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Matthieu 04 v 12-23 Richard Bennahmias



Texte : Matthieu 4/12-23
Genre : Prédication
Auteur : Richard BENNAHMIAS


Jean-Baptiste proclamait : "Convertissez-vous, le Règne de Dieu est proche". Il a été arrêté, il est en prison ; bientôt, il sera décapité. Le prophète a fait son temps, le temps de la prophétie est passé. Vient maintenant le temps de l'accomplissement. Jésus proclame : "Convertissez-vous, le Règne des cieux s'est approché". Toute la différence est là : ce qui était seulement imminent est désormais arrivé ; ce qui était attendu pour bientôt est désormais présent. Et quand Jésus proclamera : "Le Royaume de Dieu est proche", il ne se comportera pas en annonciateur de cette proximité, mais chacune de ses paroles ou de ses œuvres manifesteront ou accompliront cette proximité.

Jean menaçait des foudres de la colère de Dieu. Jésus guérit toute maladie et toute infirmité parmi le peuple. Et ça ne fait que commencer : telles les eaux du Jourdain qui, après s'être accumulées dans la mer de Galilée, tracent leur sillon de verdure et de fraîcheur jusqu'aux rivages de la Mer Morte, dans la trace des pas de Jésus, la proximité du Règne Nouveau va irriguer de sa Bonne Nouvelle la terre de Palestine du Nord au Sud. Dieu a converti sa colère en grâce, il restaure sa création : guérisons et conversions sont les signes de l'ère nouvelle qu'inaugure l'apparition de Jésus. Les promesses dont était porteur le baptême de Jésus s'accomplissent.

"Le Règne des cieux est proche", "le Règne de Dieu s'est approché" ; ce jeu du futur proche et du passé composé nous fait bien sentir toute la subtilité dont est empreint ce terme de proximité. Là où Jésus passe, le Règne de Dieu n'est pas massivement présent, il n'impose pas le poids de la glorieuse toute-puissance divine. Non, il s'approche, il passe, il s'est approché, il laisse des traces — traces de conversions, traces de guérisons. Il se laisse seulement suivre à la trace, à la suite des pas d'un Jésus qui n'arrête pas de cheminer. La proximité, et non la présence, tel est le mode d'accomplissement et de manifestation du Règne de Dieu. Dieu s'approche, Dieu passe, Dieu s'est approché de notre humanité, Dieu s'en approchera encore, avec amour. Et cette proximité nous rendra nous-mêmes proches les uns des autres : prochains, c'est-à-dire témoins de la proximité bienveillante de Dieu.

La proximité du Règne de Dieu telle qu'elle s'accomplit et se manifeste en Jésus, il faut donc la suivre à la trace, la saisir au vol, quand elle passe. Mais contrairement à l'administration des chemins de fer, l'administration du Royaume de Dieu n'a pas édité d'indicateur pour nous signaler les horaires de passage de Jésus. Même si les chrétiens ont cru bon d'édifier des temples et des églises, il n'est pas évident que ce soient toujours là et à coup sûr les gares de transit pour le Royaume de Dieu. Les itinéraires de Jésus ne sont pas tracés d'avance, ses arrêts sont toujours impromptus et ses départs sont rarement prévisibles.

Jésus passe : il marche, par exemple, le long de la mer de Galilée. Il voit deux frères en train de jeter leurs filets. Il médite un instant sur la signification profonde d'un geste qu'ils pratiquent avec une habileté et un art tout professionnel, mais probablement sans y penser. Il songe un instant que, pour auguste que soit le geste de ces pécheurs, il a pour résultat de tirer des poissons hors de l'eau et de les faire mourir. Il se souvient de l'émotion de son propre baptême, de la mort ressentie au moment de l'immersion, de sa sortie de l'eau sous les yeux ébahis de Jean-Baptiste, de la vie nouvelle qui s'est alors emparée de lui. Il pense que sa vocation à lui, c'est de tirer les hommes d'un monde voué à la mort pour les ramener à la vie. Il se dit qu'à lui aussi, il lui faudrait un filet à la hauteur de cette mission. Après tout, ces pêcheurs si habiles feraient bien l'affaire, pour peu qu'ils consentent à le suivre dans ses pérégrinations.

Est-il besoin de rappeler qu'en ce temps là, en Palestine, les grandes étendues d'eau, lac ou mer, suscitaient une sainte terreur ? Peur d'y être englouti, peur d'en voir ressortir toutes sortes d'animaux mythologiques que Dieu était censé y avoir enfermé lors de la création. Parce qu'ils fréquentaient ces domaines maudits, les pêcheurs y étaient probablement autant objets de respect que de crainte ou de méfiance. Mais une chose au moins est certaine : même si ces pêcheurs éprouvaient à l'égard de l'eau la même terreur mortelle que leurs contemporains, eux au moins ne craignaient pas de l'affronter.

Jésus les appelle. Nous apprenons qu'ils se nomment respectivement Simon Pierre, André, Jacques et Jean. Que Simon soit affecté du sobriquet de Pierre, autrement dit "tête dure", cela nous laisse entendre que c'est sans doute lui le patron. Les quatre le suivent sans autre forme de procès. Le Règne de Dieu est en marche. Rien n'est plus simple.

C'est même un peu trop court ! Heureusement que les choses vont se compliquer par la suite ! Parce qu'ici, Jésus se promène, il avise quatre quidam, ils les appelle et les voilà partis tous les cinq vers de nouvelles aventures ! Si nous cherchons un exemple de simplicité évangélique, le voilà ; et qui nous laisse pantois. La leçon nous paraît un peu légère, à nous autres qui, souvent avec le plus grand sérieux, dans des séminaires ou des assemblées pompeuses, plutôt qu'en déambulant sans façon au bord des lacs ou des rivières, nous échinons à décliner le mot évangélisation à tous les temps, à tous les modes et sur tous les registres ; à nous autres qui mobilisons pour ce faire toutes les ressources de la psychologie, de la sociologie, de l'ethnologie, de la pédagogie, etc... les premiers pas de Jésus ne nous offrent pour toute science que le geste auguste du pêcheur !

Rien n'est pourtant plus simple que les buts de l'évangélisation : annoncer l'Évangile. C'est une vérité de La Palisse. Mais, en fait d'Évangile, de quel joyeux message s'agit-il ? "Le règne des cieux s'est approché", certes, mais comment faire pour en signifier l'approche ? Comme font les pécheurs, mais à l'envers : tirer les hommes des eaux obscures et mortelles du monde perdu où ils sont englués pour les ramener à la lumière de la vie du Règne à venir : conversions et guérisons.

Encore faut-il ne pas craindre de naviguer à la surface des eaux troubles de ce monde-ci. Et c'est peut-être là où les considérations, psychologiques, sociologiques, politiques, économiques, ethnologiques, pédagogiques, etc... retrouvent toutes leur pertinence. Il n'est pas interdit de s'y promener comme on déambule au bord d'un lac ou d'une rivière. Et s'il s'agit d'y lancer les filets, alors il faut mettre la barque à l'eau, il faut se mouiller. Pour manifester la proximité du Règne de Dieu dans ce monde-ci, il faut s'en approcher, c'est-à-dire s'en faire le prochain. Même si ça n'est pas pour y rester, ni même s'y installer, il faut y passer. Il faut prendre le temps de s'arrêter en chemin, d'observer, de méditer, de risquer parfois un appel.

Peut-être alors, comme Jésus le jour où il marchait le long de la mer de Galilée, serons-nous les premiers à nous laisser surprendre par cette proximité inattendue du Règne de Dieu que nous avons charge d'annoncer.



Autres lectures : Esaïe 8/23 à 9/6
1 Corinthiens 1/10-17

Cantiques :
* Psaume 98 Entonnons un nouveau cantique
* NCTC 284 = ARC 608 Ta volonté, Seigneur
* NCTC 249 = ARC 522 Sur ton Eglise universelle




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