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Marc 13 v 24-37 (Gérard Delteil)



Texte : Marc 13/24-37
Genre : Prédication
Auteur : Gérard DELTEIL
Source : Prédication pour le culte du synode régional ERF Sud-Ouest, le 16.11.2003 à Saint-Gaudens (31).



Chemins d’espérance pour une communauté dans l’épreuve. Tel est l’Evangile qui nous rassemble, alors que nous allons nous disperser, repartir vers nos communautés, et vous laisser, amis de Saint-Gaudens, partagés entre l’épuisement et ce brin de regret que ce soit si vite fini.
Une communauté dans l’épreuve. Car c’est une histoire tragique que le peuple est en train de vivre, et qui ressort de tout ce chapitre de Marc, sa petite apocalypse, comme on l’appelle quelquefois. La brutalité de l’occupation. La répression féroce de la révolte juive. Le Temple de Jérusalem incendié et détruit. C’est probablement tout cela qui est à l’arrière-plan de ce récit.
Et comme toujours dans des temps de vives souffrances, la question vous harcèle: quand tout cela va-t-il finir ? Quand Dieu entendra-t-il le cri de nos douleurs ? A quelle espérance pouvons-nous encore nous accrocher ? Toutes nos espérances ne seraient-elles qu’illusion ?
Alors Jésus reprend des thèmes traditionnels de l’espérance juive, et il les réinterprète pour dire l’espérance autrement, de la manière la plus inattendue. Cette grandiose évocation de l’histoire s’achève sur une petite parabole, qui en quelques mots résume l’essentiel. Dernière parabole de Jésus dans l’évangile de Marc, comme un ultime message. Dernière catéchèse. Après s’enchaîne immédiatement le récit de la passion. Dernière parabole : c’est comme un homme qui part en voyage…

1.

J’en retiens d’abord ce qu’elle a de plus bouleversant. Parabole du Maître qui s’en va, qui disparaît. Parabole de l’absence.
Le temps n’est plus où il était là, où il prenait tout en charge, où sa présence assurait la vie. Il part, et il les laisse seuls. Livrés à eux-mêmes. Avec toutes leurs questions. Avec la déchirure et le vide que provoque son absence. Mais voici le plus bouleversant : c’est par cette absence qu’ils vont devenir des hommes et des femmes adultes, libres et responsables. La disparition du maître les éveille à leur pleine dimension humaine.
Le Dieu de Jésus n’est pas un Dieu qui voudrait nous garder sous sa tutelle, nous tenir sous surveillance, contrôler tous nos pas. Le Dieu de Jésus est un Dieu qui s’efface pour ouvrir devant nous l’espace de notre liberté. C’est cela aimer : vouloir que l’autre grandisse.

Le Maître s‘en va. Et il leur confie tout ce qu’il a. Il leur donne tous ses pouvoirs. Toute leur vie désormais est sous le signe de cette confiance et de ce don. A eux maintenant de se prendre en charge, de prendre en charge la maison commune.

A chacun, à chacune sa tâche. Nul n’est ignoré. Nul n’est négligeable. La communauté de Jésus est faite de cette multiplicité de dons et de tâches au service de la maison commune. Il n’y a pas un modèle standard. Il n’y a pas un ministère qui absorberait tous les autres. Il y a cette extraordinaire diversité de services, d’initiatives, d’engagements, à laquelle chacun, chacune apporte la richesse unique dont il, ou elle, est porteur.
Toute cette diversité et cette richesse procèdent de la confiance qui nous est faite. C’est ce que nous symboliserons en reconnaissant tout à l’heure dans leur ministère ceux et celles que vous avez désignés pour constituer le Conseil Régional, ceux aussi que vous avez appelés pour être chargés de mission dans la Région. Nous marquerons par ce signe – tous ensemble, car cela nous concerne tous – que leur ministère procède de la confiance de Dieu, et qu’il entend répondre à cette confiance.
Evangile bouleversant de Jésus. Le Père s’efface pour nous confier toute sa création. Le Père s’efface pour que ses fils et ses filles deviennent adultes, pleinement humains, merveilleusement humains. Evangile du Dieu qui s’en va.


2.

Dès lors, le temps bascule du côté de l’attente. Le temps qu’ils vivent leur est redonné comme un temps qui espère. Ce temps n’est pas tourné vers l’arrière dans la nostalgie, comme lorsque nous entonnons le refrain “ de mon temps ”, “ du temps du pasteur untel ”. C’est un temps tourné vers l’avant. Il y a quelqu’un à attendre. A tout moment il peut surgir. Quand ? comment ? personne ne sait. La foi n’est pas une manière de savoir ce que d’autres ne sauraient pas. C’est une manière d’attendre, d’espérer. A tout moment la porte peut s’ouvrir, et l’imprévisible arriver. Comme dans les récits de Pâques où le ressuscité surgit par surprise. N’importe quand. N’importe où.
Alors chaque instant prend une valeur nouvelle. Parce qu’à chaque instant il peut surgir et nous faire signe. Derrière chaque rencontre. Dans le sourire d’un bonheur ou la blessure d’un échec. Le Dieu qui s’en va est aussi le Dieu qui vient. Toujours à-venir. Toujours autre que ce que nous pensions. Chaque instant – l’instant même que nous vivons ici – peut devenir l’instant de cette rencontre.

Cela veut dire que la vie est toujours ouverte sur l’espérance. C’est peut-être ce qu’il y a de plus fort dans la parole de Jésus. Rien n’est jamais joué. Rien n’est jamais perdu. Aucune situation n’est sans issue. C’est la parole de Pâques : un chemin est ouvert. Une espérance nous fait signe. La vie peut ressurgir, quand bien même elle serait en débris. C’est de cette parole que nos communautés ont à être porteuses aujourd’hui, où tant de nos contemporains – et nous-mêmes souvent – avons le sentiment d’être enfermés, bloqués, prisonniers de destins qu’il faut subir. Car cette parole vient refonder en nous la vie, notre alliance avec la vie, elle vient nous redonner le goût de l’avenir.
Communauté de Jésus, non pas rassasiée, mais impatiente. Non pas satisfaite, mais en manque, parfois à bout de forces, de courage et de foi, et s’obstinant à repartir, à recommencer, à espérer dans la nuit, contre la nuit.

3.

Alors la maison ici devient une maison qui veille. Comme une fenêtre allumée dans la nuit. Une petite lumière qui signale une présence.

Jusqu’ici, dans l’évangile de Marc, la maison suggérait la communion avec Jésus, la convivialité avec lui et avec d’autres. C’était le lieu d’une parole écoutée, échangée, le lieu du repas avec des convives plus ou moins fréquentables (la fête chez Lévi). La maison marquait l’enracinement dans la parole de Jésus.
Mais ici, l’image se précise. La maison, c’est le lieu d’une veille. A trois reprises, le mot revient. Pour dire quoi ? Veiller, c’est résister à la fatigue, à l’engourdissement, au sommeil. C’est rester en alerte, capter ce qui se passe. C’est aussi guetter, discerner ce qui vient, anticiper.
Jésus ne nous dicte pas ce que nous aurions à faire. Il désigne une certaine orientation de l’existence, une certaine manière de se tenir devant la vie. Et il fait appel à notre liberté. A chacun, à chacune, à chacune de nos communautés d’interpréter quelles formes prendra cette vigilance.

Peut-être sera-ce avant tout une forme de résistance contre ce qui fait violence à des êtres humains : le racisme, l’exclusion, la torture.

Peut-être sera-ce une vigilance dans la prière, car la prière est une manière de retourner à la source, et de garder vive cette source en nous-même et avec d’autres.

Peut-être sera-ce le désir de communiquer à d’autres dans l’espace public la parole qui nous fait vivre, et d’allumer ainsi dans la nuit environnante quelques feux de joie.

J’ai envie de dire simplement pour nous aujourd’hui : veillez sur la vie, parce qu’elle est fragile. Veillez sur la vie là où elle est blessée. Ne la laissez pas s’anémier, se réduire à une caricature de l’humain. Travaillez à la faire grandir, à la faire naître et renaître, à la faire ressurgir sans cesse.

Veillez sur la vie parce qu’elle est cette merveille qui nous est donnée à chacun, à tous. Veillez sur la vie, pour qu’elle soit cette merveille pour chacun et pour tous.

Dernière parabole de Jésus. Déjà la mort vient le prendre. Déjà la fin est là. Il va leur être arraché. Il va les laisser seuls. Eux vont apprendre l’absence, le vide et la déchirure de l’absence. C’est comme un homme qui part en voyage…
Mais l’absence est portée par une promesse. Soutenue par une parole. Il vient, le Fils de l’Humain. Il vient. Il n’aura jamais fini de venir.




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