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Marc 12 v 38 - 44 (Joël Dahan)



Texte :
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Source : Culte pour le … à Grenoble (38) ; texte trouvé sur le site de l’Eglise réformée de Grenoble.



"Jésus nous ouvre un nouvel espace"
Texte : Marc 12/38-44
Temple de l’Église Réformée de Grenoble
Pasteur Joël Dahan
Le 09/11/2003
D’où vient la volonté des hommes à vouloir occuper tout l’espace ? Quelle est cette volonté d’être partout et de remplir le vide à tout prix ? De ne pas laisser de place libre, d’être partout, sur tous les fronts, dans tous les débats, sur toutes les places, dans toutes les conquêtes. Est-ce une démarche toute humaine qui rassure ? Ou une démarche positive de curiosité, de découverte, depuis toujours ?
Ou bien est-ce une volonté de l’Homme de se faire créateur à son tour, de se mettre à la place de celui qui d’un souffle remplit le chaos, le vide, le néant.
Occuper tout l’espace serait alors une manière de vouloir maîtriser la création. Car le vide fait peur, comme le silence. Il fascine et crée de l’angoisse en même temps.
Cette volonté d’occuper tout l’espace, nous la trouvons partout. C’est la démarche des colonisateurs, celle du prosélytisme religieux, mais aussi celle de certains puissants qui occupent l’espace pour exister et surtout ne pas laisser d’autres discours ou initiatives entraver leur action.
Les médias fabriquent des émissions pour occuper le plus d’espace possible dans la grille de l’audimat. Nos pays veulent être les premiers à occuper notre ciel et notre univers par soucis de découverte mais aussi de prestige et de stratégie ; les publicitaires essaient d’occuper le maximum d’espace dans les villes, sur Internet, dans nos contrats téléphoniques, dans nos assiettes… Même les Églises, par souci d’évangélisation, veulent être présentes partout, visibles, repérées… présentes dans le débat public.
Dans les textes qui entourent celui que nous avons lu ce matin, c’est d’abord l’argent qui est présenté comme ce qui prend tout l’espace, au risque de ne plus laisser de place à l’Homme ou à Dieu.
Lorsque Jésus chasse les vendeurs du temple, il ne laisse plus personne traverser le temple en portant quoi que ce soit. Il refuse que l’argent et le commerce prennent toute la place.
Lorsque les pharisiens piègent Jésus en lui demandant s’il faut payer l’impôt à César, symbole de l’occupation romaine, Jésus répond " rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. " Il refuse qu’un espace étouffe l’autre ou prédomine sur l’autre. L’Homme se tient devant César et devant Dieu en même temps dans sa vie quotidienne. Il ne peut pas prétendre pouvoir ignorer l’un ou l’autre. Il peut seulement choisir d’être plus ou moins libre selon ses convictions devant l’un ou l’autre.
Enfin, dans le texte qui suit, Jésus met en évidence le contraste entre le geste des riches qui donnent beaucoup d’argent au temple et la veuve qui donne deux petites pièces, c’est-à-dire tout ce qu’elle a pour vivre. Il refuse que le geste spectaculaire des riches, le geste que tout le monde voit, prenne tout l’espace et cache une autre réalité : Celle de la veuve qui donne peu, tout ce qu’elle a pour vivre.
Marc met en scène les scribes, ces chefs religieux spécialistes de la loi et consultés pour les questions de la vie quotidienne. Ils interprétaient la Torah et veillaient à l’application de la loi.
Marc est l’évangéliste qui les décrit le plus souvent de manière négative. Ce sont eux qui piègent Jésus, eux qui murmurent, qui accusent, qui cherchent à tuer, mais eux aussi qui entrent en débat.
Ici Jésus met en garde contre les scribes qui ont une volonté affichée de déambuler en grandes robes, d’être salués sur les places publiques et d’occuper les premiers sièges dans les synagogues et les premières places dans les dîners. Déambuler, être salué et occuper. Trois mots qui résument bien cette volonté de prendre tout l’espace.
Déambuler : le mot grec signifie aussi se promener, aller et venir…
Etre salué : être remarqué, occuper le champ visuel, être présent sur les places publiques, au milieu de tous.
Occuper les premières places dans les synagogues et dans les dîners, c’est-à-dire maîtriser à la fois une sphère publique et religieuse, et une sphère privée.
Déambuler, être salué et occuper. Voilà trois mot qui résument la volonté de l’Homme à occuper l’espace.
Bien sûr, dans ce texte, Jésus dénonce tout simplement une hypocrisie et une injustice. Celles de ceux qui occupent l’espace, mais qui en plus dévorent le bien des veuves et pour l’apparence font de longues prières.
Seulement, si ce texte dénonce tout simplement l’hypocrisie et l’injustice, si il insiste sur un Dieu qui ne juge pas selon les apparences, il montre aussi comment Jésus remplit l’espace visuel, l’espace religieux, l’espace privé d’une autre manière, en privilégiant la mise en lumière des réalités humaines cachées ou ignorées.
J’aimerais donc partager avec vous ce matin trois dérives possibles et trois exhortations dans notre manière d’occuper l’espace, dans notre manière de nous tenir devant les autres et devant Dieu.
Première dérive : Occuper tout l’espace, c’est prendre le risque de ne plus voir la réalité cachée.
Les médias ont une grande responsabilité dans leur présentation des conflits dans le monde et des débats nationaux, comme celui sur la laïcité par exemple. Le débat sur la laïcité ne peut pas se faire qu’à partir de faits divers et d’une pression de l’opinion publique, elle-même peu confrontée au problème extrêmes évoqués, et souvent passive devant son poste de télévision.
Mais si les médias ont une responsabilité, ils ont aussi bon dos. Les Églises ne sont-elles pas appelées à montrer les signes d’espérance, ces réalités cachées qui ne sont pas spectaculaires, qui n’attirent pas, qui parfois dérangent, mais qui changent le regard sur le monde.
Les Églises doivent être attentives à laisser un espace à ceux qui sont à côté, différents, peu concertés ou peu interrogés dans les grands débats, mais aussi à ceux qui proposent une autre organisation du monde, plus juste.
La dérive résiderait dans le fait que les Églises et les chrétiens se laissent diriger par la seule actualité choisie par les médias, sans avoir le souci de montrer une autre actualité cachée.
" Prenez garde ", dit Jésus. " Ne vous laissez pas égarer ", dit-il ailleurs. Ceux qui occupent tout l’espace vous donne leur image précise du monde, ils forgent votre regard et ils ont la volonté de le faire.
Face à cette dérive, une chance : L’évangile nous appelle à un discernement dans la foi, à découvrir et à montrer d’autres réalités. Cela demande un effort, une mise en marche, un engagement dans la volonté de s’informer autrement et d’aller à la rencontre des autres. C’est toute la problématique du peuple d’Israël dans l’Ancien Testament : comment se mettre en marche vers une nouvelle terre, comment convaincre de marcher dans le désert, comment croire qu’une autre réalité est possible lorsque l’on a peur et faim ?
La deuxième dérive : cette volonté d’occuper l’espace est un manque d’humilité.
Ne pas repérer ses faiblesses. Celui qui occupe tout l’espace est généralement trop exposé pour reconnaître ses failles et ses contradictions. Ce besoin d’être salué et reconnu engendre un blindage, une protection qui ne laisse plus de place à l’échange dans la vérité et le respect. Lorsqu’un conférencier, un professeur ou celui qui donne un avis est en difficulté, généralement, il remplit l’espace pour éviter les questions et le débat !
Face à cette dérive, une chance : L’évangile appelle donc à la reconnaissance de ses faiblesses, de ses lacunes, pour pouvoir dire ses convictions en laissant un espace à celui qui est en face. Rien de pire que ceux qui ont des systèmes fermés dans leur pensée. Des démonstrations bien construites, tellement bien construites qu’un autre éclairage peut faire vaciller tout le château de carte. C’est ce qui se passe souvent entre Jésus et les scribes, lorsque la loi prend toute la place dans la vie quotidienne et qu’elle ne laisse plus la liberté au croyant d’évaluer la situation sous l’éclairage de l’amour ou de sa relation à Dieu.
C’est ce qui se passe avec tous ces religieux chrétiens, juifs, et musulmans, qui en France, veulent occuper tout l’espace en privilégiant leurs pratiques religieuses sans prendre en considération la vie de l’autre et sans remettre en question leur attitude. Mais l’Evangile nous dit, que la loi est faite pour l’homme et non l’homme pour la loi.
La troisième dérive serait donc de défendre un espace pour soi sans avoir le souci d’un espace pour l’autre.
Je ne peux pas revendiquer une prise en compte de mes convictions et de mes pratiques dans la République sans avoir le souci de la place de ceux qui ne pensent pas, ne prient pas, ne croient pas comme moi.
Dans d’autres textes Paul nous appelle à laisser tomber des pratiques religieuses si elles font obstacle à une véritable rencontre avec un prochain.
Si cette attitude d’ouverture a des répercussions dans la manière de vivre la laïcité, elle concerne aussi la vie interne de nos Églises. Quelles pratiques liturgiques, ecclésiales, diaconales sommes-nous prêts à réformer pour laisser un espace libre à de nouvelles formes de prédication, d’expression de solidarité, d’accueil, ou d’organisation ecclésiale ? Occupons-nous tout l’espace, ou laissons-nous la place à l’émergence de nouvelles formes de vie d’Église, à de nouvelles formes de communication de l’Évangile, de nouvelles formes de présence dans la cité ? Resterons-nous sur des modèles d’il y a trente ans parce que c’est rassurant, ou allons-nous faire la place à d’autres regards, d’autres pratiques, au risque de ne pas tout maîtriser et d’avoir quelques grains de sables dans notre fonctionnement d’Église dynamique bien huilée.
Dans l’Église ou sur la place publique, la dérive serait de voir des espaces occuper par les uns et les autres dans une tolérance-indifférence, sans ne plus avoir d’espace réellement partagé, occupés par tous en même temps, en prenant le risque que l’un bouscule la pratique de l’autre. Car en partageant le même espace, ils ne pourraient plus s’ignorer. (Ce serait le projet des écoles publiques)
Il ne s’agit pas de syncrétisme, ni d’un projet de mélanger les lieux de cultes, ou d’autres choses séduisantes. Il s’agit de partager des espaces publics ou communs, en affirmant ses convictions au contact des convictions des autres. Si l’État ne doit privilégier aucun culte, il peut privilégier la rencontre.
Face à une dérive possible de tolérance-indifférence-ignorance, nous avons ici une chance : le partage de ces espaces, sans subir la situation, mais en ayant la volonté d’occuper ensemble.
Car les chrétiens comme d’autres veulent occuper un espace dans le débat public. Ils refusent que leurs convictions soient reléguées dans la sphère privée. Mais ils doivent être attentifs à réellement partager cet espace.
La volonté de lire la Bible sur la place publique, d’être présent en ce moment à l’Alpes-expo, d’avoir un stand sur le campus universitaire lors de la fête de rentrée…etc. Cette volonté n’est pas la volonté de conquérir, mais de se confronter aux autres, d’annoncer la Bonne Nouvelle en écoutant la nouvelle des autres.
En octobre, les organisateurs de la fête du campus avaient placé toutes les associations confessionnelles et quelques " humanitaires " dans une tente à l’écart de la tente centrale, dans un lieu loin de toutes les animations. A l’écoute de notre mécontentement et de notre incompréhension, les organisateurs se sont rendus compte de l’absurdité de la situation et nous ont permis d’aller rejoindre les autres stands…
Partager cet espace avec d’autres, association contre le racisme, cinéphiles, homosexuels, pentecôtistes, radio étudiante, a été bénéfique pour tout le monde. C’est cette rencontre qui favorise une dynamique commune d’ouverture dans la ville tout au long de l’année.
Grâce à cette fête, Jeudi soir, les étudiants protestants ont invité des étudiants qui donnent des cours dans les prisons et des étudiants évangéliques à regarder un film et à débattre ensemble.
Ce n’est pas à l’intérieur de nos murs que nous allons construire une société de paix pour demain. Certes, c’est à l’intérieur que nous allons nous former, nous ressourcer, nous soutenir, nous unir, mais c’est à l’extérieur, avec d’autres que nous pourrons participer à la construction d’une société plus juste et plus fraternelle.
Ce n’est pas en étant à l’extérieur seuls face aux autres, en déambulant, en faisant de la représentation, que nous allons construire, mais en partageant les débats et les projets avec d’autres.
Jésus s’est toujours méfié de ceux qui se montrent pour asseoir leur pouvoir. Jésus a fui les foules, a été manger chez des gens de mauvaises réputations, a lavé les pieds de ses disciples… il a constamment ouvert des espaces pour laisser un champ libre aux exclus.
Il est mort et ressuscité. Cette résurrection est aussi l’ouverture d’un espace qui devait rester fermé. Il ouvre les yeux des disciples sur une autre réalité et déstabilise ceux qui pensaient maîtriser la situation.
Cet appel à occuper différemment l’espace concerne l’Église et l’institution, sa politique, les choix et les moyens qu’elle met en oeuvre, mais aussi chaque chrétien, là où il est dans son travail, son club, sa famille…
Amen.




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