Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte

Matthieu 03 v 1-12 Richard BENNAHMIAS



Textes : Esaïe 11/1-10 ; Matthieu 3/1-12
Genre : Prédication
Auteur : Richard BENNAHMIAS
Source : Prédication pour le dimanche 06.12.1998. Bible et Liturgie.



Quel contraste entre l'évocation édénique d'Esaïe et les imprécations apocalyptiques de Jean-Baptiste ! Comment les concilier ? Où puiser l'eau du baptême qui nous fera passer des unes à l'autre ? L'accession de l'humanité au paradis surréaliste qu'esquisse Esaïe se paiera-t-elle au prix de fer, de feu, d'acier et de sang que lui fixe Jean-Baptiste ? Pouvons-nous entendre sans un haut-le-cœur les invectives et les injures du Baptiste à l'égard des pharisiens et des sadducéens, nous qui savons à quelles persécutions elles ont pu servir de prétexte et à quel génocide elles ont pu servir de couverture ? L'abomination de notre antisémitisme moderne ne puise-t-elle pas ses racines dans l'anti-judaïsme qu'une lecture tendancieuse de ces passages entretient depuis le moyen-âge ?

En deux mille ans d'existence, notre christianisme a eu le temps de développer cette même arrogance de « peuple dominateur et sûr de lui » dont Jean-Baptiste fait reproche aux pharisiens et aux sadducéens. Nous sommes les descendants de ces enfants que Dieu a suscité à Abraham à partir des pierres qu'il leur désigne. Mais ne dit-on pas ici ou là que la hache est prête à abattre notre religion presque bimillénaire et que la déchristianisation entamée depuis bientôt deux siècles est sur le point de s'achever ? S'il faut en croire ceux qui suivent le Baptiste sur cette voie, nos églises et nos temples sont voués à n'être plus bientôt que les souvenirs d'un temps révolu, comme la grotte de Lascau et les pyramides d'Egypte.

Ne nous hâtons cependant pas de nous résigner ni à la fin du judaïsme, ainsi que le fait Jean-Baptiste, ni à la disparition du christianisme, ainsi qu'on l'entend répéter depuis deux siècles dans notre moderne Europe, ni à la mort de Dieu, comme le fit Friedrich Nietzsche il y a un peu moins d'un siècle. Le judaïsme n'est pas une religion de vipères, quoiqu'en dise Jean-Baptiste, le christianisme n'est pas une religion de dinosaures, même si nous avons parfois tendance à nous en persuader, et Dieu a montré par le passé qu'il avait plus d'un tour dans son sac. Ce dont il est question dans la prophétie du Baptiste, c'est avant tout de conversion. Depuis trois mille ans pour le judaïsme et deux mille pour le christianisme, de conversions en conversions, la foi que Dieu suscita en Abraham a toujours su faire retour à l'espérance, vers l'avant, dans le sens de la promesse.

Si les pharisiens et les sadducéens font le chemin de Jérusalem au Jourdain par curiosité, pour voir ce que c'est que ce prophète famélique, les foules se précipitent à son baptême parce qu'elles sont avides de futur, inquiètes de ce qui va advenir, en quête d'un renouvellement de l'heureuse promesse faite autrefois à Abraham. Elles sont déjà un peuple à naître, ou à faire renaître, mais dans quelles souffrances ? Avec son baptême, Jean-Baptiste leur propose d'anticiper sur le baptême du feu qu'elles redoutent et espèrent tout à la fois : la tension ne cesse de monter entre les troupes du protecteur romain et les fractions les plus activistes du peuple juif ; on a déjà plusieurs fois frôlé la guerre civile et un rien suffirait désormais à mettre le feu aux poudres. Dans cette ambiance de guerre sainte larvée, les attroupements de foules exaltées que suscite la prédication du Baptiste inquiètent les pharisiens et les sadducéens parce qu'ils viennent jeter le trouble dans les subtils calculs de leur politique à l'égard de Rome. A tout instant, ces attroupements intempestifs menacent de précipiter l'épreuve décisive que pharisiens et sadducéens s'emploient sagement à différer.

Cette épreuve décisive, elle aura bien lieu, de deux façons différentes : pour les Juifs, ce sera la révolte armée contre Rome, la destruction par les légions romaines d'abord du temple, puis de Jérusalem toute entière. Pour les chrétiens, l'épreuve décisive adviendra beaucoup plus tôt et sera d'un tout autre ordre : de la passion et de la croix du Christ Jésus naîtra une foi nouvelle qui prétendra réaliser les espérances messianiques et universelles dont était porteuse la tradition juive. Mais, de part et d'autre, il y aura conversion : suscité par la ruine du temple et impulsé par les pharisiens, le retour à la Thora et à ses commentaires sera à l'origine d'un incomparable regain de créativité religieuse qui n'a cessé de nourrir la spiritualité juive jusqu'à aujourd'hui ; la foi dans l'avènement du nouveau règne de Dieu suscité par la vision du tombeau vide et les apparitions fugitives du ressuscité mettra en marche ses disciples, impulsera une révolution lente qui finira par ébranler tout l'empire romain et donnera naissance à ce peuple chrétien dont nous sommes les héritiers.

Mais, de part et d'autre, héritiers de trois mille ans d'histoire, que nous reste-t-il désormais à attendre, nous qui, au moins par prédécesseurs interposés, n'avons que trop attendu ? A force d'attendre, tels les pharisiens et les sadducéens d'autrefois, nous nous sommes résignés aux compromis avec ce monde déchu auquel les premiers chrétiens prétendaient échapper et nous nous sommes installés, peut-être un peu trop confortablement, dans une sorte d'entre-deux-règnes durablement provisoire. Dans la curiosité mi-ironique, mi-inquiète avec laquelle nous contemplons le développement croissant des mouvements sectaires ou intégristes, il y a quelque chose de ce mépris et de cette incompréhension profonde qui irritent tant Jean-Baptiste. Certes, d'erreurs en trahisons et de réformes en repentirs, nos religions instituées ont acquis une sagesse qui les protège des dérives de cette intolérance et de ce fanatisme dont Jean-Baptiste semble être un représentant. Les pharisiens et les sadducéens du temps de Jésus prétendaient déjà à une telle sagesse. C'est elle qui les prévient contre les imprécations du Baptiste. C'est elle qui sauvera les pharisiens des représailles romaines. C'est pour y avoir renoncé en suivant un chef de guerre qu'ils élevèrent au rang de Messie, que les sadducéens y succomberont.

Mais le poids de cette sagesse nous laisse-t-il encore capables de partager l'impatience et l'avidité spirituelle de ceux qui se précipitent dans les bras des sectes et des mouvements intégristes ? Croyons-nous vraiment que les promesses faites autrefois à Abraham sont accomplies ? Croyons-nous vraiment que les promesses du Règne de Dieu inauguré en Jésus-Christ crucifié et ressuscité ont épuisé toutes leurs potentialités ? Nous sommes-nous vraiment interrogés sur ce que ces promesses pouvaient apporter à ceux que leur impatience et leur avidité spirituelle abandonnent à tous vents de doctrine et d'idéologie ? Notre Jésus-Christ est-il un vieillard âgé de deux mille ans ou reste-t-il à nos yeux aussi nouveau qu'aux jours de son attente et de sa naissance ? Le Règne de notre Dieu est-il toujours à naître ?

Si, contrairement aux pharisiens et aux sadducéens d'autrefois, nous n'étions pas si fiers de la sagesse de notre histoire, alors pourrions-nous peut-être faire de cette sagesse la paille d'une humble crèche. C'est à cela que tendent les repentirs que nous inspirent l'histoire tumultueuse et pas toujours honorable de nos Eglises. Que le Messie Jésus puisse à nouveau naître en notre humanité, naître de ses attentes, de ses espoirs, de ses faims et de ses soifs. Que le baptême dont nous sommes porteurs devienne à nouveau signe de ce qui seul nous a toujours permis à nouveau d'échapper à la colère qui vient, à savoir la croix. Que, sur la paille de cette sagesse dont nous a nantis notre longue histoire, l'Esprit fasse naître et croître la douce folie de la résurrection : folie sans intolérance, sans exclusion, sans violence, comme est fou l'amour que Dieu nous porte et comme sont folles ses promesses au regard de ce que nous sommes seulement capables d'espérer de bonheur, de bien et de justice pour notre humanité.

Noël approche !

Autre lecture : Romains 15/4-9

Cantiques :
* Psaume 12 Viens au secours du peuple des fidèles
* NCTC 159 = ARC 302 Après la longue attente
* NCTC 132 O viens, Seigneur, ne tarde pas



Inscription à la newsletter