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Matthieu 03 v 13-17 Jean-Christophe Robert



Texte : Matthieu 3/13-17
Genre : Prédication
Auteur : Jean-Christophe ROBERT
Source : Prédication

Matthieu 3/13-17

Qui sommes-nous ?
Mon ordinateur inquiet m'a posé cette question après avoir planté son disque dur. Il m'a dit : erreur fatale numéro 780 b, cliquer sur quitter, j'ai quitté et il m'a quitté. Il voulait connaître son nom, numéro de série, et surtout son origine. Mais je n'en savais rien.
Et nous, qui sommes-nous ?
D'où nous venons-nous ?
Bonne question, puisque Jésus se l'est posée pour lui-même, au seuil de son action.
"Une voix fit entendre des cieux cette parole : 'Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection'". Une Parole venue des cieux, c’est-à-dire de Dieu. Et qui tombe à pic au moment où Jésus se montre solidaire du péché des hommes. Quand il demande le baptême, Jésus reçoit l'affirmation de son identité. Il est Fils de Dieu, il a été fils unique, personne d'autre que lui si unique, n'a connu l'affection de Dieu de si près. Il a été 'Fils de Dieu', c'est-à-dire 'issu de Dieu', avec cette puissance divine dont les humains sont incapables. Cette identité-là vient de Dieu : personne ne la lui reconnaît encore. Seul Jean-Baptiste la discerne et s'en émeut : comment baptiser celui qui n'a pas besoin de repentance puisqu'il est indemne de tout mal ?
Le baptême de Jésus lui signifie sa véritable identité. C'est Dieu seul qui peut répondre à cette question que chacun de nous se pose pour lui-même avec vertige : Qui suis-je, quel est le sens de ma vie ? et surtout cette question très actuelle :
Qu'est-ce qu'un être humain ?
Un singe qui rit ? le fruit du hasard et de la nécessité ?
Notre société malade de son identité, n'apporte en réponse qu'une vision fragmentée de l'homme. Pour la sociologie, l'homme n'est qu'un être social, un générateur de statistiques et d'observations supérieures. Pour la société de consommation, l'homme est un acheteur en puissance. Un segment encore vierge, un gisement, une matière grise, un poids mort à dégraisser, une ressource humaine éventuellement à exploiter. Aux yeux du psy, c'est un être hanté par son inconscient. Pour le biologiste, l'homme est un singe génial qui a su profiter d'une mutation génétique inespérée lui conférant un niveau de conscience hors du commun. Nos chromosomes, de toute façon, ne sont guère plus évolués que ceux qu'une souris, ce qui n'est pas, vous l'avouerez, des plus enthousiasmant. Pour la médecine, l'homme est souvent un organe ou mieux un corps à traiter.
Pour les politiques, l'homme est un électeur potentiel. Mais qui sommes-nous en vérité ?
Qui parlera de nous positivement, avec une vision unifiante de nous-mêmes ?
Accepterons-nous sans nous rebeller, d'être coupés en tranches de saucissons, à mesure que le champ de la connaissance s'élargit et s'affine ? Qui saura reconnaître et manifester notre humanité, notre personnalité, comme faisant un tout ? En évitant ce risque d'éclatement que représente cette approche fragmentaire contemporaine de l'être humain ? Pour Jésus, cela a été possible et c'est une formidable espérance. Mais cela s'est fait au prix de sa vie. Nous venons de chanter un cantique qui demande de mourir pour germer, s'abandonner pour trouver la vraie vie, se donner pour être béni, s'enfouir pour porter fruit. Certains trouveront peut-être cela doloriste, ou bien volontariste… Pourtant, ce cantique est une expression moderne de l'histoire du Christ. Pour Jésus en premier, ce fut difficile de descendre dans les eaux du baptême. Son baptême fut une mort, un don, un enfouissement, un abandon total dans la confiance en Dieu. Une communion non seulement à nos souffrances, mais aussi une prise en charge de nos péchés. Ce fut difficile pour lui, d'abord parce que Jésus, en recherche de sa vocation, se tourne humblement vers un prédicateur renommé appelé Jean.
Jésus, lui, est un inconnu. Après 30 années de réflexion, il désire entrer en ministère. Il n'hésite pas à se faire accompagner dans sa recherche. Pas de fausse pudeur dans sa vie spirituelle. Les protestants ont tort lorsqu'ils pensent qu'on peut être chrétien tout seul, qu'on est "un pape Bible en main". Jésus a eu besoin de Jean-Baptiste pour recevoir le baptême et la certitude de son appel. Jésus ne joue pas à l'homme fort. La première étape, pour lui comme pour tout croyant, c'est d'accepter d'être ce que l'on est dans une vie terrestre limitée et en recherche. Puis c'est vivre sa foi avec d'autres. Quand Jésus descend vers son baptême, il signifie sa totale acceptation de la condition humaine. Il a été solidaire de ces foules assoiffées ; il s'identifie à Israël qui reconnaît ses péchés et attend le pardon. Jésus était tout l'opposé d'un individualiste. Il a été non seulement solidaire de la condition humaine de ses contemporains, mais aussi solidaire de la condition humaine en général et donc solidaire de ma propre vie. Jésus s'installe à la dernière place, dans le bain de foule du désert, bain d'impureté livrée au Jourdain. Il prend sur lui l'impureté du peuple, il plonge en elle, comme pour exprimer qu'il va désormais l'assumer. Le baptême devient pour Jésus la prise de conscience de son avenir. Jésus avait compris que le baptême de Jean, dans lequel les Juifs avaient déposé symboliquement leurs péchés au fond de l'eau, annonçait pour lui un autre baptême, à savoir sa mort. Jésus a pris sur lui, lors de son baptême, les péchés que ses compatriotes avaient déposés dans l'eau. (en Marc 10/38-39, Jésus parle de sa mort comme d'une coupe à boire, comme d'un baptême dont il doit être baptisé). C'est pourquoi Jésus a été baptisé alors qu'il était sans péchés. A-t-il voulu jouer en apparence au petit jeu d'une vie humaine, pour voir un peu ce que ça fait d'être tenté ? Penser cela, c'est passer à côté du sens de l'incarnation. Le Baptiste appelait ses contemporains au baptême de repentance. Il accompagnait son appel d'une prédication radicale demandant un changement complet de vie. Jean-Baptiste est le dernier prophète de la Première Alliance. En se faisant baptiser par lui, Jésus s'inscrit dans l'histoire d'une alliance entre Dieu et les hommes. En général, les Juifs ne se faisaient pas baptiser. Puisqu'ils se considéraient comme passés au travers de la Mer Rouge, purifiés par le passage symbolique dans cette mort et cette résurrection. En Israël ancien, on baptisait seulement les prosélytes, ces craignants-Dieu qui s'approchaient de Jérusalem et pour qui le baptême représentait une purification de leur origine païenne. Le baptême de Jean est donc extraordinaire. Il s'agit d'un prodigieux réveil spirituel dans lequel même des Juifs religieux se découvrent démunis. Jean attire une foule de gens. Des Juifs pieux et pas seulement des païens. Des croyants du centre-ville, des notables, et puis des gens du petit peuple, qui ne se parlaient jamais entre eux, mais qui se retrouvent dans le même bain. Par le baptême, ils reconnaissent publiquement que leur religiosité traditionnelle est en réalité intenable. Le centre-ville de Jérusalem est vide, et déjà le désert devient un lieu touristique très à la mode. Tout le monde fait le détour pour aller écouter Jean. Et c'est alors qu'en public, Jésus reçoit son appel de plein fouet ; il demande le baptême, en l'exigeant de force auprès de Jean. Paradoxe d'un désert habité de gens en recherche, Juifs ou païens, mais tous réunis par la même impression d'être passés à côté de la vraie vie ; d'avoir manqué d'audace pour vivre une révision radicale de comportement. Tous plongés dans l'eau dans une commune soif de pardon, de renouvellement, de rafraîchissement. Paradoxe de Jésus, l'homme sans péché qui se plonge au cœur de notre existence maladive pour en porter la mort et l'empêchement de vivre. Jésus me fait penser à ces combattants Sumo dont les plus jeunes élèves, derniers arrivés dans la confrérie, ont droit au bain purificateur seulement en derniers. Plus le Sumo est ancien et expérimenté, plus il passe en premier ; le petit dernier a droit à l'humiliation suprême de se baigner dans l'eau sale de ceux qui l'ont précédé. Jésus entre symboliquement dans la même démarche. Il rejoint dans le Jourdain ces Juifs qui se targuaient d'être les maîtres d'une connaissance qui ne les fait plus vivre ; il rejoint dans le baptême ceux qui ont soif de repentance, de purification. Il passe en dernier et se revêt de leur impureté. Le Christ de Matthieu représente la réalisation des prophéties d'Esaïe sur le serviteur souffrant.
En quoi cette histoire nous concerne-t-elle ? Croyons-nous que Jésus puisse nous rejoindre dans nos détresses, y compris dans notre péché ? Saura-t-il comprendre notre être profond, notre méchanceté, nos lâchetés, nos mesquineries, nos peurs, notre agressivité, notre refus de comprendre
et de croire ? Comprendrons-nous Jésus comme celui qui se fait tout à tous ? Ou bien retiendrons-nous de ce récit une petite morale empêchant les gens de vivre en leur donnant mauvaise conscience ? Est-il opportun de parler encore du péché aujourd'hui ? Force est de constater que le baptême de Jésus au Jourdain était un baptême de repentance, où l'on venait confesser ses péchés. Alors soit on accepte d'écouter le texte soit on le nie, mais en général ceux qui nient la culpabilité qu'ils portent, prennent des risques avec leur vie. Ils se prétendent en ordre, mais quelque chose en eux crie le contraire et ne demander qu'à somatiser.
Quand le péché est là, quand on réalise qu'on a fait de Dieu un hôte indésirable, on dépérit. Il faut un baptême de repentance d'urgence et pas un baptême de chrétienté qui, pour beaucoup trop de gens, n'engage à rien. Il me paraît intellectuellement plus honnête de nommer ce qui fait mal, en nous, au travers de nous, autour de nous, plutôt que de le refouler en le niant. Nommer, accepter Celui qui a dit : "Ce sont les malades qui ont besoin de médecin", c'est entrer dans un processus de guérison intérieure et extérieure. Il vaut mieux se libérer plutôt que de taire en occultant l'évidence, il vaut mieux confesser son péché plutôt que laisser la peur et la mort nous envahir. Et de se faire du mauvais sang et une mauvaise santé. Cet évangile est une excellente nouvelle qui annonce une puissance sur la mort. En effet, "lorsque Jésus eut été baptisé, il sortit de l'eau, et voici, les cieux s'ouvrirent et il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et voici, une voix fit entendre des cieux ces paroles : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection".
Image de la colombe et de l'Esprit. Miracle de l'amour de Dieu. Voici ce que veut dire mon baptême pour moi : dans mon péché, dans cette expérience de gêne face à Dieu, qui m'empêche naturellement de prier, de me livrer, d'oser me confier à lui dans tous les domaines et de le suivre, les eaux du Jourdain ont reçu tout cela dans le corps de Jésus, et lorsqu'il ressort de l'eau, c'est comme un jour de Pâques après l'horreur du vendredi saint. Il sort de la tombe de son baptême, purifié, renouvelé, ressuscité. Lui qui s'est identifié à notre péché nous identifie à sa résurrection. Nous recevons alors notre appel de chrétiens, et c'est une certitude personnelle de ce que nous sommes enfants de Dieu, nés non seulement de parents terrestres, bénis ou non par un environnement familial plus ou moins porteur ou bien dévastateur, nous sommes plus que nos échecs ou notre réussite familiale.
Alors, si ce message vous semble une bonne nouvelle, que notre paroisse facilite alors la vie de tous ceux — et ils sont nombreux — qui s'approchent de cet Evangile de la vie et du pardon ; qu'elle sache leur sourire, les accueillir, qu'elle cherche et vive l'abondance de l'Esprit. Paul a écrit : "Accueillez-vous les uns les autres comme Christ vous a accueillis". Que l'Eglise parle du péché, mais que ce soit pour visiter, aimer ; non pas pour culpabiliser, mais pour libérer. Que l'Eglise cesse d'éteindre la joie et les projets de renouvellement, qu'elle devienne un lieu d'accueil, une source de paix et de sagesse. Un sourire à ceux qui parlent autrement. Un langage inventif, signe d'intelligence véritable. Qu'elle ne limite plus la solidarité à un type de public, mais qu'elle s'adresse à tous dans le désert du monde. Qu'elle apprenne à ses paroissiens en premier à vivre comme redevables d'un amour qui les a nommés, bénis, structurés, envoyés.
Recevons le baptême de Jean, entrons dans sa démarche, cessons d'interférer avec l'Esprit Saint qui nous donne consolation, pardon ; déposons ce qui nous pèse, recevons le baptême de l'Esprit, entrons dans la joie d'être réorientés vers un devenir béni. Puisque ce devenir, Dieu vous l'a préparé soigneusement, osez partir à sa découverte ; par la foi, recevez le baptême de Jean et le baptême de l'Esprit Saint.
Amen.




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