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Matthieu 01 v 28 - 25 (Pierre Muller)



Prédication

Frères et sœurs, ce que j'aime bien, moi, dans l'histoire de Noël vue par Matthieu, c'est qu'elle est surprenante par rapport à ce que l'on entend d'habitude. Ici, pas de crèche, encore moins d'âne et de bœuf, pas de bergers ; le héros de l'histoire, ce n'est même pas Jésus, vu qu'il n'est pas encore né, et encore moins Marie, que l'on évoque à peine. Ici, le héros, c'est Joseph.

Alors, en ce jour de Noël, je vais vous parler de Joseph. Le père. Enfin, une sorte de père... parce que le moins que l'on puisse dire, c'est que son histoire ne ressemble pas vraiment à celle d'un père "classique". D'abord, il n'est pas encore marié à sa femme et donc (en tout cas à l'époque) il n'aurait jamais dû être père ; et ensuite, il se demande si sa femme (future) ne l'a pas trompé avec un autre, et il pense en avoir la confirmation, puisque, biologiquement parlant en tout cas, il sait très bien qu’il n'est pas le père de l'enfant qui va naître.

Si je résume la situation, cela donne que : Joseph est le père de l'enfant d'une femme qui n'est pas encore la sienne, enfant qu'il n'a pas conçu et à qui il donne un nom qu'il n'a pas choisi. Sympa et enviable, comme position, vous ne trouvez pas ? !

On aurait plutôt envie de dire : "Pauvre Joseph !". Mais je ne lui en veux pas d'être en crise après une histoire comme ça, et de se demander qu'est-ce que ça veut dire au juste d'être le père de cet enfant. Dans le fond, je le trouve très actuel, ce Joseph, et je me dis qu'aujourd'hui il pourrait être…
…le père absent de beaucoup de familles dites "monoparentales",
…ou le père dépossédé des relations avec son enfant de certains divorces,
…ou simplement ce "nouveau père" qui se cherche, ne pouvant pas reproduire ce qu'a fait son propre père avec lui, car les temps, et surtout les femmes, ont changé.

Cette histoire, voyez-vous, c'est un peu comme un caillou que l’on jette dans l'eau : on ne voit plus le caillou, alors qu'on distingue encore très bien les vagues qu'il a provoquées. La naissance de Jésus, nous n'en savons pas grand chose, surtout par la bouche de Matthieu ; c'est au détour de l'histoire de Joseph qu'elle est mentionnée : "Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils auquel il donna le nom de Jésus". C'est plutôt laconique comme description, et ne cherchez pas de plus amples détails, chez Matthieu il n'y en a pas ! Par contre, il s'attarde sur les vagues provoquées dans la vie de Joseph par cette naissance. Ces vagues, j'en vois au moins trois que je voudrais partager avec vous ce matin.

1. La première, c'est que cette naissance, pour Joseph en tout cas, ne se passe pas comme elle aurait dû. Les choses étaient prévues autrement ! Et d'ailleurs, tout, dans les lois et les usages de son époque, lui donne le droit de refuser cette naissance "hors norme". Sans d'ailleurs que l'on puisse vraiment le lui reprocher : on le comprendrait même assez bien de ne pas se laisser embarquer dans cette histoire !
Mais Joseph est un homme juste, un de ceux qui a les pieds sur terre et du bon sens. Alors il voit tout de suite que, même s'il ne veut pas de faire de mal à Marie, ou le moins possible, cette histoire inhabituelle est risquée pour lui. Et Joseph a sûrement été malheureux de voir toutes ses ambitions familiales s'écrouler. Lui aussi est bien obligé de se poser des questions.

Eh bien, voyez-vous, c'est comme ça que le Dieu de Jésus-Christ vient aussi à notre rencontre : de façon imprévue et inhabituelle, parfois même de façon choquante pour les bonnes mœurs. Non, ce Dieu-là n'est pas "raisonnable" et il bouleverse nos plans les plus sages et les plus légitimes.

Pour nous non plus, Dieu ne ressemble pas à ce que nous avons prévu et imaginé. Il bouscule les règles établies, quelles qu'elles soient, même les règles religieuses. Il n'emprunte pas les autoroutes et ne se trouve pas aux rendez-vous que nous lui avons fixés d'avance. C'est peut-être dans les situations où tout nous dicte que nous devrions nous méfier le plus, qu'il vient à notre rencontre.

2. La seconde vague qui nous atteint dans cette histoire de Joseph, c'est la vague d'une certaine passivité de sa part. Il se trouve dans la position de celui qui subit. Il n'est pas le géniteur de l'enfant à naître. Il ne décide pas de son nom. Et même quand Dieu lui parle, non seulement il ne lui avait rien demandé, mais en plus Dieu lui parle pendant qu'il dort ; c'est presque à son insu que cette Parole se fait une place dans sa tête. Vraiment, Joseph n'y est pour rien dans cette histoire ! Il ne maîtrise rien de ce qui se passe, et se trouve être l'objet de quelque chose qui le dépasse et le concerne pourtant directement.

Ainsi, pas moyen pour lui de se raccrocher à une explication naturelle ou biologique. Pas de possibilité de rentrer non plus dans la définition légale qui s'impose dans le cadre du mariage. Pour Joseph, être père, c'est entrer dans une aventure qu'il n'a pas choisie et dont il n'a pas pris l'initiative. C'est lâcher prise. C'est commencer par accepter un mystère plutôt que de vouloir à tout prix tout maîtriser et comprendre. C'est accepter de donner à l'enfant un nom qu'il n'a pas choisi et qui dit le projet d'un autre pour cette vie à venir : Jésus, c'est-à-dire "le Seigneur sauve". Joseph doit même renoncer à réaliser ses rêves et ses désirs à travers son enfant ; accepter qu'il soit lui, et pas celui qu'il aurait rêvé qu'il soit.

Eh bien, à Noël, Dieu vient à nous en Jésus-Christ de la même manière : comme une aventure qui s'offre à nous. Nous voici bien obligés de reconnaître qu'il y a là fondamentalement quelque chose qui nous échappe et sur lequel nous n'avons aucune prise. Ce n'est pas nous qui prenons l'initiative. Il nous faut même commencer par faire le deuil d'y être pour quelque chose, laisser tomber nos prétentions à être artisans de ce qui nous touche pourtant profondément.

Cela va complètement à l'encontre de nos manières habituelles d'envisager nos existences : nous sommes plutôt du genre "aide-toi, et le ciel t'aidera !". Ici, c'est le ciel qui vient toucher et rejoindre la terre, et nous n'y sommes pour rien. En tout cas, au point de départ. Parce qu'ensuite, Joseph n'est plus du tout passif, il est même appelé à remplir une mission d'importance. C'est la troisième vague qui nous atteint dans cette histoire.

3. En effet, sans Joseph, le plan de Dieu ne peut pas se réaliser. Voici que c'est à Joseph qu'il est demandé de donner une famille à cet enfant qui va naître (en particulier une mère qui soit aussi sa femme), de l'inscrire dans une histoire en lui donnant un nom, c'est-à-dire de lui donner à la fois des racines (il est fils de David) et un avenir (il sera Jésus). C’est ainsi que Dieu décide d'avoir besoin de Joseph.

La naissance de Jésus, il faut bien l'avouer, aura fait dans la vie de Joseph l'effet d'un pavé jeté dans la mare de son existence rangée :
— il pensait savoir ce qu'aimer voulait dire : désirer une femme, se marier avec elle, fonder une famille ; mais Dieu lui dit : non, aimer, ce n'est pas prévoir et organiser, c'est entrer dans une aventure ;
— il pensait savoir ce qu'être père voulait dire : transmettre des valeurs et des convictions ; mais Dieu lui dit : être père, c'est accompagner ton enfant tout en le laissant inventer sa propre histoire ;
— il pensait savoir ce que Dieu attendait de lui : qu'il soit un homme juste et conforme à ses commandements. Et Dieu lui dit : j'ai besoin de toi en tant qu'homme, avec tes limites et tes faiblesses, avec tes espérances et avec tes questions ;
— oui, Joseph, jusqu'à Noël, pensait savoir ce que vivre voulait dire : ranger sa vie au plus près de l'idéal qu'il s'était choisi. Mais Dieu lui dit : vivre, c'est plonger dans l'aventure, c'est lâcher prise pour se laisser rencontrer. Allez, vas-y, plonge !
Et n'aie pas peur : je serai avec toi,
car celui qui vient s'appelle Emmanuel, "Dieu avec toi".
Joseph, n'aie pas peur d'aimer Marie ; je serai homme à tes côtés.
Joseph, n'aie pas peur d'aimer l'enfant qui va naître ; je serai père à tes côtés.
Joseph, n'aie pas peur d'avancer ; je serai en marche à tes côtés.

Frères et sœurs, en Jésus-Christ, Dieu jette un pavé dans la mare de nos propres existences plus ou moins bien arrangées. Ce matin, c'est à nous qu'il dit : vivre, c'est plonger. N'ayez pas peur des vagues : je suis à vos côtés.

Voici donc qu'à Noël, Dieu offre à chacun la possibilité de faire sienne une aventure qu'il n'a pas choisie. Voici qu'il met devant nous un choix à faire, un "oui" à dire pour entrer dans son plan ; il nous appartient d'accepter ou non d'entrer dans cette aventure qui s'offre à nous. Amen.

D’après Anne FAISANDIER : Prédication pour le dimanche 23.12.2001 (4° dimanche de l’Avent). Bible et Liturgie.



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