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Matthieu 02 v 13-23 David Mitrani



Evangile selon Matthieu 2 / 13-23
Jarnac - 29 décembre 1996

Comme Moïse… Voilà l'Ancien Testament, la libération de l'Egypte, convertie en prophétie d'un autre événement, par le Nouveau Testament: Jésus, nouveau Moïse. Oh, les spécialistes du Proche-Orient ancien vous le diront: ces récits de naissance en partie miraculeuse, au milieu de l'adversité et des massacres d'enfants, étaient courants! Tel ou tel roi de Babylone, tel ou tel récit juif même, mêlant des mages, un pharaon, des enfants, etc., oui, cela n'étonnait pas, cela résonnait dans la tête des auditeurs avec d'autres choses…
Alors, récits inventés, récits véridiques, histoire ou mythe, je n'en sais rien et ne m'en inquiète guère! Car en nous le racontant, c'est notre édification que l'évangéliste visait, et n'est-ce pas cela aussi que vous cherchez en venant à un culte? Eh bien, pour nous, la prédication de Matthieu l'évangéliste montre une fuite, l'Egypte, le massacre de ceux qu'on appellera plus tard les Saints Innocents. Et puis surtout des paroles, des prophéties dont il nous annonce l'accomplissement à travers ces événements, à travers ce petit enfant à la fois anodin et unique dont nous venons de fêter l'anniversaire…
Vous le sentez bien, notre texte est redoutable, car il mêle à ce qui est devenu pour notre société la joie de Noël, des éléments de profonde tristesse et de grand malheur, mais aussi d'une folle espérance, cette espérance qui, en Israël, se dit comme d'un passage à travers les eaux de la mort. Pâques est bien déjà là en filigrane, le passage de Golgotha comme accomplissement du passage de la Mer Rouge treize siècles plus tôt. Oui, Jésus a traversé la mort, nous entraînant à sa suite, comme autrefois Moïse avait traversé la mer avec les Hébreux. Oui, Jésus nous a délivrés du péché comme autrefois Moïse avait délivré Israël de l'esclavage.
Mais nous n'en sommes pas encore là, nous en sommes juste à Noël et non point à Pâques, nous en sommes juste à ces signes qui entourent la naissance… de qui, au juste? Car c'est cela la prédication de Matthieu: nous dire qui est ce petit enfant dont il parle, qui est ce fils d'humain qui va vivre et mourir à la fois comme tout le monde et comme personne. Et c'est sur un jeu de mot, sur une pirouette de langage, que Matthieu va terminer: 'il sera appelé nazoréen", c'est-à-dire en même temps homme de Nazareth et homme consacré à Dieu.
Et quelle est donc la première manifestation de cet homme de Dieu? Comme tout prophète, c'est de dénoncer. Lui, un enfant? Il ne dit rien et ne fait rien! Ses parents l'emportent d'un côté et de l'autre comme un paquet, pour lui sauver la vie, une vie menacée par les puissants. Mais ici, étrangement, la fuite, l'exode, se fait dans le mauvais sens. L'Exode, c'est la sortie d'Egypte, la fuite vers la Terre promise. Car le pays de l'esclavage, le pays qui tue les enfants, c'est l'Egypte, symbole à toujours, dans la mémoire juive, de l'oppression et de la tentation de l'idolâtrie.
Quand on se sauve de quelque part, c'est toujours, forcément, de l'Egypte, et il n'est pas pire perspective que de devoir pactiser avec l'Egypte pour résister à d'autres ennemis: rappelez-vous Jérémie le prophète, et toutes les persécutions qu'il a subies pour avoir dénoncé la tentation égyptienne, justement! On ne retourne pas en Egypte, car ce serait oublier Dieu!
Eh bien dans notre évangile, c'est le mouvement inverse, avec cette citation qui, du coup, semble à côté de la plaque, hors de propos, prêtant à confusion: "j'ai appelé mon fils hors d'Egypte"… C'est dans cette étrange citation que se niche la prophétie, oh! bien discrète encore: si Jésus et les siens ont été appelés hors d'Egypte, et que l'histoire nous les montre fuyant Israël, c'est donc que c'est Israël qui, aujourd'hui, pour eux, est l'Egypte! Et tout naturellement, Pharaon tuant les enfants des Hébreux, aujourd'hui, c'est Hérode, prétendu roi des Juifs.
"Que le lecteur comprenne!" semble dire ici Matthieu… La libération que ce petit enfant, devenu grand, va accomplir, cet appel hors d'Egypte vers la Terre Promise, ce sera de sortir et de nous faire sortir d'Israël! La Terre Promise n'aura plus nom Israël, mais Royaume de Dieu, royaume de ce petit roi reconnu seulement par quelques savants princes païens, et persécuté déjà par un pseudo-roi à la solde des Romains.
Sortir d'Israël. Fondement d'un antisémitisme chrétien? Bien sûr que non! C'est Israël qu'il s'agit de faire sortir d'Israël, c'est le peuple de Dieu qu'il s'agit de faire sortir d'un Israël, d'une religion, devenue esclavage et idolâtrie. Le premier Moïse, en quelque sorte, a fondé Israël sur la Loi reçue au Sinaï. Le second Moïse, lui, va fonder un nouvel Israël sur autre chose, sur l'Esprit répandu à la Croix sur toute chair. Et nous voilà reportés non plus seulement à Pâques, mais à Pentecôte maintenant! Noël accomplissement des prophéties? Non: Noël renouvellement de la prophétie qui sera accomplie seulement mais pleinement sur la Croix du Christ.
En quoi consiste donc cette Egypte dans laquelle Israël est prisonnier, et de laquelle fuit le petit enfant? Par-delà le massacre des petits enfants, qui symbolise seulement Pharaon-Hérode, il y a autre chose, et c'est bien ce sur quoi Egypte-Israël est fondé: la Loi, la Loi de Dieu qui a pris la place de Dieu, telle le veau d'or qui n'avait pas d'autre but que de rendre visible le Dieu qui avait libéré son peuple des dieux de l'Egypte… Car en vérité, tout ce qu'on fait pour se représenter Dieu a tendance à prendre la place de Dieu dans nos esprits, mais aussi dans nos cœurs. Et combien Israël a pu idolâtrer sa Loi, et combien le fait-il encore!
Le massacre des enfants par le roi officiel des Juifs est prophétique à un autre niveau: il annonce la mort de Jésus lui-même par le roi proclamé des Juifs, quand ceux-ci crieront "nous n'avons pas d'autre roi que César!" Quand l'idole prend la place de Dieu, c'est bien sûr Dieu lui-même qui disparaît, et personne n'y prend garde. Lequel des religieux qui criera cette monstruosité devant le palais de Pilate s'est-il rendu compte qu'il niait la royauté de Dieu?
Et ce sera là le sommet, Jésus condamné à mort et exécuté au nom de la Loi de Dieu qu'il aurait blasphémée. Peut-être bien l'avait-il blasphémée, mais non point comme venant de Dieu. Il l'avait rejetée comme une idole empêchant la communion avec Dieu. Alors oui, il fallait qu'Israël sorte d'Israël, qu'Israël sorte de son idolâtrie et de l'esclavage de la Loi. Et c'est cela que Jésus est venu accomplir pour nous.
Car nous sommes Israël, le nouvel Israël, mais nous aussi nous courons le risque de nous enfermer en Egypte sans nous en rendre compte. Le risque premier, l'idole manifeste, c'est toujours la Loi, je veux dire: la religion. Aujourd'hui comme hier, de par le monde, elle tue des gens, elle tue des enfants. Et il ne s'agit pas seulement des autres religions, mais aussi de la nôtre, à l'occasion. L'idée qu'on se fait de Dieu, du Dieu d'amour, du Père de Jésus-Christ, peut très bien prendre la place de ce Dieu, de ce Père, et nous faire commettre des choses indignes. Nous n'en sommes pas à l'abri.
Mais la Loi, l'idole, a aussi un autre aspect, celui de la morale. La Loi comme commandement, là encore, peut nous être une idole. Et ce n'est pas parce que cela ne fait pas partie de la théologie de la Réforme que nous en sommes vraiment à l'abri! Nos valeurs, issues de l'Evangile, peuvent se retourner contre l'Evangile quand elles nous asservissent. Nos discussions lors de l'étude biblique en après-midi en sont une illustration fréquente: nous pouvons être prisonniers du commandement d'amour si nous l'idolâtrons, au point qu'il nous asservisse et nous rende malheureux, impuissants, et nous détourne même de la connaissance de l'amour gratuit de Dieu!
Oui, notre vie peut être en Egypte alors même que nous nous croyons en Israël. Nous pouvons être idolâtres alors même que nous adorons et prions le Dieu de la Bible. Nous pouvons devenir ennemis de Dieu sans même nous en rendre compte, en nous faisant passer nous-mêmes avant lui jusque dans notre foi, dans notre vie chrétienne, dans nos relations les uns avec les autres. L'Evangile d'aujourd'hui nous tend alors, comme d'habitude, le miroir dans lequel nous pouvons nous contempler en vérité, afin que nous en prenions conscience, et que nous réentendions gaiement la bonne nouvelle: c'est que Dieu "a appelé son fils hors d'Egypte".
Dans cette sortie de l'esclavage, dans ce nouvel Exode, il ne sera pas seul, mais tel Moïse, il nous emmène à sa suite. Et quand bien même nous serions nous-mêmes notre propre Pharaon, notre propre Hérode, nous savons déjà notre libération, nous savourons déjà notre liberté, parce que le Fils unique a traversé la mort, et qu'il nous a ouvert la route et ouvert des portes qui, plus jamais, ne seront fermées. Amen.



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