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Matthieu 01 v 18 - 25 Pierre Muller



Frères et sœurs, curieusement, on oublie souvent qu'il y a une annonce à Joseph. Même dans l'art, on voit toujours l'ange parlant à Marie, selon l'évangile de Luc, et très rarement à Joseph. Alors, je suppose que les femmes doivent être contentes de cette préférence, car après tout c'est d'abord Marie qui est en cause, même si Joseph est très impliqué dans l'histoire.

Seulement — voyez-vous — aujourd'hui on dirait facilement que les évangélistes portent atteinte à la vie privée de Marie et de Joseph. Mais est-ce encore privé quand il s'agit du Saint-Esprit et de la venue du Messie ?

Il faut d'ailleurs noter que Marc et Jean, pour leur part, ne parlent pas du tout de la naissance de Jésus. Comme si cela devait rester secret... et que ce n'était pas le plus important ! Mais alors que veulent nous dire Matthieu et Luc par cette histoire, puisque, eux, nous parlent de la naissance et de l’enfance de Jésus ?

Sans doute veulent-ils nous dire que rien n'est impossible à Dieu ! Mais le danger, évidemment, c'est de faire de Jésus une sorte de demi-dieu, comme dans les histoires de ces héros grecs qui naissent de l'union d'un dieu et d'une femme, ou vice-versa... Alors que Jésus n'est pas un demi-dieu ; nous le confessons comme totalement homme et totalement Dieu ! Et l'Esprit de Dieu, ou le Saint-Esprit comme on l'appelle, n'est pas un philtre magique ; c'est le souffle créateur de Dieu lui-même. Il a la force et la puissance du vent. Et l'ardeur du feu, si on pense à la Pentecôte ! Et encore la beauté et la pureté de la colombe, comme au moment du baptême de Jésus. En fait, l'Esprit de Dieu parle : il donne la vie. Ce n'est pas seulement une idée en l'air ou un pur principe... C'est une volonté vivante : la volonté, le désir de Dieu en train de se réaliser !

Oui, mais alors Joseph là-dedans : quel est son rôle ? Et pour qui va-t-il passer ? La question n'est pas là. Ce que nous dit ce début d'évangile, au fond, c'est qu'il est temps que le Messie arrive... que ça urge, comme on dit aujourd'hui ! Et tout se passe comme si Dieu lui-même en était encore plus conscient que tous ceux qui vivaient à l'époque... Dieu est tellement impatient, il a un tel désir de la venue de son Messie dans le monde qu'il précipite un peu les choses, qu’il les bouscule en tout cas.

Mais d'ailleurs ce n'est pas nouveau : quand on relit la Bible, on redécouvre toutes ces naissances problématiques, à chaque génération des patriarches, puis Samson, le prophète Samuel, et jusqu'à Jean-Baptiste... Ainsi nous est-il rappelé qu'à chacune de ces naissances, la volonté de Dieu est à l'œuvre.

Alors, pour Jésus — celui qui sera reconnu comme le Christ — c'est encore bien plus fort, évidemment. Il s'agit, en toute plénitude, de l'Esprit de Dieu à l'œuvre...

Chaque évangile a donc sa manière de raconter Noël. Aux récits pleins de charme de l'évangile de l'enfance chez Luc, Matthieu préfère l'énoncé systématique d'une longue généalogie, ce qui réjouira tous ceux qui se passionnent aujourd'hui pour la généalogie !
Oui, mais pour Matthieu il s'agit surtout de rappeler que la venue sur terre de ce Messie attendu n'est pas l'arrivée d'un extra-terrestre, mais bien d'un homme qui prend sa place dans l'histoire, et dans la longue histoire de son peuple.

Curieuse généalogie d'ailleurs, qui loin d'occulter les "secrets de famille", n'hésite pas à nommer au grand jour quelques femmes victimes de violences ou d'aventures singulières : Tahar, violée par son frère, Rahab la prostituée, Ruth la Moabite — l'étrangère — ainsi que la femme d'Urie, usurpée par le roi David. Du beau monde, la famille de David ! Mais, que voulez-vous, on n’est pas responsable de ses ancêtres ! Et il en faut plus pour décourager le Seigneur. La famille, un peu scabreuse, que Joseph va apporter en cadeau au berceau de ce nouveau-né, est une famille, finalement... comme beaucoup d'autres, après tout.

C'est un homme juste, ce Joseph. Nous savons peu de choses sur lui, mais le récit le dépeint comme bon et prévenant ; il est choqué par la grossesse un peu précoce de sa future épouse, mais il ne pose pas trop de questions. Il veut surtout protéger Marie des commérages du village et lui ménager un avenir ailleurs. En pareilles circonstances, on essaye toujours d'arranger les choses pour sauver les apparences.

Donc, il était quand même temps que Dieu vienne dire à Joseph qu'il s'était lui-même compromis dans l'affaire. Ou plutôt qu'il avait besoin de Marie et de lui pour réaliser son projet de venir sauver cette famille, son peuple et le monde entier... On "n'arrange" pas l'histoire de Dieu. Il l'avait quand même bien mérité son ange, ce Joseph, cet homme de bien !

Et l'ange parle clair : "Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse ; ce qui a été engendré en elle l’a été par la puissance du Saint-Esprit". Pas d'explications ! Que d'encre théologique aurait été épargnée à respecter cette discrétion. Par contre, Dieu fait appel à la collaboration de Joseph : "Ne crains pas".

« Tu ne peux pas comprendre, Joseph, mon ami, mais j'ai besoin de ton aide. C'est ma très vieille promesse qui passe aujourd'hui par ta maison. Tu vas accueillir cet enfant, lui donner son nom : Jésus, comme le fait un véritable père, et ta famille sera la sienne. Etonné, et parfois inquiet — quel père ne l'est pas ? —, tu verras grandir cet enfant et ma promesse se réaliser par lui ».

Ainsi, Joseph est passé de la convenance sociale à la collaboration ouverte avec Dieu. De la parole qui surprend son sommeil, il passe directement à l'obéissance concrète de la foi.

Mais qui est cet ange ? Est-ce le même que celui qui parle à Zacharie dans l'évangile de Luc ? Est-ce l'un de ceux qui apparaîtront au tombeau vide, à la résurrection de Jésus... ou l'un de ceux que l'on connaît du premier Testament ?

Quand on parle d'un ange ou des anges, deux dangers nous guettent. Tomber dans le merveilleux. On voit alors partout des êtres célestes, bienfaisants ou néfastes, qui nous empêchent de nous intéresser à l'essentiel qui est la Parole de Dieu. Ou, à l'opposé, tout balayer en se disant que les anges font partie du folklore, et que donc les textes — et la religion qu'il y a autour — font aussi partie de ce folklore... et que tout cela n'a rien à voir avec la vérité.

Or, les anges, si on leur enlève leurs jolies ailes et leurs boucles blondes, ont beaucoup à voir avec la vérité… avec la vérité de Dieu qu'ils sont chargés d'annoncer. D'ailleurs, le mot ange, qui vient du grec, signifie bien : messager, de même que le mot hébreu dont il est la traduction. Le mot ange est de la même famille que le mot : évangile, bonne nouvelle. Donc il n'est rien de moins — et rien de plus — qu'un messager, cet ange qui parle à Joseph, un messager qui annonce la vie.

Oui, avec les anges c'est toujours une question de vie ou de mort. D'ailleurs, les trois seuls anges auxquels la Bible donne un nom s'appellent : l'un Gabriel "homme de Dieu" ou "Dieu s'est montré fort", l'autre Mickaël, Michel ce qui signifie "qui est comme Dieu ?", et le troisième Raphaël, "Dieu a guéri" !

On peut quand même se demander pourquoi Dieu a besoin d'anges, puisqu'il a son Saint-Esprit ? Pour donner une image, on pourrait dire que le Saint-Esprit, c’est la force qui réalise la volonté de Dieu, le désir de Dieu… alors que l’ange est celui qui lui donne sa voix, celui qui profère cette volonté afin de persuader celui ou celle vers qui il est envoyé...

Donc l’ange n’est jamais en charge d’un message ésotérique, incompréhensible. Il n’utilise pas un langage codé, réservé à une secte ou à des initiés. Sa langue naturelle est la Parole de Dieu, telle qu’elle est, c’est-à-dire : simple, mais jamais simpliste ; claire, sans être forcément évidente ! Une parole de vie, une parole de vérité.

Et même une lutte pour la vie et la vérité. Cet ange qui parle à Joseph et qui s'adresse à nous, n'a sans doute ni ailes, ni boucles blondes, ni regard envoûtant. Il a une voix, il est une voix qui lutte. Comme l'ange a lutté avec Jacob. Cette voix, c’est la voix de Dieu, en lutte avec nous et nos résistances. Avec nous-mêmes, qui hésitons entre notre profond désir de l’entendre… et une envie instinctive de nous boucher les oreilles pour nous protéger. Et pourtant nous acceptons la lutte, car il y va du sens de notre vie.

Accepter la paternité d'un enfant, c'est toujours une aventure. Joseph a dû lutter avec lui-même ; en tous cas, pour lui, quelle aventure !

La première alerte ne tardera pas : l’enfant sera recherché par la police du roi Hérode. L’ange va se déplacer à nouveau et Joseph ne sera pas un père postiche. Sur des centaines de kilomètres du désert, son ombre ouvrira le chemin pour donner asile en Egypte au projet de Dieu. Occasion donnée au futur Messie de revivre ensuite la sortie d'Egypte.

Joseph, homme de bien, collaborateur de Dieu, n'invente rien. Il reçoit la parole du Seigneur qui l'atteint au plus profond de lui-même. Mais ensuite aucune hésitation, aucun retard à la mettre en pratique.

Joseph, serviteur exemplaire du Seigneur. Au moment nécessaire, il fut ce relais, ce maillon indispensable dont Dieu avait besoin. Humble, silencieux, efficace : un homme de Dieu.

Auprès de la mère du Sauveur, il est bien plus qu’un santon de la crèche. Il est l’image de tous ceux qui se mettent à l’écoute de la Parole ; il incarne cette obéissance de la foi qui reçoit et accompagne la promesse dans son accomplissement. Merci, Joseph, père de Jésus et notre frère !

Ainsi, la famille d’accueil de Jésus est maintenant constituée. La Parole a trouvé le berceau de son accomplissement, de son incarnation. Pour les bergers, pour les mages, et pour la terre entière… les anges vont pouvoir revenir et chanter la gloire de Dieu !

Amen.



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