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Matthieu 04 v 1-11 Pierre Muller (2)



Frères et sœurs, juste après cet événement magnifique où Jésus impose à Jean de le baptiser “pour accomplir toute justice”, juste après que les cieux se soient ouverts et qu’une voix proclame que Jésus est le Fils bien-aimé de Dieu, juste après, Jésus est conduit par l’Esprit au désert pour être tenté. Pendant quarante jours et quarante nuits, il va jeûner. Pour bien apprécier ces détails, il faut se souvenir de toute l’histoire sainte : la tentation, le désert, le jeûne, la faim, le pain… Toutes ces réalités évoquent l’ensemble de l’histoire d’Israël depuis la création. A la fin des quarante jours, les temps anciens laissent la place à un nouveau matin, où le Dieu de la grâce va répéter l’offre de son amour, replacer non seulement le peuple élu, mais tous les hommes devant le choix de la vie. Il est sage que, au début de cette période qu’on appelle le Carême et qui correspond à ces semaines qui précèdent l’événement de la croix, nous soyons remis en face de cet appel à la vie pour ne pas faire de la Résurrection une grâce à bon marché, pour ne pas faire de la vie du nouvel Israël que constitue l’Eglise, une existence débarrassée de l’exigence du service, pour ne pas en faire un style de vie sans risque.

“Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir” ; Jésus vient de recevoir un baptême destiné à la conversion des pécheurs. Le Messie qu’on attendait n’en avait pas besoin. On attendait un Messie qui aurait rétabli Israël comme régnant sur les nations, politiquement et spirituellement. On n’attendait pas quelqu’un qui recommence l’histoire des hommes depuis la malheureuse rencontre du Paradis perdu. Mais l’Esprit de Dieu le conduit au désert pour affronter l’ennemi de toujours, le serpent qui allume la convoitise, Satan qui accuse l’homme, le diable qui divise l’homme en lui-même et qui n’a d’autre but que de le séparer de Dieu. Car c’est le point commun et le but de toute tentation : faire croire à l’homme qu’il peut être Dieu pour se donner à lui-même sa propre loi. Quand la Bible parle de tentation, c’est du rejet de Dieu dont elle parle, et non pas d’un combat psychologique ou d’un conflit moral. Au mieux, ce combat ou ce conflit peut être la conséquence du péché, mais le péché reste toujours ce désir d’autonomie vis-à-vis de Dieu (vouloir vivre comme si Dieu n’existait pas). On pourrait dire, si l’on n’y voit rien d’irrévérencieux, que Jésus est conduit au désert pour y subir des épreuves, pour tester son acceptation du choix de Dieu. Les trois tentations décrites couvrent toute la vie de l’homme. Il peut manifester son refus de l’amour de Dieu dans toutes les situations en prenant la place qu’il veut occuper en face de Dieu : en se cachant de Dieu, en s’opposant à Dieu, en prenant Sa place.

Donc 1° tentation… Après quarante jours de jeûne, en fait, la tentation ne réside pas dans le besoin de manger, ni dans le désir du pain. Elle réside dans le moyen préconisé par Satan pour se le procurer, et surtout dans le refus de l’obéissance à Dieu. Jésus ne peut pas utiliser la puissance de Dieu pour son propre compte ; il ne peut pas non plus laisser dire qu’un homme n’est qu’un être de besoin ; sans doute faut-il se souvenir ici aussi bien de la manne qui ne se conservait pas que de la multiplication des pains et de leur surabondance. Persuader l’homme qu’il n’est homme que s’il satisfait ses besoins — celui du pain, et tous ceux, y compris les plus inutiles, qu’il va inventer —, c’est le rôle de celui qui ne veut pas que la vie garde un sens. Jésus a toujours faim, mais, à la différence d’autres mammifères, il a faim d’une parole qui donne sens à la vie entretenue par cette nourriture. Pour nourrir tous les hommes, il faut un acte plus difficile encore que de transformer les pierres en pain. Esaïe, il y a bien longtemps, a donné ce moyen : "partage ton pain avec celui qui a faim" (Esaïe 58/7). Jésus sait déjà qu’il ne peut pas faire un miracle pour lui, pas même appeler des légions d’anges ou descendre de sa croix. Pas de miracle intéressé…

La 2° tentation se situe dans la sphère où son baptême l’a placé ; il s’agit de sa relation avec Dieu. Le Fils que Dieu s’est choisi, le Messie, n’est ni triomphant ni glorieux ; il est le serviteur souffrant. Il est arrivé à ses amis les plus proches de se faire tentateurs pour qu’il échappe à sa vocation. Ainsi, après que Jésus ait annoncé sa mort et sa résurrection, Pierre s’écrie : "Dieu t’en garde, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera pas !" (Matthieu 16/23). Cela s’est produit ensuite à Gethsémané, et cela doit arriver encore aux amis et disciples d’aujourd’hui. La proposition de Satan peut paraître très contradictoire : il demande à Jésus de forcer Dieu à intervenir, et lui demande également de renoncer à être le Fils que Dieu attend. Bien sûr, le faîte du Temple, l’endroit où Satan a transporté Jésus, l’usage de l’Ecriture, lue comme si elle ne parlait pas, marquent la compétence du diable en matière religieuse. Alors que le diable utilise la promesse d’un Psaume pour le tenter, Jésus revient au Deutéronome. Ce faisant, il rappelle au diable que la louange du Psalmiste ne se comprend que si on la chante à l’intérieur de la foi suscitée par la totalité des Ecritures.

Maintenant, 3° tentation, Satan renonce à utiliser les Ecritures ; il sait bien que la foi ne peut naître que d’une Parole entendue et prise avec soi pour s’en nourrir et en vivre. Pour ce qu’il va proposer maintenant, il n’y a plus de dissimulation possible. En échange du monde et sous son contrôle, il ne demande rien de moins que le prosternement et l’adoration — autrement dit : le plus grand amour. En échange de quoi, Jésus sera le maître du monde et le propriétaire de toutes ses richesses. Il est inutile, je crois, de s’étendre sur cette tentation du rejet de Dieu, de la division des hommes entre eux, de la domination par la force et la violence, de l’adoration de Mammon. C’est la tentation de la volonté de puissance et de l’exercice du pouvoir. Jésus est le seul maintenant à citer l’Ecriture. Il rappelle simplement que Dieu est le seul Dieu d’amour, le seul qui choisisse d’aimer les hommes.

Alors, le diable le laisse. Il ne l’abandonne pas. Il le laisse provisoirement, puisque la lutte continuera encore jusqu’à Gethsémané.

Le Fils bien-aimé a accepté d’être le Messie, celui que l’on oublie trop souvent, celui que les prophètes ont annoncé : le Serviteur souffrant. Jean-Baptiste a été arrêté, l’annonce du règne de Dieu commence.

Et nous ? Qu’en est-il de nous ?… Nous qui confessons que Jésus-Christ est le Seigneur parce qu’ “il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix” (Philippiens 2/6-11), nous sommes toujours tentés. Souvent, nous succombons à la tentation. Il est inutile de reprendre les tentations de Jésus et de les détailler dans nos vies. Peut-être ne les connaissons-nous que trop...

Il faut cependant reprendre le récit : “Si tu es le Fils de Dieu” ; la Bonne Nouvelle est là. C’est Satan qui nous la révèle en voulant nous la cacher. Nous savons que le si est en trop, ou alors il faut lui donner le sens de puisque... Nous croyons que Jésus est le Fils de Dieu et qu’à son nom tout genou fléchit.

C’est l’Esprit de Dieu qui conduit Jésus au désert pour être tenté. C’est le même Esprit “qui témoigne à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu, Esprit par lequel nous crions : Abba, Père” (Romains 8/15-16).

La Bonne Nouvelle est là : nous sommes enfants de Dieu parce qu’il met à notre bénéfice l’obéissance de son Fils venu dans l’abaissement. Enfants de Dieu, nous recevrons la grâce de le suivre ; le diable, qui représente, pour nous les hommes, cette part de nous-mêmes qui ne veut pas vivre que de la grâce, essaiera toujours de nous séparer de Lui. Il s’agit toujours de nous faire oublier que Jésus est le Seigneur, en nous laissant croire que, par nous-mêmes, nous pouvons vaincre la tentation. Peut-être suffit-il, pour dérouter Satan, de ne plus trop nous préoccuper de l’amour que nous portons aux autres, mais, bien au contraire, d’être très attentifs à l’amour, à l’amitié, à l’affection qui nous sont portés pour les recevoir comme une grâce, un signe de l’amour de Dieu, dont rien ne peut nous séparer ; il convient alors d’entonner un chant de reconnaissance !

Frères et sœurs, le seul endroit où les pécheurs pardonnés que nous sommes puissent se tenir pour lutter contre “le lion rugissant”, c’est le lieu de l’ultime combat de Jésus. C’est là qu’il nous attend ; c’est là qu’il nous demande d’être, pour rappeler que la mort n’est pas le dernier mot de Dieu sur celui dont on a dit : “Voici l’homme !”. Pas d’insigne du pouvoir, pas d’instrument de contrainte, pas d’apologie de la mort ; quelqu’un, toujours un peu incognito, qui demande à ses frères de veiller une heure avec lui, de veiller et de prier : “Père, ne nous laisse pas tomber au pouvoir de la tentation” (Matthieu 26/36).

Amen.

D’après Yannick AUBRON : Notes et prédication pour le 17.02.2002. Coordination nationale ERF « Edifier-Former ».



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