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Matthieu 03 v 1-12 Florence Taubmann



Prédication

Pourquoi on se repent ? Parce qu'on a mal fait ? Parce que c'est trop lourd à porter ? Parce que ce poids, cela s'appelle remords, et que le remords nous mord l'âme et l'esprit ? Bref, alors on se repent parce qu'on a mal d'avoir fait mal ! N'aimant pas la douleur, on préfère que cela cesse... Alors, c'est l'aveu, l'aveu et le repentir !

C'est un peu ce qu'on explique aux enfants qui mentent, et qui se mentent à eux-mêmes. "Ecoute : dis la vérité, reconnais que tu as mal fait ; tu vas voir, cela soulage ; et ensuite tu ne recommenceras plus !". Mais même avec les enfants, cela marche très mal comme argumentation... Les enfants se méfient... parce que, avant tout ce joli roman, n'y aura-t-il pas une punition ?

Mais justement, n'est-ce pas par peur qu'on va se repentir ? Peur de l'enfer ! Peur du jugement ! Peur de la condamnation ! En espérant qu'il n'est pas trop tard, à grand bruit et avec de grands pleurs, vite le "mea culpa" qui sauve ! En tout cas, on dirait bien que c'est sur ce ressort de la peur que joue Jean-Baptiste... Accusation, menaces, damnation ! Le tableau a de quoi remuer les esprits les plus forts ! Et pourtant, cela ne marche pas vraiment non plus !

Inconscience, peur, ou remords, c'est très difficile de se repentir... et on essaie d'échapper au maximum à cet instant où il va falloir regarder la vérité en face, ouvrir sa conscience, ne plus se mentir à soi-même. Quelle douleur ! On comprend que beaucoup de grands criminels préfèrent nier jusqu'au bout, au mépris de leurs victimes, et même au mépris de l'évidence et de l'histoire...

Pour se repentir, il faut que quelque chose ait lieu : un événement déclencheur qui ne joue pas sur la peur, mais sur la confiance... En fait, on ne se repent pas à cause du passé, parce que le passé, finalement, on s'en arrange tant bien que mal ; on se repent à cause de l'avenir... On se repent parce qu'on reçoit l'annonce, ou l'intime certitude, que quelque chose de nouveau est possible, que devant n'est pas barré d'un sens interdit.

C'est un peu cela qu'on vit quand on est chrétien et qu'on se repent devant Dieu. On se repent parce qu'on entend une promesse. Sans cette promesse, qui est une promesse d'avenir, on n'aurait pas la force ni le courage de se repentir. Cette promesse, par exemple, on la reçoit dans ces paroles d'Esaïe : "Même si les montagnes s'effondrent, même si les collines se mettent à trembler, je t'aime d'un amour étemel et je te garde toute ma miséricorde". Ce n'est pas rien, cette promesse !

Cela explique que, dans la Bible, se repentir rime toujours avec se convertir. Se convertir, ce n'est pas changer de religion ou de confession ; c'est d'abord se tourner, ou se retourner... vers Dieu. Comme on fait une conversion à skis. C'est très concret. Et on fait cela, on opère ce retournement, parce qu'on entend un appel, on le reçoit, on l'accepte...

Autant le remords, ou même le regret, paralysent, autant le repentir ou la conversion nous font bouger... et même déménager. C'est en tout cas ce qui se passe là-bas, du côté du Jourdain, avec Jean le Baptiste... Un homme appelle... Il crie dans le désert... de la même voix que tous les prophètes qui, avant lui, ont crié... pour donner sur le présent une lumière d'avenir... Et les gens accourent de toutes parts...

Musique : Orgue

On ne se repent pas, on ne se convertit pas pour gagner quelque chose, acheter une bonne place du bon côté ; on le fait parce qu'on découvre l'Espérance et parce qu'on décide de vivre dans l'Espérance. Tous ces gens, qui viennent vers le Jourdain, à la rencontre de ce solitaire, pourquoi viennent-ils ? Pourquoi répondent-ils à l'appel du prophète ?

Jean n'a rien à leur donner ; il vit de rien. Et en plus on s'imagine bien que, de sa voix tonitruante, il ne leur dit pas que des douceurs ! Mais il leur indique un chemin, et en plus il leur annonce que ce chemin est pour eux, qu'il est à eux, qu'ils ont à le préparer, à le construire... Autrement dit, il ne s'agit pas d'une attente béate et passive, mais de se retrousser les manches... de prendre part au chantier !

Si les gens viennent vers Jean le Baptiste, c'est bien sûr parce qu'il a un certain charisme, consacré par une renommée qui s'étend. Mais ce n'est pas seulement cela. Il ne faut pas prendre les gens pour des idiots qui rêvent de se faire endoctriner par un gourou... même si, hélas, cela arrive. Les gens viennent vers Jean-Baptiste parce qu'il incarne la liberté.

Lui-même est libre, comme le montre son genre de vie, mais il offre aux autres de vivre cette liberté. Il annonce une nouvelle libération. Comme s'il reprenait le flambeau d'un nouveau passage de la mer rouge pour sortir de l'esclavage d'Egypte. C'est cette Espérance rallumée qui fait que la conversion, le repentir, deviennent possibles.

Alors, bien sûr, c'est ambigü. La Palestine vit sous la domination romaine : parler de Règne de Dieu, de venue du Seigneur, éveiller l'Espérance d'une libération... cela s'entend forcément au niveau politique... Car, dans le monde biblique, Dieu intervient dans le politique, il est acteur dans l'histoire. Mais alors, est-ce que cela veut dire que l'on se tourne vers Dieu seulement pour qu'il libère le pays, parce qu'on recommence à y croire ?

Non, il y a quelque chose d'encore plus fondamental. Même si le politique est essentiel, parce qu'il s'agit des conditions de la vie des gens et des sociétés, l'Espérance qu'annonce Jean le Baptiste, qu'annoncent les prophètes, les croyants... l'Espérance qui, pour les chrétiens, s'incarne en Jésus de Nazareth... cette Espérance dépasse le cadre politique, elle va plus profond et elle va plus loin.

Elle va plus profond : au cœur de chaque être, dans son intimité secrète, là où il désespère et là où la joie peut le surprendre à nouveau. Elle va plus loin : au cœur de l'histoire, là où l'inespéré, l'inouï, la paix, deviennent possibles. C'est une Espérance littéralement renversante ! Pas seulement un espoir, ou une suite d'espoirs, mais comme une certitude grave et heureuse !

Cette Espérance qu'annonce Jean le Baptiste et qui concerne aussi bien l'individu que l'histoire, il la signifie par son appel ; il la signifie aussi par le baptême qu'il célèbre. Baptême qui, selon ses propres paroles, ne fait qu'annoncer celui du Christ. Baptême de préparation, d'ouverture... Il ne s'agit pas d'une conclusion, mais d'une introduction. Autrement dit, ce qu'annonce l'Espérance de Jean le Baptiste, ce n'est pas que le passé est fini, mais que l'avenir commence...

Musique : Orgue

Le passé n'est pas fini, car, on le sait, le repentir, la conversion, le pardon n'ont jamais signifié l'oubli, l'effacement de ce qui a eu lieu... Et même le bonheur ne lave pas complètement les traces de la souffrance ; tout ce qui se vit laisse des souvenirs, des marques, même inconscientes. Le passé n'est pas fini, parce que l'être humain n'est pas un ange, une créature céleste : c'est un humain, qui vit dans ce monde, dans cette vie, avec les autres... et cela n'a rien de simple.

Pourtant l'Espérance nous dit que l'avenir a déjà commencé : ce qui était lourd va devenir léger, ce qui enfermait dans la solitude du remords va ouvrir à la relation d'un pardon devenu possible. Le mur va tomber entre des êtres, entre des pays, entre des races... donnant lieu à d'immenses chantiers de réconciliation. Entre d'anciens ennemis, entre des victimes et leurs bourreaux, la vérité va pouvoir se dire, s'écouter, même si tout cela prend du temps. Même si le commencement de l'avenir se heurte souvent à des obstacles durs, ou qui paraissent insurmontables. Pourtant, l'avenir a déjà commencé ! C'est cela l'Espérance !

Parce que cet avenir, ce n'est pas seulement du futur, du lendemain, du temps à venir, de l'an 2000 ou même 3000... Cet avenir, ce n'est pas seulement du projet, des plans, et même de la bonne volonté. Cet avenir, c'est en réalité du temps de Dieu déjà là, déjà présent, mais pas encore accompli. Du temps de Dieu qui s'est cristallisé dans la venue et la vie de Jésus de Nazareth, du temps de Dieu qu'on symbolise par des mots... lumière, chemin, Espérance. Par des dates : Noël, Pâques, Pentecôte... Du temps de Dieu qu'on a envie de montrer, de chanter, d'annoncer, de rendre concret par des actes.

Se sentir, se convertir, ce n'est pas autre chose que tourner le regard vers cet avenir offert dès aujourd'hui, y mettre la main, y participer joyeusement, et fraternellement... même si cela semble fou d'y croire. Se repentir, se convertir, c'est s'accrocher à l'inespéré, qui devient possible par la Grâce de Dieu et le courage des hommes et des femmes de ce monde. C'est encore accepter la joie de participer à un avenir qui nous dépasse, et qui agit pourtant déjà dans notre présent.

C'est à cet avenir, à ce mouvement que nous invite Jean le Baptiste au Jourdain. Pris lui-même de passion pour la vérité qu'il entrevoit, pour l'homme qui s'approche du Jourdain parmi tant d'autres hommes et de femmes... il s'efface, Jean-Baptiste ; il ne veut pour lui-même aucune gloire ni aucun titre... que celui d'annonceur, de porte-parole, de précurseur... Ecoutez : "Il vient, celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter ses sandales. Mais ce sera pourtant ma joie". Amen.



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