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Matthieu 3 v 13 - 17 Eric de BONNECHOSE
Texte : Matthieu 3/13-17
Genre : Etude biblique Auteur : Eric de BONNECHOSE Source : Notes bibliques pour le 13.01.2002. Eglise réformée de France, Coordination nationale "Edifier – Former". Notes bibliques Nos listes de textes bibliques nous font passer directement de l’épisode des Mages à celui du baptême de Jésus. Nous entrons ainsi dans un mouvement liturgique très ancien : après la naissance, n’est-il pas naturel de célébrer le baptême de Jésus ? Or, cet ordre “naturel” masque l’histoire plus ancienne : dès le second siècle, l’interprétation du baptême de Jésus est très controversée, alors que la naissance ne fait pas encore l’objet d’une fête ! Sur le plan biblique, nous sommes au milieu d’un triptyque de préparation du ministère de Jésus : ministère de Jean le Baptiste, baptême de Jésus, tentation. Quelle est la fonction de ce texte ? Inviter les chrétiens au baptême, comme Jésus lui-même l’a vécu ? Indiquer à quel point le baptême prépare la mission ? Montrer le lien entre abaissement et relèvement ? Ce texte a été abordé de façon très fine et intéressante par Cyrille PAYOT, dans le numéro 39 de la revue Lire et Dire (janvier-mars 1999, p. 16-28). Les notes bibliques qui suivent ont largement recours à cette étude. 1. Jésus : Fils ou Serviteur ? La comparaison avec les synoptiques (Marc 1/9-11, Luc 3/21-22) laisse transparaître une originalité de Matthieu. Au milieu d’un récit d’apparition de Dieu, ou théophanie (v. 13, v. 16-17), Matthieu insère, en effet, un dialogue assez vif entre Jean et Jésus (v. 14-15). Pourquoi cette insertion, qui capte l’attention du lecteur ? Commençons par nous intéresser aux extrémités du passage, avant de nous focaliser sur ce qui est propre à Matthieu. Jean “s’opposait” à Jésus, et l’imparfait souligne par sa durée l’insistance de cette opposition. Elle est probablement à rapprocher de cette autre opposition entre le Messie tel que Jean le prêche (“la colère qui vient”, v. 7) et la personne de Jésus telle qu’elle se présente à Jean : simple, humaine, insérée dans le mouvement d’un peuple qui vient confesser ses péchés (v. 6). Ainsi Jean est pris à contre-pied par ce Messie non-conforme à ce qu’il attendait. Et cette surprise doit probablement aussi avoir été celle des chrétiens auxquels Matthieu s’adresse : comment le Fils de Dieu peut-il s’abaisser ainsi devant Jean-Baptiste qui n’est que son Précurseur, et comment peut-il venir confesser ses péchés ? On remarquera, d’ailleurs, que c’est Jésus qui a fait le déplacement (v. 13, v. 14b) : encore aujourd’hui, c’est rarement le supérieur qui se déplace ! Pourquoi ne pas voir ici, dès le lancement du ministère de Jésus, une nouveauté : en lui, Dieu se déplace vers nous, comme si nous étions plus importants que lui ? Ce mouvement fondamental de l’Evangile se retrouve dans le mouvement que Jésus accomplit lors du baptême : une descente dans l’eau, suivie d’une remontée (v. 16). L’image n’est pas sans échos avec l’hymne de Philippiens 2/1-11. Cette dernière référence est d’autant plus appropriée qu’elle introduit la figure du serviteur : or, cette figure n’est-elle pas convoquée par la “voix venant des cieux” (v. 17), dont les mots rappellent Esaïe 42/1 ? Si le texte de l’évangile n’emploie pas explicitement le mot de “serviteur”, c’est sans doute pour jouer aussi sur l’écho du Psaume 2/7 et pour “unir en Jésus les deux figures prophétiques du fils royal et du Serviteur” (note TOB). Union problématique pour Jean... Est-elle si évidente pour nous-mêmes ? 2. Du besoin de l’homme au dessein de Dieu Jean, donc, s’oppose à Jésus. Et il le fait en exprimant son “besoin”. Besoin d’être purifié par le Messie, besoin d’être baptisé rituellement pour être sauvé, besoin d’une certaine image de ce Messie, besoin d’être cohérent avec ce qu’il a prêché les jours précédents ? Ou peut-être aussi, sur un plan plus psychologique : besoin de dire “moi, j’ai besoin”, besoin d’exister devant celui qui est plus grand que moi ? Or, Jésus résiste à ce besoin humain, à ce “moi” envahissant. Il lui substitue un “nous”, et une perspective d’accomplissement (v. 15). Un “nous” qui peut vouloir dire que c’est ensemble, et non les uns contre les autres, que l’on peut faire la volonté de Dieu. Un “nous” qui associe subtilement l’Ancienne et la Nouvelle Alliance dans ces deux personnages que sont Jean et Jésus. Un “nous” qui situe encore une fois Jésus comme Serviteur aux côtés de l’homme. Il s’agit, en effet, d’entrer dans un projet de justice. De “toute justice” même, c’est-à-dire de justice voulue par Dieu, ce que sous-entend également l’expression “il convient”. Un dessein théologique est placé sous les pas des deux protagonistes. Or, n’était-ce pas précisément cette justice que Jean prêchait déjà sur les bords du Jourdain, justice des actes à produire (v. 8), justice du jugement tranchant de Dieu (v. 10) ? Comment Jésus ose-t-il reprendre Jean sur le terrain même de sa prédication ? La note de la TOB est assez éclairante sur ce que cette mystérieuse justice peut être : d’abord une fidélité à un dessein de Dieu parfois déroutant, plutôt que l’obéissance à des préceptes moraux ou religieux connus d’avance. Cette justice reste partiellement mystérieuse, et ne se comprend qu’en lisant la suite de l’évangile, d’accomplissement de l’Ecriture en accomplissement de l’Ecriture, jusqu’à ce que “tout soit accompli” à la croix (là, il est vrai, l’expression est de Jean). Ici, se perçoit la pointe théologique de Matthieu : le baptême de Jésus correspond bien à la volonté et au projet de Dieu. Ce n’est pas un mal, que la théophanie qui suit devrait venir réparer ou colmater ! Alors Jésus demande à Jean de “laisser tomber”, de “laisser faire”, avec une expression grecque qui peut vouloir dire aussi : pardonner. Pardonner à Dieu de n’être pas ce qu’on attendait qu’il soit. Laisser faire ce qui correspond à la venue du Royaume, comme plus tard ces disciples qui empêchent des enfants d’approcher Jésus (Matthieu 19/13 reprend le même vocabulaire que notre passage biblique). Ne plus être quémandeur d’un salut et d’une pureté, mais accepter de devenir acteur d’un projet avec le Christ. C’est, au fond, un travail de deuil que Jean doit accomplir. Un passage par une mort pour accéder à une vie nouvelle avec le Christ. Bref, une sorte de baptême au sens que Paul donne à ce mot en Romains 6/4 ! ! Jean converti à Jésus, et baptisé en même temps que lui (mais dans un sens figuré) : ne serait-ce pas la pointe polémique de Matthieu contre les disciples de Jean, encore présents à l’époque où il écrit ? 3. Pistes pour la prédication A partir des remarques qui précèdent, on pourrait construire une prédication sur le thème du Dieu qui vient à nous, qui s’abaisse pour nous rejoindre, et qui nous invite à faire de même pour être élevés (dans l’esprit du baptême chrétien). Assez classique. Ou bien insister sur la dimension du “nous” du projet commun que Dieu appelle, que Jésus substitue au “je” du besoin personnel inquiet. Des éléments psychologiques sont possibles dans ce registre, comme passage du besoin au désir. “Cherchant à saisir, ayant été saisi, tel est cet homme de désir, redécouvert en moi au fil du temps d’un autre, nous, tout étonnés, qui ne savons comment dire les traces inconnues d’une histoire incroyablement nôtre” (Denis VASSE, Le Temps du désir, Paris : Seuil, 1969. Notamment le chapitre I intitulé : “La prière, du besoin au désir”). Pour ma part, je choisirais de partir de ce qui est propre à Matthieu, et donc moins connu, plus frais. Et j’essayerais de construire une prédication à partir de l’expression “laisse faire”, ou “laisse tomber”, qui est bien de notre époque. Qu’est-ce que cette expression nous dit aujourd’hui ? Pourquoi et comment Jésus l’emploie-t-il à propos de Jean ? N’est-ce pas finalement l’Esprit qui doit descendre — et non pas tomber ? Autres lectures : Esaïe 42/1-7 Actes 10/34-38 Prédication Une expression de notre époque “Laisse tomber”. Une expression familière, bien de notre époque ! Une expression que nous entendons ou que nous utilisons dans le quotidien de nos vies. “Laisse béton”, diront les plus jeunes, en reprenant le titre d’une chanson bien connue de Renaud. Une expression à dimensions variables, puisqu’elle peut vouloir dire “Arrête de te faire du souci, tu n’y peux rien”, ou bien “Ça ne mérite pas que tu y dépenses ton énergie”, ou encore “Mêle-toi de ce qui te regarde”... “Laisse tomber”. Celui qui dit cela, est-il sage, ou est-il mou ? D’un côté, nous pourrions nous dire que notre société perd ses facultés de dialogue, de négociation, d’arbitrage. Pour un oui ou pour un non, on se traîne en justice, et les tribunaux craquent sous l’afflux de plaintes qui autrefois se seraient réglées avec l’ancien de la famille, avec le garde-champêtre, avec le maire de la commune. Nous perdons patience, nous devenons hyper-susceptibles, nous admettons de moins en moins les contrariétés... Alors, oui, apprenons un peu à laisser tomber, à faire baisser la pression, à reconnaître que nous-mêmes nous ne sommes pas parfaits, et à croire dans les vertus de la conciliation ! Mais d’autres diront, et ils ont aussi raison : nous sommes à une époque de consensus mou ! La droite n’est plus la droite, la gauche n’est plus la gauche, les catholiques se protestantisent, et les protestants se dissolvent dans l’esprit humaniste ambiant... Nous nous faisons sans cesse marcher sur les pieds par les pouvoirs économiques, envahir par les pouvoirs médiatiques, bousculer par la séduction des discours de confort et de plaisir. Alors, non ! Surtout, ne laissons pas tomber ! Retrouvons les vertus du débat citoyen, affirmons nos convictions et confrontons-les avec celles des autres ! Car il n’y a pas de vraie identité ni de vraie liberté sans cette confrontation. Jean-Baptiste ne laisse pas tomber “Laisse tomber”. C’est la parole que Jésus adresse à Jean-Baptiste ce beau matin-là, sur les bords du Jourdain. Avec probablement un peu d’agacement, puisque Matthieu, qui est le seul à nous rapporter cette anecdote, nous précise que Jean-Baptiste s’opposait au baptême de Jésus. “s’opposait”, et non pas “s’opposa”. Ce qui suppose que l’altercation durait depuis un moment, et que Jean-Baptiste ne laissait pas facilement tomber ses prétentions. Jean-Baptiste : voilà quelqu’un qui en veut, qui ne fait pas dans le consensus mou. Il attend un Messie fort, et il le dit fortement : “Race de vipères, qui donc vous a appris à fuir la colère à venir ? (...) Déjà la hache est mise à la racine des arbres ; tout arbre qui ne produira pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu”. On devait filer doux, les jours de baptême au Jourdain ! Nous sommes loin de nos célébrations attendries du baptême, fêtes de la naissance et de la bienveillance de Dieu, qui ont quelque chose de l’esprit d’enfance de Noël. Jean-Baptiste est rugueux, il ne laisse pas tomber ce qui lui paraît le cœur de la foi : un appel à la justice et à la conversion, dans un monde troublé où chacun cherche plutôt son intérêt immédiat que celui de son voisin. Une perception exigeante de la foi et de la morale, qu’il ne réserve pas qu’à ses nombreux pèlerins de la repentance, mais qu’il applique aussi à lui-même. “Moi, j’ai besoin d’être baptisé par toi”, dit-il à Jésus. Moi, j’ai besoin d’être purifié de mes péchés, d’être sauvé, d’être mis en règle avec Dieu. Or, Jésus vient à contre-pied. Ne vient-il pas toujours ainsi, dans nos vies ? Il vient, comme un subalterne vient vers son supérieur. Il vient en se mêlant au peuple, comme l’un des siens. Comme un simple homme, dira plus tard l’apôtre Paul. Et pas comme la colère qui vient. Et pas comme la hache qui est à la racine des arbres. Pire : il vient comme un homme pécheur, pour être lui-même baptisé. On comprend la réticence de Jean-Baptiste : ce n’est pas ce Messie-là qu’il attend. Parole de Jésus “Laisse tomber”, lui dit Jésus. Ce qui est de l’ordre de ton besoin est une chose, et je l’entends. Mais ce qui est de l’ordre du dessein de Dieu est une autre chose. “Car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice”. Ton besoin de protection, ton besoin de force, ton besoin de justice et de jugement, je les entends. Ils sont légitimes. Ton besoin de te démarquer de l’hypocrisie religieuse, ton besoin de spiritualité dans le désert, ta soif d’absolu, ta quête d’une identité nouvelle pour toi-même et pour le peuple, je les entends. Mais pour ce qui est de mon baptême, laisse faire, laisse tomber tes idées préconçues et tes réticences. Car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. Une justice sans limites, dirait-on aujourd’hui à bien mauvais escient ! Une justice, en tout cas, qui soit pleinement celle de Dieu. Ainsi, frères et sœurs, vous entendez combien Jésus s’adresse à Jean-Baptiste sur son propre terrain, sur son propre registre qui est celui de la justice. Jean prêche pour la justice sociale et menace chacun des foudres de la justice divine. Mais Jésus lui adresse une question : de quelle justice parles-tu ? Car la justice de Dieu, comme la justice voulue par Dieu, ne sont pas ce que nous croyons souvent. Il ne s’agit pas d’abord d’obéir à des préceptes moraux ou religieux connus d’avance, appris d’un catéchisme ou retenus d’une récente prédication. Il ne s’agit pas d’abord de se hisser à la hauteur d’un Dieu Très Haut. La justice dont parle ici Jésus est à la fois très pratique, et insaisissable. Il s’agit d’une disponibilité, d’une fidélité à un dessein de Dieu sans cesse à redécouvrir, à retrouver. Un dessein souvent déroutant, car non figé dans tel ou tel mode d’action ou de présence dans le monde. Ce matin-là, la justice selon Dieu sera tout simplement de baptiser Jésus. D’accepter que le Messie dont nous avons besoin prenne une route que nous ne comprenons pas, et un visage que nous ne reconnaissons pas. Celui d’un homme sur les routes de Palestine, mêlé aux siens. Celui d’un homme dont le ministère va peu à peu éclairer ce que signifie la justice. Celui d’un homme dont la mort et la résurrection vont éclairer ce que signifient l’accomplissement, le jusqu’au bout de la justice selon Dieu. “Tout est accompli”, dira Jésus sur la croix. A laisser tomber... Alors, mon cher Jean-Baptiste, et nous aussi, frères et sœurs, il va bien falloir se résoudre à laisser tomber. A faire le deuil d’un certain nombre de besoins, d’attentes, de résolutions qui sont les nôtres en ce début d’année. A faire le deuil d’une bonne année selon nos critères, d’un bon Dieu selon nos critères, d’un bon protestant selon nos critères, d’une bonne paroisse selon nos critères. Pour les uns, ce sera le deuil de nos prétentions à vouloir l’emporter sur notre adversaire. Laisser tomber non pas par lâcheté, mais pour emprunter le chemin courageux de la conciliation, et même pourquoi pas du pardon. Laisser tomber, et pardonner, en grec c’est un seul et même mot. Pour d’autres, à l’inverse, il faudra laisser tomber la crainte de la confrontation ! C’est-à-dire entrer dans le chemin non moins courageux de la parole exprimée, du débat, de la protestation, de l’acte qui coûte parce qu’il va à contre-courant de mon confort et de l’opinion courante. Dans tous les cas, il s’agit donc de laisser tomber l’amour propre, le “moi, j’ai besoin” de Jean-Baptiste, pour accéder au “nous” et à la justice que propose Jésus. C’est un travail de deuil, c’est un travail de conversion. L’apôtre Paul dirait que c’est un travail de mort avec le Christ, pour que nous ressuscitions avec le Christ. Un véritable baptême, en somme ! Il s’agit pour nous d’être plongés dans le courant de l’Esprit, pour être revêtus de la façon de voir qui était celle de Jésus. Pas si simple ! C’est tellement plus facile de s’habiller soi-même, de tracer la route à sa guise ! Mais c’est à une aventure que nous sommes invités avec Jésus. Aventure exaltante peut-être, mais déstabilisante aussi, certainement. Heureusement, dans cette aventure, si vous avez bien entendu Matthieu, il y a autre chose qu’il nous faut laisser tomber, mais cette fois-ci laisser tomber sur nous, c’est l’Esprit Saint. “Dès que Jésus eut été baptisé, il sortit de l’eau ; voici que les cieux s’ouvrirent, et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui”. Jésus est prêt. Il a laissé tomber toute prétention à la puissance, à la richesse et à la séduction, comme le confirmera l’épisode de la tentation au désert. L’Esprit vient sur lui et le rend capable de voir les choses de façon neuve, de vivre les choses selon la justice et l’amour qui viennent de Dieu. C’est une mise en route par l’Esprit. Nous sommes nous-mêmes en route, en ce début d’année. Peut-être avons-nous déjà chargé à bloc la barque de nos activités et de nos projets ; peut-être, à l’inverse, nous sentons-nous embarqués malgré nous dans une histoire que nous ne maîtrisons pas. Les uns et les autres, qu’allons-nous laisser tomber, pour entrer en compagnie de Jésus dans le dessein d’amour et de justice de Dieu ? Dieu a laissé tomber ce qui nous séparait de lui. Et sur tous ceux qui l’accueillent, il promet de laisser tomber son Esprit. Amen ! |
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Matthieu 03 v 13-17 Louis Pernot