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Néhémie 8 v 1 - 8 (James Woody)



Texte : Néhémie 8/1-8
Genre : Prédication
Auteur : James WOODY
Source : Prédication pour le 06.01.2002 en Avignon (84) trouvée sur le site de l’Eglise Réformée d'Avignon.



Affronter la communauté

Chers frères et sœurs, nous avons consacré notre automne à nous interroger sur l’Homme. Souvenez-vous, en retraversant nos textes fondateurs, nous avons discuté sur le couple Homme-machine, sur le couple Homme-animal et nous avons même distingué l’Homme d’une somme d’organes à laquelle certains prétendent le réduire, souvent au nom d’un naturalisme inhumain. Cet automne-là fut le fruit de la question première : qu’est-ce qui fonde notre éthique, notre vie en société, nos comportements ? Qu’est-ce qui modèle nos réactions, nos choix de vie ? Et la première quête que nous avions entreprise était de retrouver l’Homme, l’Homme caché au sein de la Création, un Homme bien difficile à débusquer, tant il est vrai que, de nos jours, l'Homme est en voie de disparition.

Retrouver l’Homme, c’était retrouver la trace d’une identité en voie de disparition, elle aussi. C’était retrouver le chemin de l’Homme, dire quelques mots à son sujet, l’extraire de la matière et en faire un sujet qui va au-delà de la physique, au-delà de la matière. Nous fîmes donc de la métaphysique, un peu à la manière de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose : sans vraiment nous en rendre compte.

Nous nous sommes donc posé la question de l’être humain et, plus exactement, la question de l’être ; qu’est-ce que signifie "être", à la manière de l’humain ? Parmi nos découvertes, la plus importante est que nous ne sommes pas tout seul. Déjà parce que nous disons "nous", ce qui implique au moins deux personnes. Mais nous étions allés plus loin en constatant que je ne suis pas tout seul : je ne peux pas dire "je" sans un autre que moi. Autrement dit, "je" suppose toujours un "tu".

Cela signifie que notre question première, celle de l’éthique, celle de notre comportement, ne pouvait trouver l’espace suffisant dans la seule quête de l’Homme. Le risque, en effet, à ne chercher que l’Homme, c’est de ne trouver qu’un homme, c’est-à-dire le plus souvent nous-mêmes. Le risque de cette seule quête, c’est de se retrouver soi, mais de ne pas retrouver l’autre. Je veux dire par-là que chercher l’Homme, c’est prendre le risque de ne trouver qu’un seul homme, un seul homme qui cache tous les autres. Trouver un seul homme, soi, reflet de soi, image floue, incomplète du véritable homme.

Il nous faut donc faire un pas de plus, en direction de l’Homme confronté à une autre humanité que la sienne. Un pas de plus vers l’Homme, pour découvrir qu’il n’y a pas un seul homme. Ce pas de plus, je vous invite à le faire en direction de la communauté. Pour reprendre l’expression de Jean-Luc Nancy, il nous faut "affronter la communauté", affronter la question de la communauté. A l’époque du grand village, du globe terrestre qui fait son jeu de la globalisation ; à l’époque où ce grand village se déchire dans une danse depuis belle lurette macabre, c’est la question de la communauté qui devient essentielle. Quelle est notre communauté : que sommes-nous communément ? quel est notre être commun ? Où se fonde notre communauté, à supposer qu’il y ait effectivement communauté ?

"Quoi entre moi et toi ?", pour reprendre la question de Jésus : qu’y a-t-il entre toi et moi ? Qu’y a-t-il de commun ? Puisque l’amour du prochain n’est pas reçu d’entrée de jeu, qu’est-ce qui va me permettre de reconnaître un prochain et, de façon ultime, de l’aimer ? C’est donc la question de l’être commun qui va nous permettre d’envisager un "vivre avec". Puisque nous ne sommes capables de vivre qu’avec ceux qui ont quelque chose de commun avec nous, cherchons ce commun dénominateur. Cherchons un ou des lieux communs, partons en croisade pour délivrer les lieux de la sainte communauté. Et commençons par la nôtre, avant d’aller balayer chez le voisin.

1. Lorsqu’il s’agit de notre communauté, nous pouvons dire que nous partons de loin. Peut-être aussi loin que les Israélites rentrant d’exil et qui se retrouvent soudainement en un lieu qui est sensé être leur lieu. Et c’est là le premier indice de la communauté : un espace commun, un lieu commun. Un lieu de rassemblement. Reste qu’il faut l’investir, le faire sien. Comment fait-on pour être chez soi : cela se commande-t-il seulement, ou faut-il attendre de se sentir quelque part comme chez soi jusqu’au moment où on ne peut plus attendre d’attendre et que l’on va chercher un autre lieu ?

Le peuple hébreu avait-il le choix de son lieu ? Pas à proprement parler. L’édit de Cyrus qui prévoyait le retour du peuple chez lui n’envisageait d’autre "chez lui" que Jérusalem. Et c’est peut-être la première difficulté de la communauté : l’impuissance de celui qui en fait partie. Impuissance à être le maître du lieu, en ce sens qu’il est impuissant à en décider le lieu, le centre. Le membre de la communauté doit commencer par recevoir cela : le lieu. Peut-être est-ce un cadeau empoisonné, un cadeau qui empoisonne la vie communautaire parce que le choix du lieu n’existe pas ? La croisade n’est pas la conquête d’un lieu rêvé, mais d’abord l’acceptation d’un lieu commun, ce qui n’a rien d’ordinaire de nos jours. Le lieu de la communauté ne se choisit pas, mais s’impose à soi. Faire communauté, c’est donc, avant toute chose, renoncer à un idéal de lieu et accepter comme un héritage, le lieu de la communauté.

2. Mais il n’est pas de lieu de la communauté sans communauté qui l’habite. Quels sont les habitants de notre communauté ? Ou plutôt quels peuvent être les habitants de cette communauté ? Quel est le profil de la communauté ?

Nous pourrions nous amuser (ou nous faire peur) à dresser le portrait robot de l’Eglise réformée d’Avignon. Ce serait en faire la description. Il m’importe plus d’en écrire les limites, d’en tracer la norme, la frontière. C’est une façon de faire de la communauté un projet et pas un état. La norme, je la reçois d’Esdras, le prêtre-scribe, le pasteur oserais-je dire. Qui compose la communauté rassemblée à ses pieds ? Quel est le profil de la communauté qui se fonde, là ? Hommes, femmes et tous ceux qui étaient capables de l’entendre.

Y a-t-il une frontière qui soit plus large que celle-là ? Y a-t-il un ensemble qui soit plus vaste que celui-là ? Parce que nous avons passé notre automne à chercher l’Homme, nous savons aujourd’hui qu’une telle définition, résumée dans l’expression "tous ceux capables d’entendre" désigne l’humanité. Ni plus ni moins. Chaque être humain étant un être appelé, tous sont donc susceptibles de faire partie de la communauté. Tous sont potentiellement admis à faire communauté : pas de limite d’âge, pas de limite idéologique, pas de limite financière, pas de limite au sein d’une communauté qui prend les traits de la communauté humaine tout entière.

3. Dans cette introduction à la question de la communauté, il nous reste à voir comment se fait la communauté, sur quel mode. Le verset 4 de notre texte nous montre le pasteur entouré des conseillers presbytéraux qui font corps dans l’organisation du rassemblement. C’est l’affaire d’une équipe. Le travail est partagé, relayé. Le verset 7 présente d’autres personnes qui relaient la lecture et l’explication de la volonté de Dieu transmise à Moïse. C’est une collaboration active, une action commune qui engendre une communauté.

Mais, finalement, ce qui a le plus attiré mon attention et qui vous aura peut-être intrigué à la lecture, c’est le tout début de ce texte, le fait que le peuple s’assemble comme un seul homme. N’est-ce pas là l’image la plus belle qui soit d’une communauté ? N’est-ce pas la définition de la communauté idéale, celle dont nos désirs sont faits ? Ne faire qu’un !

Hop ! Oon annonce qu’il y a culte dimanche prochain à 10h30 et, comme un seul homme, les 650 familles protestantes du grand Avignon sont là, comme un seul homme, au pied de la chaire, toutes présentes dès 10h25. Hop ! On annonce un camp d’hiver pour les 15-18 ans pour la première semaine de février et je reçois trois jours plus tard 25 inscriptions fermes. Hop ! On rappelle qu’il faut des volontaires pour le nettoyage du temple chaque dimanche matin et ce sont 15 personnes qui sont là, comme un seul homme, pour briquer portes et bancs, mettre des fleurs.

Dans un sens, tant mieux si les choses ne se passent pas tout à fait ainsi, parce vivre la communauté comme l’expression d’une telle unité, ce serait espérer ne voir qu’une seule tête et entendre une seule voix (en général, pas n’importe laquelle, mais la sienne). Une telle communauté relève du fantasme destructeur ; c’est le fantasme de la fusion ; le genre de fantasme qui s’empare parfois des couples et qui les tuent. C’est répondre à la question de Jésus : "Qu’y a-t-il entre toi et moi et qu’y a-t-il entre toi et toi ?" en répondant qu’il n’y a rien, pas un espace, pas un iota de différence. Rien entre toi et moi, tellement nous sommes proches.

Il peut nous arriver d’être malades dans l’Eglise, malades de ne pas parvenir à cette fusion, malades de nous sentir tellement étrangers les uns aux autres. Sans nous réjouir de mal nous connaître, nous pouvons être heureux de ne pas sombrer non plus dans une sorte de roman à l’eau de rose qui gommerait toutes nos aspérités et ferait fi de ce qui est irréductible à chacun, ce qui fait notre identité propre.

Reste que cette expression "comme un seul homme" est là et que nous devons en dire un mot. Dire ce que signifie la présence du mot "un", ‘ehad, dans cette histoire de communauté qui se fonde. Qu’y a-t-il d’unique dans la communauté ? L’unité se révèle à la fin du verset 3, dont le texte hébreu dit que "les deux oreilles de tout le peuple étaient vers la Torah". Ce qui est unique, c’est la paire d’oreilles. Une paire d’oreilles pour tout le peuple ; une seule paire d’oreilles pour toute l’assemblée. Une paire d’oreilles, une paire unique pour la communauté. C’est-à-dire une intensité égale d’attention entre tous, une commune tension vers la parole de Dieu qui se communique. Il y a "communité" d’oreille, "communité" d’attention, une seule paire d’oreilles tendue vers Dieu qui s’exprime.

Là où la Parole de Dieu est entendue d’une attention commune, là est la communauté. Là où il y a assemblée d’auditeurs de Dieu, là il y a communauté. Il peut (et même il doit) y avoir plusieurs interprètes du livre des prescriptions de Dieu ; il y a communauté là où des êtres humains sont réunis par une attention unique.

Amen.




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