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Matthieu 17 v 1-9 - Pierre Muller



Texte : Matthieu 17/1-9
Genre : Prédication
Auteur : Pierre MULLER
Source : Prédication pour le 24.02.2002 à Castillon & Libourne (33).
D’après Richard BENNAHMIAS : Prédication pour le dimanche 28.02.1999. Bible et Liturgie.



Frères et sœurs, quand Jésus avait interrogé ses disciples à propos de sa réputation, Pierre avait tenté, au chapitre précédent, de provoquer le destin en répondant : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !". Dans sa bouche, cette confession était un appel adressé au Maître autant qu'une demande de confirmation de sa part. Cela voulait dire : "Voilà ce que nous attendons de toi. Es-tu celui qui répond à notre attente ?". Quel n'avait pas été le dépit de Pierre quand Jésus leur avait parlé de la croix. Quant à la résurrection à laquelle Jésus avait fait allusion, Pierre était si peu préparé à l'entendre qu'il n'y avait même pas prêté attention. Par dessus le marché, Jésus lui avait passé un de ces savons ! Le pauvre Pierre ne savait plus où il en était. Mais il avait la tête dure, Pierre ; et cela ne devait pas tant déplaire à Jésus, puisque c'était précisément le surnom qu'il lui avait donné : "Tête dure".

"Parmi ceux qui sont ici, avait dit Jésus quelque temps après, certains d'entre vous ne mourront pas avant de voir le Fils de l'homme venir comme roi". Même s'ils doivent sans doute se pincer pour y croire, Pierre, Jacques et Jean sont bel et bien vivants au moment où ils assistent à la transfiguration.

Aujourd'hui, Pierre a enfin sous les yeux une réponse éclatante à tous ses doutes et à toutes ses interrogations. Maintenant qu'il la tient, sa réponse, il ne va pas la lâcher ; pour ça, on peut lui faire confiance ! Il a devant lui l'état-major de l'Eternel réuni en conseil de guerre : Moïse et Elie discutant avec Jésus des grandes manœuvres qui doivent conduire à l'avènement du nouveau règne de Dieu. Enfin, c'est arrivé ! Et il est aux premières loges. Mieux, il fait partie du complot. Si Jésus leur a demandé, à eux trois, de l'accompagner à cette rencontre au sommet, c'est sans aucun doute parce qu'il compte les associer de très près à une stratégie de conquête dont les grandes lignes sont certainement en train de se dessiner dans le conciliabule qui se déroule sous ses yeux. Dans ce cas, autant prendre les devants.

A quelques pas de là, Jésus plaide. Comme autrefois Moïse tentant avec succès d'apaiser la colère de Dieu, colère provoquée par l'ingratitude idolâtre du peuple qu'il venait tout juste de tirer de la fange. Jésus se tient debout devant Dieu. Au beau milieu de la lumière éblouissante de sa gloire, il lui présente cette humanité égarée qui l'attend au bas de la montagne ; il la lui présente telle qu'elle est, sans complaisance, sans circonstances atténuantes. Il est aussi Adam prenant enfin sur lui la responsabilité de sa transgression, au lieu d'en faire reproche à Dieu lui-même. Dans le procès engagé par Dieu contre l'humanité et dont Elie est le procureur, il a choisi le parti de la grâce et il en répondra, seul s'il le faut et jusqu'au bout. Comme un fils affirmant sa majorité devant son père, il tient tête et engage dans le jugement dernier qui s'annonce tout l'amour qui les lie l'un à l'autre. Et l'amour triomphe : c'est sur ce Jésus-là et sur lui seul que Dieu réitère les paroles d'élévation prononcées le jour de son baptême. Dieu s'engage derrière Jésus sur la voie de la réconciliation.
Pendant ce temps, Pierre cherche une manière adroite de proposer ses services pour montrer qu'il a de l'initiative et qu'il serait peut-être capable d'accomplir autre chose que des tâches subalternes. Après tout, Jésus ne lui a-t-il pas dit, peu de temps auparavant, qu'il est la pierre sur laquelle il bâtira son Eglise ?

Mais à peine Pierre a-t-il fait sa proposition que le tableau enchanteur se disloque dans un de ces brouillard lumineux qui vous font perdre tous vos repères. Aussi présente que le brouillard dont elle jaillit, une voix s'élève qui réaffirme la relation qui unit Jésus à Dieu. Mais de Jacques, de Jean et de lui, Pierre, pas question ! Les voilà réduits au rang de simples témoins, et de témoins atterrés et terrorisés. Enfin la nuée s'estompe, emportant avec elle Moïse, Elie et la lumière qui les nimbaient. Un Jésus élevé à une telle gloire pourrait-il encore fréquenter des vers de terre comme eux ? La nuée leur a certainement aussi enlevé leur Jésus. Quant à eux, ils se croient déjà morts, réduits en cendre, puisqu'ils ont vu Dieu face à face ; c'est comme si le jugement dernier était passé sur eux.

Et c'est bel et bien de cela qu'il s'agit. Mais le jugement dernier s'approche d'eux, les touche et une voix qu'ils n'espéraient plus jamais entendre leur dit : "Relevez-vous, n'ayez pas peur !". A l'appel de cette voix, ils lèvent les yeux et ne voient plus que Jésus, et lui seul. Cette approche, ce toucher tout simple, cette parole qui rassure et relève font sur eux l'effet d'une résurrection.

Ils se relèvent et les voilà en compagnie de Jésus qui redescendent de la montagne vers le monde tel qu'il est. Ils ne savent trop que dire tant ils restent impressionnés par ce qui leur est arrivé ; ils ne savent pas trop non plus quel parti en tirer. Et Jésus ne rompt leur silence que pour leur recommander le silence jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité des morts, ce qui a sans doute pour effet de les plonger dans une perplexité plus grande encore. Ne l'ont-ils pas vu, là, sous leurs yeux éblouis, auréolé de la gloire divine ?

Peut-être bien, si tant est qu'ils n'aient pas rêvé. En attendant, les voilà de nouveau avec Jésus, et lui seul, et cette voix qui continue de résonner dans le brouillard qui embrume leurs esprits : "Celui-ci est mon fils bien aimé, celui qu'il m'a plu de choisir ; écoutez-le !". Sa voix à lui, Jésus, ils l'ont entendue et écoutée, comme il le leur était commandé. Son geste amical, ils en ont senti le toucher sur leurs épaules quand ils les a invité à se relever et à abandonner toute peur. Cette voix et ce geste tout humains les ont ramenés à la vie ordinaire, dans la clarté ordinaire d'un jour ordinaire, mais debout et eux-mêmes transfigurés.

A nous aussi, c'est tout ce qui nous reste : Jésus, et lui seul !

Et puis cette parole entendue dans le brouillard :
"Celui-ci est mon fils bien aimé, celui qu'il m'a plu de choisir ; écoutez-le !".
Et puis encore cette parole prononcée par Jésus sur nos corps atterrés et transis de terreur devant la toute puissance de Dieu et sous la menace de son jugement :

"Relevez-vous ! Soyez sans crainte !".

Pas de complot, pas de stratégie de conquête ; notre collaboration à l'avènement du Règne de Dieu se limite aussi au rôle de témoins. Le règne de Dieu est certes inauguré, mais sa proclamation nous fait descendre des hauteurs et des petits nuages sur lesquels nous aurions tant aimé qu'il nous maintienne. Cette inauguration ne nous fait voir Dieu face à face que pour nous faire redescendre en compagnie de Jésus et de lui seul au ras des pâquerettes de la terre des vivants.

Nous que l'idée même de gloire divine plongeait dans la terreur et l'atterrement, nous qu'elle faisait ramper plus bas que terre, nous voici rassurés, redressés et mis en marche, rendus à l'honneur, à la gloire humble et quotidienne de notre humanité commune, de cette humanité ordinaire que Jésus et lui seul vient partager avec nous. Une fois passée l'illumination soudaine de ces rendez-vous avec l'éternité qui nous sidèrent et nous laissent toujours indécis entre l'émerveillement et la terreur, il ne reste, à nous aussi, que cette parole reçue dans la foi :

"Celui-ci est mon fils bien aimé, celui qu'il m'a plu de choisir ; écoutez-le !" ; et quand nous l'écoutons, celui que cette parole désigne, nous en recevons ce seul mot d'ordre et ce seul cri de ralliement : "Redressez-vous ! N'ayez pas peur !".

Frères et sœurs, nous voilà désormais rendus à notre humanité et à notre humilité, mais une humanité et une humilité elles-mêmes transfigurées par l'approche d'un Christ qui s'y engage avec nous et pour nous. En Jésus, Dieu se fait proche de nous jusqu'à nous toucher ; il nous relève et nous libère des terreurs qui nous paralysaient. En Jésus, Dieu se fait notre prochain. En compagnie de Jésus et à sa suite, nous pouvons désormais marcher debout devant Dieu ; et puis, par des gestes et des signes de proximité, de relèvement et d'apaisement, nous pouvons témoigner de l'approche désormais et pour toujours engagée du Règne de Dieu. Le processus est enclenché ; le Seigneur vient ; Seigneur, que ton Règne vienne !

Amen.




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