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Marc 12 v 38-44 (Flemming Fleinert-Jensen)



DIMANCHE 9 NOVEMBRE 2003


Marc 12, 38-44


(dans le lectionnaire, 1 Rois 17, 8-16 et Hébreux 9, 24-28 sont également proposés)


Notes bibliques


Ce texte est composé de deux parties : une polémique contre les scribes (v. 38-40) et le récit de l’offrande de la veuve pauvre (v. 41-44). Ces deux parties se trouvent aussi Luc 20, 45 - 21, 4 ( à noter en passant que dans le texte grec, Mc 12, 39-40 et Lc 20, 46-47 sont presque identiques – prétexte pour effleurer le problème synoptique) et elles s’inscrivent dans une longue séquence, commençant avec le récit de l’entrée de Jésus dans Jérusalem (Mc 11, 1 et Luc 19, 29) et finissant par le récit de Pâques, où l’on trouve à peu près le même ordre des textes (péricopes) dans les deux évangiles.
Par rapport aux deux autres évangiles synoptiques, qui contiennent des diatribes contre les scribes et les pharisiens (Mt 23 ; Lc 11, 37-54), il est frappant que chez Marc la mise en garde contre les religieux juifs se limite à ces quelques lignes au début du texte. La raison en est sans doute que Marc s’adressait en particulier aux non Juifs, à un public vivant en dehors d’Israël et donc moins au courant du paysage religieux palestinien et moins confronté à l’exagération de certains pharisiens.
Le début de cette première partie du texte permet de penser qu’il ne s’agit pas forcément d’une attaque contre les scribes en général, mais contre des comportements abusifs. Notons que l’allusion aux premières places dans les dîners revient de façon plus générale dans un passage propre à Luc (Lc 14, 7-11) et que celle aux longues prières rappelle les paroles qui précèdent le Notre Père chez Matthieu (Mt 6, 5-8). Que Jésus n’était pas seul à fustiger ses pratiques ressort d’ailleurs d’un passage de l’Assomption de Moïse, rédigé au temps de Jésus, probablement par les esséniens, et que La Nouvelle Bible Segond cite dans une note relative à Mc 12, 40.
La mention des veuves ruinées par la cupidité des scribes (seulement chez Marc et Luc, Matthieu ne l’a pas) n’est pas due au hasard. D’une part, il est attesté que des veuves entretenaient matériellement les scribes – avec les risques d’exploitation qu’on imagine. D’autre part, la Torah (par ex. Ex 20, 21-22 ; Dt 24, 17) et les prophètes (par ex. Es 1, 17 ; Jr 7, 6 ; 22, 3 ; Za 7, 10) se faisaient les défenseurs ardents du droit des immigrés, des veuves et des orphelins. Toute indignation sociale moderne plonge en effet ses racines historiques dans cette version ancienne de la défense des droits de l’homme.
Dans la tradition juive, les veuves représentaient une catégorie spécifique. Elles symbolisaient la fragilité et la vulnérabilité et les noms de certaines d’entre elles, comme celle de Sarepta (cf. la lecture du jour) ou de Naïn (Lc 7), sont devenus emblématiques. Mais elles jouaient aussi un rôle, parfois même ambigu, dans les premières communautés chrétiennes (voir en particulier 1 Tm 5, 3-16 ; selon ce texte, une femme ne sera inscrite au groupe des veuves prises en charge par la communauté que si elle a plus de soixante ans et n’a eu qu’un seul mari).
Dans la deuxième partie du texte du jour, il est question du tronc qui, selon 2 Rois 12, 10, était placé à côté de l’autel et destiné à recevoir les dons du peuple pour l’entretien du Temple. A l’époque de Jésus, on en trouva treize, sculptés comme un shofar et probablement placés dans la Cour des femmes inaccessible aux non Juifs. Sept de ces troncs étaient destinés aux sacrifices et six autres aux dons pour les pauvres. Par ailleurs, selon Jn 8, 20, Jésus parla de lui-même comme « la lumière du monde » dans un endroit du Temple qui semble être le même que celui de notre texte.
Celui-ci est un récit d’exemple contenant quelques détails qui posent question. On parle du tronc (au singulier), comme s’il n’y en avait qu’un seul. Comment Jésus a-t-il pu se rendre compte de ce que chacun mettait dans le tronc ? Surtout des deux petites pièces de la femme ? D’après le texte, ce sont des pièces grecques (leptes), mais dans le Temple on n’avait le droit d’utiliser que de la monnaie juive (cf. la présence des changeurs dont Jésus renverse les tables le jour des Rameaux). Ces petites hésitations montrent que le récit est passé à travers plusieurs mains avant de trouver sa forme présente.


Pistes pour la prédication
Il est toujours difficile de commencer une prédication. Comment capter l’attention de l’assistance ? Rarement en commençant par des explications comme dans les notes bibliques ci-dessus. Celles-ci, ou certaines d’entre elles, doivent plutôt être semées avec discernement au cours de la prédication. Sinon on risque de s’enliser dans le texte au lieu d’en retenir un ou deux thèmes susceptibles d’interpeller, et du coup d’intéresser, les auditeurs.
Les deux parties de notre texte ont une difficulté en commun : leur teneur ne se distingue pas de ce que beaucoup de rabbins auraient pu dire à l’époque (et même aujourd’hui !). Or la prédication ne perdra rien de sa saveur si l’on présente l’ensemble comme un exemple de l’humanisme juif (ou universel). En même temps il faut chercher une pointe spécifiquement chrétienne. Pour notre texte, cet exercice n’est pas de première facilité, mais il peut s’inspirer de la personne du Christ, du contraste entre son attitude et celle des scribes critiqués, du parallèle entre le geste de la veuve et celui qui « s’est vidé de lui-même »(cf. Ph 2, 1-11 qui est « exploitable »). L’interpellation de la prédication consisterait donc en une mise en cause de certaines valeurs dominantes dans la société actuelle opposées à celles qu’incarnait Jésus. En outre, pour éviter de rester uniquement sur le plan éthique, il serait bon de souligner l’autorité avec laquelle Jésus parle et qui vient de cet ailleurs que nous nommons Dieu.


Prédication
Traiter quelqu’un d’hypocrite n’est pas un compliment. En grec classique, hypocrite veut simplement dire acteur, quelqu’un qui récite, qui répond. C’est à travers la Bible, et notamment à travers le Nouveau Testament, que le mot a reçu son sens péjoratif actuel. Dans les trois premiers évangiles, il vise souvent les scribes et les pharisiens, ce qui a fait que pour le commun des mortels un pharisien est automatiquement un hypocrite, un fourbe caractérisé par l’incohérence entre ce qu’il dit et ce qu’il fait. Cette renommée est cependant loin d’être justifiée. Certes, tous les religieux juifs n’étaient pas du même calibre, mais beaucoup d’entre eux étaient éminemment respectables et prêts à dénoncer aussi fortement que Jésus certains abus commis par leurs pairs.
La critique des évangiles contre les scribes s’inscrit néanmoins dans une mise en garde générale contre le clergé quelles que soient la religion et l’époque. A proprement parler, les scribes et les pharisiens n’appartenaient pas à la caste sacerdotale, mais ils étaient quand même des gens du métier - comme les prêtres, les pasteurs et les théologiens aujourd’hui dans l’Eglise - qui risquaient de confondre autorité et pouvoir, humilité et ambition, esprit de service et esprit d’élitisme. Ce risque guette bien tout le monde, mais il est particulièrement grand pour tout expert en religion qui, presque par définition, se présente, ou est perçu, comme humble, pauvre et au service de ses frères. Et si le contenu ne correspond pas toujours à l’étiquette, si la vie mondaine prend le dessus ou si l’abus d’autorité devient flagrant, l’accusation d’hypocrisie sera vite prononcée.
Il est bon que cela soit dit aussi dans l’espace de l’Eglise, surtout parce qu’une telle critique fait partie de l’enseignement de Jésus. La différence par rapport à d’autres critiques du même genre est en effet celle-ci : c’est Jésus qui fustige la fausse piété. C’est lui qui, par la suite, veut me libérer de mes incohérences et de mes compromissions pour me rendre plus vrai, plus authentique. C’est lui qui me montre que tout commence par le cœur, ce lieu secret qui n’est pas seulement un organe vital, mais aussi, et surtout, le centre de ma personne, le moi intérieur, où le combat spirituel a lieu. Ou comme le dit le théologien orthodoxe Olivier Clément : « Le cœur est ‘l’en-dedans’ de l’homme, de sorte que le péché s’inscrit dans la divergence de la bouche et du cœur ». Le péché – ce mot qu’il est grand temps de réinvestir sans le déformer – est toujours infesté d’hypocrisie, d’un manque d’authenticité et de sincérité. C’est pourquoi la victoire sur le péché présuppose que le cœur bascule, car le cœur est le lieu de rencontre avec Dieu, le lieu où l’homme s’ouvre ou se ferme en face de la parole de Dieu. « C’est avec le cœur qu’on a la foi », dit Paul (Rm 10, 10). Le refus de Dieu, la crispation sur soi, la Bible les nomme « endurcissement du cœur ». Le cœur fidèle, en revanche, se fixe en Dieu, s’enracine dans le terreau préparé par Dieu pour pouvoir croître et s’épanouir selon sa destination.
Dieu laboure les cœurs récalcitrants comme un laboureur patient qui brise la terre durcie par la sécheresse pour qu’elle puisse recevoir l’eau du ciel et les graines de la mains des hommes. Le prophète Ezéchiel, annonçant l’accomplissement ultime, unit le cœur et l’esprit dans une secrète ouverture à l’Esprit de Dieu en faisant dire à Dieu : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon Esprit en vous » (Ez 36, 25-27).
Offrir son cœur à Dieu pour qu’il soit transformé, pour qu’il soit, invisiblement, porté par le Souffle divin – voilà l’acte quotidien qui nous est demandé. L’offrande de cette veuve anonyme est justement une offrande du cœur, une dépossession de tout son être pour qu’il soit offert à Dieu. Alors que les autres mettaient dans le tronc du Temple de leur superflu, de leur abondance, elle a pris sur sa misère, elle a mis de son manque, sa subsistance entière.
Un dicton dit : « Ce qu’on garde périt, ce qu’on donne fleurit ». Or en parlant de cette femme, Jésus a voulu prononcer plus qu’un simple éloge de la générosité. Sinon il aurait pu citer ces lignes du livre des Proverbes : « Tel fait des largesses et s’enrichit encore, tel autre épargne plus qu’il ne faut et connaît l’indigence. Une personne généreuse sera comblée, et qui donne à boire sera lui-même altéré » (Pr 11, 24-25). Non, Jésus ne s’est pas contenté de donner une règle de sagesse. Pour deux raisons : d’abord, cet épisode a lieu, selon l’évangéliste, quelques jours avant la mort de Jésus et, ensuite, dans le texte grec il est question de donner toute sa vie (« tout ce qu’elle avait pour vivre »). Ainsi, si on creuse un peu, le geste de la veuve préfigure le geste final de Jésus, où c’est lui qui offre tout ce qu’il a. Le point culminant de sa vie était son abaissement total, cet abandon de soi qui relève d’un pari fou : tout perdre pour tout gagner, être cloué sur une croix pour libérer tous ceux que l’angoisse et la peur de la mort paralysent et empêchent de vivre. En parlant de cette femme, Jésus parlait indirectement de son propre destin. Comme cette veuve déposa sa vie dans le tronc du Temple, il déposera sa vie dans le tombeau de Joseph d’Arimathée.
Or ce tombeau du Christ n’est pas un sépulcre blanchi (cf. Mt 23, 27), mais l’endroit où germe la vie, la matrice vivifiante qui, secrètement prépare l’avenir avec Dieu. Voilà le message proprement chrétien qui se cache dans ce récit modeste et qui, malgré les apparence, dirige notre regard vers Pâques et nous permet d’apercevoir la silhouette de la croix et la lumière de la résurrection. Ainsi la pauvreté, l’humilité et la générosité de cette veuve sont devenues des signes qui dépassent ce qui s’est passé ce jour-là, afin de nous renvoyer à celui qui est devenu pauvre pour que nous soyons riches et qui a tout donné pour nous offrir le seul nécessaire.
Flemming Fleinert-Jensen




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