est la source de l’amour. Elle doit également se traduire par un meilleur jugement. Le mot employé ici, aïsthèsis, est unique dans le Nouveau Testament ; en revanche, il se trouve souvent dans le livre des Proverbes pour désigner le discernement moral, la perception spirituelle. Il s’agit d’une sorte de sensibilité, qui s’affirme à mesure que le chrétien grandit en Dieu, et qui lui permet de discerner ce qui vient de Dieu et ce qui n’en vient pas.

10 — pour discerner ce qui convient le mieux. Ainsi serez-vous purs et irréprochables pour le jour du Christ,

Un amour qui se développe ainsi devient propre à discerner ce qui est important. Le verbe employé pour “discerner” (dokimazeïn) signifie mettre à l’épreuve, faire passer un test. C’est ainsi que l’on testait les pièces de monnaie pour s’assurer qu’elles n’étaient pas fausses. Une fois le test pratiqué, on sait ce que vaut l’objet, on peut porter un jugement sur lui, éventuellement l’approuver, le trouver bon. Paul voudrait que les Philippiens soient capables de porter ce jugement éprouvé sur les choses importantes.

Et pour mieux stimuler ses lecteurs, Paul leur rappelle qu’ils doivent agir en vue du jour du Christ, dont il a déjà parlé au v. 6, et que donc ils doivent se préparer à être purs et irréprochables. En ce jour, le chrétien ne devra pas être trouvé souillé par les fautes qu’il aura commises ou par les compromissions avec ce qui ne vient pas de Dieu. Il devra être également irréprochable, c’est-à-dire, exactement, être celui qui ne provoque pas de scandale, qui n’est pas une pierre d’achoppement pour les autres. Il est ainsi nécessaire d’être pur dans sa relation avec Dieu, mais aussi dans sa relation avec les autres.

11 — comblés du fruit de justice qui nous vient par Jésus Christ, à la gloire et à la louange de Dieu.

Or, ces objectifs ne peuvent être atteints sans la grâce de Dieu. La plupart des commentateurs reconnaissent dans le fruit de la justice, des vertus morales, comme le fruit de l’Esprit en Galates 5/22. Mais la notation par Jésus-Christ invite bien plutôt à y voir le sens paulinien de justice divine : c’est seulement par la justification offerte par Jésus-Christ que le chrétien pourra se présenter devant Dieu pur et irréprochable.

Et toute cette prière introductive, commencée par une action de grâces, se termine par une doxologie conforme à la tradition juive ; elle est significative de la volonté de l’apôtre de tout rapporter à Dieu.




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