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Marc 12 v 38 - 44
Offrande 2003, "Les scribes et la veuve"
Bible: I Rois 17-10-16 Marc 12, 38-44 Baden, Lenzbourg, Zofingue dimanche 9 novembre 2003 Il est peut-être risqué de méditer cette histoire de la pauvre veuve qui donne ses deux uniques piécettes de monnaie dans le tronc du Temple lors d' un culte d'offrande. Car le risque est de ne lire ce récit que de manière anecdotique, l'illustration, par l'exemple, d'une morale générale: "le pauvre sait se montrer plus généreux que le riche". Cela n'est pas faux, bien sûr…et peut être souvent constaté par l'expérience… mais est-ce simplement cette morale que Jésus veut exprimer de manière si solennelle? d'autant plus qu'il n'oppose pas la générosité de la pauvre veuve à l'avarice des riches, il dit lui-même que les riches donnaient abondamment. Le danger serait aussi de nous culpabiliser, car quelle que soit la somme que nous donnons dans nos aumônières, nous restons tous des riches qui donnent de leur superflu. Si l'on en reste à ce constat, nul doute que nous risquions de ressortir de ce culte comme le jeune homme riche après sa rencontre avec Jésus, qui s'éloigna tout triste, car il n'arrivait pas à se détacher de ses biens… En lisant attentivement le récit, nous voyons que Jésus ne prend pas les riches comme contre-exemple du geste de la veuve, mais les scribes! Notre texte commence en effet de manière surprenante par cet avertissement à ses disciples : "Méfiez-vous des scribes, qui aiment à sortir en robes solennelles et aiment les salutations sur les places publiques"...Et juste après, il commente l'acte de la pauvre veuve. On voit donc que nous ne sommes pas dans le simple domaine de la morale, mais dans celui de la religion. Jésus se montre très critique vis-à-vis des dignitaires religieux de son temps qui, selon lui, pervertissent ce qui est l'essence de la religion et il voit en la veuve la vraie attitude de l'être humain devant Dieu. Comme toujours, pour mieux comprendre un récit, il convient de le placer dans le contexte de l'ensemble de l'évangile où il est inséré. Après son entrée triomphale, mais ambiguë, à Jérusalem que Marc raconte au chap. 11, on assiste à une série de polémiques très virulentes de Jésus avec les prêtres, les anciens et les scribes, bref tous les dignitaires religieux qui vivent des dividendes du Temple. Toutes ces polémiques ont d'ailleurs lieu dans le Temple lui-même et portent souvent sur cette religion ritualiste qui est, selon Jésus, en opposition avec la volonté divine. N'oublions pas que juste après son entrée à Jérusalem, le premier geste de Jésus est de chasser les "marchands du Temple", avec cette apostrophe à ceux qui sont choqués : "N'est-il pas écrit : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations? Mais vous, ajoute Jésus, vous en avez fait une caverne de bandits". Ce qui est en question, ce ne sont pas de simples excès, comme la vente de souvenirs à la sortie de certaines de nos églises, mais la remise en question du système religieux lui-même, car les marchands du temple étaient ceux qui s'occupaient des sacrifices. Jésus trouve que ce système de donnant-donnant, de marchandage avec Dieu, de tentative de s'acheter des assurances sur l'Eternité à l'aide de pratiques rituelles, est en total décalage avec la volonté de Dieu, qui affirme par la bouche des prophètes, "ce n'est pas le sacrifice que je veux, mais la justice". Au commencement de ce cycle, il y a une scène énigmatique, celle du figuier qui ne porte pas de figues et que Jésus maudit…Encore un texte symbolique qu'on ne peut pas comprendre hors de son contexte… Jésus compare le Temple, la religion des scribes à un figuier qui ne porte pas de fruit; c'est une religion stérile qui est incapable de nourrir spirituellement qui que ce soit; une religion contre-nature qu'on ne peut que maudire. A l'autre bout de ce cycle, à la fin du chapitre 12, il y a l'offrande de la pauvre veuve; Jésus la regarde longuement en ces derniers jours de sa vie, car il voit dans cette veuve indigente noyée dans la foule qui la bouscule et l'ignore, la figure du véritable Israël, de la religion qui porte du fruit, de la fécondité d'une vie offerte entièrement et sans calcul à Dieu. Après notre récit, il y a, comme une sorte de parenthèse, un discours apocalyptique de Jésus sur la destruction du Temple, la destruction donc du symbole par excellence de cette religion stérile qu'il condamnait…et juste après commence le récit de la Passion. Nul doute qu'en contemplant le geste de cette femme qui, nous dit littéralement le texte grec, "jette sa vie" en jetant ces deux piécettes dans le tronc, Jésus pense aussi à son propre destin, à sa vie de pauvre qui va être entièrement donnée, sans réserves, sans calculs, en offrande pour la vie du monde. Comme cette pauvre veuve, Jésus va devoir aussi tout donner, pour qu'en son corps meurtri le vrai Temple se manifeste, le lieu où la rencontre entre l'homme et Dieu pourra se produire… non plus dans ce temple fait de main d'hommes que les hommes religieux ont perverti en en faisant un instrument de marchandage avec Dieu, mais son corps offert entièrement au Golgotha et ressuscité par le Père au matin de Pâques, qui nous ouvre à la religion de la gratuité absolue, de l'Amour inconditionnel, de la Grâce! Une mort non pas inutile, ni stérile, mais qui produit des fruits pour tous ceux qui entrent dans ce mystère. On comprend donc qu'il y a dans notre récit plus qu'une exhortation à donner un billet de plus à la collecte! La question est fondamentale. Quelle religion vivons-nous? Est-ce cette religion des scribes pour laquelle Jésus a des paroles si dures? Une religion dont nous nous servons pour acquérir des privilèges pour nous-mêmes et exercer un pouvoir sur autrui, une religion qu'on pourrait qualifier de "mondaine" et d'exhibitionniste, lorsque nous cherchons les "salutations" et "les premières places", une piété hypocrite et peut-être même criminelle, puisqu'elle "dévore les biens des veuves", au lieu de les protéger comme le fait Dieu selon le psaume. Une religion donc où nous utilisons notre statut d'homme ou de femme d'Eglise pour notre propre profit (non seulement financier! Mais aussi de prestige, de vanité, de soif de pouvoir) au détriment des plus faibles (dont les veuves sont le symbole). Ou vivons-nous la religion de la veuve indigente, une religion du don de soi total, une religion sans retour sur soi, sans calcul, religion d'une vie simplement offerte à Dieu et aux autres. Le geste de cette pauvre veuve nous montre qu'il peut y avoir une religion qui n'est dictée ni par l'intérêt, ni par la peur, ni par l'attente d'une quelconque récompense, mais par l'amour seul. N'oublions pas quand nous nous posons de telles questions qu'il n'est jamais question dans l'évangile de regarder à gauche ou à droite, pour placer telle ou telle de nos connaissances dans telle ou telle catégorie de personnes…car alors, nous utiliserions le texte biblique pour juger autrui, alors qu'il est là pour que nous fassions notre propre examen de conscience et que nous nous convertissions afin de devenir toujours plus à l'image de Jésus. En chacun de nous, il y a cette forme de religion pervertie par notre égoïsme fondamental, où nous plaçons notre "ego", notre "moi religieux" au centre et où nous transformons les plus nobles réalités de la foi et de la piété pour notre propre gloire… et il y a aussi une autre forme de religion qui cherche sincèrement la gloire de Dieu et où nous nous oublions nous-mêmes dans des gestes d'amour pour autrui sans en chercher de bénéfices… Jésus, dans ce texte, nous invite à laisser croître en nous cette dimension de gratuité, d'ouverture à l'autre, de don de nous-mêmes. Encore un mot pour terminer sur l'attitude de la veuve. Je trouve toujours pédant d'examiner le grec, mais ici c'est particulièrement parlant : Jésus dit des riches qu'ils ont pris de leur "superflu" pour le jeter dans le tronc, alors que la veuve, elle a pris de son "indigence", le mot signifie littéralement "manque" pour donner "tout ce qu'elle avait pour vivre", mais c'est une paraphrase, le texte signifie simplement "toute sa vie" : "elle a pris de son manque pour donner toute sa vie". Cette veuve n'avait aucun statut religieux (on est loin des scribes et prêtres qui se pavanent), aucun statut social (on est loin des riches qui peuvent s'assurer dans leur avoir), elle était totalement insignifiante aux yeux de la société de l'époque…elle n'a que du "manque"…manque d'argent bien sûr, mais aussi manque de dignité, manque d'estime, manque de reconnaissance… et elle arrive à transformer ce manque en occasion d'un don d'elle-même radical… Parce qu'elle n'a rien, elle ne peut que se donner elle-même, "jeter sa vie" comme le dit notre texte…Est-ce que nous, nous ne cherchons pas à donner que notre superflu, que ce soit superflu d'argent, de temps, de pensées, superflu de notre cœur… Nous puisons là où nous avons trop pour en donner un peu à Dieu ou à autrui… C'est déjà bien, au niveau moral bien sûr, mais Jésus cherche à dépasser la morale: Quand nous comprendrons que c'est dans notre manque qu'il nous faut puiser pour partager avec autrui, que c'est là où nous nous sentons le plus pauvre, le plus fragile, le plus vulnérable que nous pouvons rencontrer autrui, nous commencerons à entrer dans le mouvement de l'évangile, dans le mouvement de Jésus-Christ: "Vous connaissez la grâce de Jésus Christ: lui qui était riche, il s'est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir par sa pauvreté". 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