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Matthieu 03 v 13 ss Pierre Muller



PRÉDICATION

Frères et sœurs, aujourd'hui, c'est encore un jour de fête ! Oh, ce n'est pas une fête très connue ; on ne la remarque pas beaucoup, d'autant qu'elle vient quinze jours seulement après Noël. Et Noël a pris chez nous une telle importance, qu'on en vient à oublier cette autre célébration, celle du baptême de Jésus. C'est pourtant un moment tout à fait décisif dans la vie de Jésus, puisque cet acte marque le début de son ministère. Sans ce baptême, on peut dire que le reste n'aurait pas suivi. Et je vous propose, ce matin, de voir ce que cet acte représente, pour Jésus et pour nous.

Mais d'abord, quelques précisions semblent nécessaires. Il ne s'agit pas d'un baptême d'enfant, comme nous avons l'habitude d'en voir dans nos paroisses. D'après Luc, Jésus a environ trente ans quand il commence son ministère. Il est donc homme depuis longtemps. Jésus a reçu, dans sa famille et à la synagogue, la formation spirituelle que n'importe quel Juif reçoit dans son enfance, dans sa jeunesse, puis à l'âge adulte. Il sait ce qu'il croit et en qui il croit.

Deuxième remarque : habituellement, les Juifs ne reçoivent pas le baptême. Cet acte est réservé, à cette époque, à des païens qui veulent devenir juifs. C'est un geste de purification destiné à effacer symboliquement la tache, la souillure du paganisme. Cependant, Jean — appelé à cause de cela "le Baptiseur", comme le traduit Chouraqui — donne le baptême à des Juifs. Car Jean estime que beaucoup de Juifs ont besoin, eux aussi, d'être purifiés, tout comme les païens.

Ainsi, le sens du baptême de Jean, c'est d'abord l'aveu des fautes, auxquelles on décide de renoncer. Et c'est ensuite le début d'une vie différente, vécue en accord avec la volonté de Dieu. C'est le sens des exhortations que Jean adresse à ceux qui demandent le baptême.

Dans cette scène assez extraordinaire du baptême de Jésus, nous pouvons retenir deux éléments, qui nous paraissent fournir la clé, le sens, de ce geste pour Jésus et, par contre-coup, pour nous.

Le premier élément, ce sont les cieux qui s'ouvrent et l'Esprit Saint qui descend sur Jésus. Le second élément, c'est la voix qui dit : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé".

Donc, d'abord, les cieux qui s'ouvrent. On trouve dans la Bible des indications sur ce que veulent dire les cieux ouverts et les cieux fermés. Il y a eu des époques, dans l'histoire d'Israël, où l'infidélité envers Dieu se répandait parmi la population ; l'exemple venait même de haut, puisque le roi lui-même adhérait, le premier, à d'autres religions ; c'était le cas, en particulier, au temps du roi Achab. Alors, Dieu décide d'empêcher la pluie de tomber, pour qu'on se rende compte qu'abandonner Dieu est une bien mauvaise chose. On dit alors que le ciel est fermé. Le ciel fermé est le signe d'une rupture entre Dieu et les hommes, le signe que, par la faute des hommes, la communion avec Dieu est rompue.

A l'inverse, quand les cieux s'ouvrent, cela signifie que la communion est rétablie, que le lien cassé est renoué. Il y a une réconciliation. Les cieux s'ouvrent au-dessus de Jésus lors de son baptême ; cela veut dire que maintenant, à cet endroit précis, à ce point de l'histoire, Dieu fait un geste dans notre direction. Il se réconcilie avec nous. Cet événement a lieu dans la personne de Jésus. Avec Jésus et en lui, Dieu se fait proche de nous. Il n'existe plus de distance ; ce qui nous séparait de lui disparaît. Les cieux ouverts, c'est la suppression de l'obstacle qui nous empêchait d'être intimes avec Dieu.

Alors, parce que les cieux s'ouvrent au-dessus de Jésus, l'Esprit Saint peut venir sur lui. Les cieux ouverts le laissent passer. Qu'est-ce que c'est que l'Esprit Saint ? Si nous comprenons bien les textes bibliques qui parlent de lui, l'Esprit n'est pas une sorte de vapeur, un être immatériel et sans consistance, qui émanerait de Dieu le Père. Quand il est question de l'Esprit, dans la Bible, il s'agit souvent de la puissance de Dieu, de sa puissance agissante dans une personne ou dans les événements. Que Jésus reçoive le Saint-Esprit veut dire que, désormais, il va agir avec la puissance de Dieu, que cette puissance va travailler avec lui et à travers lui. Quand Jésus parlera, ce sera avec cette puissance-là. Quand il opérera des miracles, quand il guérira des gens, c'est la puissance de Dieu qui le fera. N'oublions pas que, immédiatement après cette scène du baptême, Jésus va affronter la tentation ; il fera face au mal dans toute son étendue. Et il sortira vainqueur de l'épreuve, il surmontera la tentation de se mettre au service du mal. L'Esprit Saint, la force de Dieu, le rendra capable de ne pas céder au mal, d'être plus fort que lui.

Voilà ce qu'on peut dire, très rapidement, sur le premier élément de cet épisode du baptême de Jésus. Le second élément, avons-nous dit, c'est la voix qui vient des cieux, autrement dit la voix de Dieu, qui dit : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui en qui je mets mon plaisir. Comment comprendre cela ? Dans le langage de la Bible, auquel nous devons nous adapter, le fils n'est pas toujours le descendant d'un père du point de vue biologique. Il peut l'être, mais il peut aussi être fils autrement. Pour prendre un exemple à ne pas suivre, Paul parle de "fils de la rébellion", ou d' "enfants de la rébellion". Par quoi il entend des gens qui se rebellent, qui se révoltent contre Dieu. "Fils de" veut dire dans ce cas : qui est d'une certaine nature, qui a un certain comportement.

Alors, "Fils de Dieu", si nous comprenons bien, c'est celui qui se conforme entièrement, parfaitement, au projet de Dieu et à sa volonté. C'est celui qui réalise maintenant et qui réalisera parfaitement à l'avenir le plan de Dieu. C'est notamment dans ce sens-là que Jésus est le Fils de Dieu. Il est même le Fils unique de Dieu, puisque lui seul peut aller jusqu'au bout dans son obéissance à Dieu, jusqu'à la consécration totale et au don de sa vie.

Jésus — on le verra en lisant la suite de l'évangile — va remplir totalement la mission qu'il a reçue de Dieu. Pour savoir quelle est cette mission, on peut se reporter à ce que dit le prophète Esaïe au début de son chapitre 42, texte que nous avons entendu tout à l'heure ; il s'agit du premier de ces poèmes qu'on appelle les "chants du Serviteur". Il se trouve que ce poème convient tout à fait à ce que Jésus accomplit. Le serviteur, donc, ou le fils, selon une traduction grecque, parle en public, mais sans crier. Il n'impose pas son point de vue, il le propose seulement à qui veut l'écouter. Le serviteur ne brise pas le roseau froissé ; on doit sans doute comprendre par là qu'il respecte les faibles, qu'il ne les brutalise pas, mais qu'il les aide à se relever. Le serviteur guérit les malades, il libère les prisonniers. Enfin, le serviteur apporte aux païens la Torah, la loi de Dieu et ses commandements. Il les leur apporte afin qu'ils la vivent, eux aussi, et qu'ils aient part aux promesses de Dieu.

Alors, bien entendu, le prophète Esaïe ne pensait pas à Jésus quand il a transmis ce message de la part de Dieu. Il ne pensait peut-être même pas au Messie, au Christ. Peut-être pensait-il tout simplement au peuple d'Israël pris dans son ensemble. Mais toujours est-il que ce message d'Esaïe peut s'appliquer à Jésus, quand on voit ce que Jésus fait. En relisant Esaïe à la lumière du ministère de Jésus, on peut dire que Jésus réalise le programme qui était tracé par Esaïe. Jésus a guéri des malades, il a libéré des gens, non pas d'une prison de pierre, mais de la prison de leur culpabilité, de la prison de l'exclusion sociale. Il a commencé d'annoncer la Bonne Nouvelle à des païens, en guérissant la fille d'une femme cananéenne.

Tel est le programme du Fils de Dieu. Et c'est pour cette tâche que Dieu le désigne comme son Fils. Le Saint-Esprit qu'il reçoit au moment de son baptême, cette puissance de Dieu, le rend capable de remplir sa mission. Fils de Dieu et Saint-Esprit vont ensemble; ils sont liés. Le Saint-Esprit, la puissance de Dieu, permet à Jésus d'être le Fils de Dieu et d'accomplir sa mission de Fils. C'est ainsi qu'il peut faire ce qui est juste. Quand Jésus se présente pour le baptême, Jean commence par ne pas vouloir le baptiser, mais Jésus lui répond : "Laisse faire. C'est ainsi qu'il convient d'accomplir toute justice". La justice, c'est "ce que Dieu demande", comme le comprend une traduction moderne. La justice, ce n'est pas seulement ce baptême, mais c'est aussi tout ce qui suivra. La justice, ce sont ces gens pardonnés qui commenceront une vie nouvelle, ce sont ces ennemis réconciliés, c'est la paix pour laquelle on lutte, c'est le respect de la dignité humaine pour laquelle on combat... La justice, c'est ce que Jésus-Christ a commencé de faire, et c'est ce qu'il continue de faire maintenant à travers nous, ses disciples.

Frères et sœurs, la voix qui vient des cieux ne s'adresse pas à Jésus ; elle s'adresse à nous. La voix ne dit pas : "Tu es mon Fils" ; elle dit : "Celui-ci est mon Fils". Cette voix se fait entendre à notre intention ; c'est nous qu'elle interpelle. Nous voici invités à la foi. Nous voici invités à reconnaître en Jésus l'envoyé de Dieu, celui qui réalise tout ce qui est juste et qui nous appelle à le réaliser aussi. Car, nous aussi, par l'amour de Dieu, nous devenons ses enfants !

Amen.



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