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Marc 9 v 2 - 10 (Marie-Noëlle Thabut)



Dimanche 12 mars 2006 :
Deuxième dimanche de Carême
par Marie-Noëlle Thabut

EVANGILE - Marc 9, 2 – 10

- Chaque année, le deuxième dimanche de carême nous fait relire l’un des trois récits de la Transfiguration dans les évangiles ; je ne m’attacherai donc ici qu’à un aspect de ce texte de Marc, un aspect un peu surprenant, il faut bien le dire : pourquoi cette consigne du secret donnée par Jésus à ses disciples : "Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts." ?

Tout d’abord, qu’ont-ils vu ? Jésus leur est apparu ici en gloire sur une montagne entre deux des plus grandes figures d’Israël : Moïse le libérateur, celui qui a transmis la Loi ; et Elie le prophète de l’Horeb. Nous qui connaissons la fin de l’histoire, si j’ose dire, nous savons (ce que les disciples ne savent pas encore) que, quelque temps plus tard, Jésus sera sur une autre montagne, crucifié entre deux brigands.
Jésus, lui, sait bien que la plus grande difficulté de la foi des apôtres sera de reconnaître dans ces deux visages du Messie l’image même du Père : "Qui m’a vu a vu le Père" dira Jésus à Philippe la veille de sa mort. (Jn 14, 9). Je crois qu’on a là une phrase-clé du mystère du Christ.

Car ces deux images, la gloire et la souffrance, sont les deux faces du même amour de Dieu pour l’humanité ; comme dit Saint Paul dans la lettre aux Romains, l’amour de Dieu est "manifesté" (rendu visible) en Jésus-Christ (Rm 8, 39). Et, à plusieurs reprises, Jésus lui-même a fait le lien entre gloire et souffrance en parlant du Fils de l’Homme ; mais il est encore trop tôt pour que les disciples comprennent et acceptent ce mystère du Messie souffrant. C’est pour cela, probablement, que Jésus leur recommande de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, "jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts".

Je reprends cette phrase : "Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts." Et Marc nous dit qu’ils ont obéi tout en se demandant ce que pouvait bien vouloir dire "ressusciter d’entre les morts". On peut penser que les disciples croyaient bien à la résurrection des morts, comme la majorité des juifs de leur époque, mais qu’ils l’imaginaient seulement pour la fin des temps. Et donc, ils ne voyaient peut-être pas pourquoi ils devaient se taire jusque-là !

Autre surprise pour eux, sûrement, ce titre de Fils de l’Homme que, visiblement, Jésus s’attribuait à lui-même : quand il parlait du Fils de l’Homme, on pendsait tout de suite au prophète Daniel qui parlait du Messie en l’appelant "fils d’homme" ; seulement ce "fils d’homme" était en réalité un être collectif, puisque le prophète l’appelait aussi "le peuple des Saints du Très-Haut" ; à l’époque de Jésus, cette idée d’un Messie collectif était courante dans certains milieux, où on parlait volontiers aussi du Reste d’Israël, c’est-à-dire le petit noyau fidèle qui sauverait le monde.

Mais, évidemment, Jésus, à lui tout seul, ne pouvait pas être considéré comme un être collectif ! Là encore, il faudra attendre la Résurrection et même la Pentecôte pour que les disciples de Jésus de Nazareth comprennent que Jésus a pris la tête du "peuple des Saints du Très-Haut" et que tous les baptisés de par le monde sont invités à ne faire qu’un avec lui pour sauver le monde.

Deux bonnes raisons donc pour les inviter à ne pas raconter tout de suite ce qu’ils n’avaient pas encore compris. En attendant, il leur est demandé d’écouter, seul chemin pour entrer dans les mystères de Dieu. "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, écoutez-le".

L’expression "Ecoutez-le" retentit aux oreilles des apôtres comme un écho de cette profession de foi qu’ils récitent tous les jours, puisqu’ils sont juifs "Shema Israël", "Ecoute Israël". C’est un appel à la confiance quoi qu’il arrive. Confiance qui sera durement éprouvée dans les mois qui viennent : car la Transfiguration a lieu au moment-charnière du ministère de Jésus : le ministère en Galilée se termine, Jésus va maintenant prendre le chemin de Jérusalem et de la croix. Le titre de "Bien-Aimé" va dans le même sens : il rappelle que le Messie sera un Serviteur, comme l’appelle Isaïe, et qu’il connaîtra la souffrance et la persécution pour sauver son peuple.

Mais tout cela doit encore demeurer secret : précisément parce que les disciples ne sont pas encore prêts à comprendre (et les foules encore moins) le mystère de la Personne du Christ : cette lueur de gloire de la Transfiguration ne doit pas tromper ceux qui en ont été spectateurs : c’est le rayonnement de l’amour ; "Qui m’a vu a vu le Père"... on est loin des rêves de triomphe politique et de puissance magique qui habitent encore les apôtres et qui les habiteront jusqu’à la fin. En leur donnant cette consigne de silence, Jésus leur fait entrevoir que seule la Résurrection éclairera son mystère.

Pour l’instant, il faut redescendre de la montagne, résister à la tentation de s’installer ici à l’écart, sous la tente, et affronter l’hostilité, la persécution, la mort. La vision s’est effacée : "ils ne virent plus désormais que Jésus seul" ; cette phrase résonne un peu comme un rappel de la réalité présente, inéluctable. La gloire du Christ, bien réelle, ne le dispense pas des exigences de sa mission. Peut-être la consigne de silence qu’il donne à ses disciples traduit-elle sa volonté de ne pas se soustraire à ce qui l’attend et de surmonter pour lui-même la tentation d’y échapper ?




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