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Marc 12 v 28-44 David Mitrani



texte : Évangile selon Marc 12 / 28-44
première lecture : Première épître aux Corinthiens 13
chants : 255 et 266 (NCTC)

"Aujourd'hui, nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière confuse", écrivait Paul. Et vous m'avez bien souvent entendu parler de miroir à propos d'un texte évangélique. Si je voulais caricaturer nos différentes manières de lire la Bible, je les réduirais seulement à deux: la Bible comme témoignage historique, et la Bible comme miroir. Dans le premier cas, je cherche à connaître un objet qui m'est exté-rieur: que ce soit ce que raconte le texte, ou ce que l'archéologie m'en apprend par ailleurs, ou bien ce que croyaient ou vivaient les auteurs ou les premiers lecteurs, etc. Dans le second cas, l'objet de la connaissance, lorsque je lis, eh bien c'est moi!
Mais vous me répliquerez que non, il y a une troisième manière de lire, un troisième objet de connaissance lorsque je lis la Bible: Dieu, bien sûr. Permettez-moi de vous dire que non. Car selon votre manière de lire, vous vous ramènerez quand même à l'une des deux cases! Si vous voulez savoir ce que Dieu fait pour les autres, alors c'est de l'histoire. Et si vous voulez savoir ce qu'il vous dit ou bien ce qu'il fait ou fera pour vous, alors nous sommes bien dans le second cas. Parce que, de toutes façons, la Bible ne parle pas de Dieu… Ne croyez-vous pas? Elle ne parle pas de Dieu parce que c'est Dieu qui parle dans la Bible. Dieu n'y est pas objet, mais sujet.
Aussi, chers amis, ne soyons pas étonnés lorsque Jésus renvoie toujours les questions qui le concernent lui-même. Le Dieu qui s'était manifesté à Moïse, à l'Horeb, avait-il fait autrement? (Exode 3 / 13-14) Et voici qu'un scribe, un spécialiste non pas de l'écriture avec une minuscule, mais bien des Écri-tures avec une majuscule, un scribe, donc, pose à Jésus la question du plus grand commandement. Il connaissait la réponse, ce scribe. Évidemment. Comme vous et moi. Il ne demande pas à Jésus d'inno-ver. Il lui demande quelle est sa réponse à lui. C'est une manière de lui demander de se dévoiler, de dire, en fait, qui il est.
N'en déplaise à tous ceux qui auraient préféré le contraire, Jésus montre par sa réponse qu'il est juif. C'est ici incontournable: il renvoie à Dieu, le Dieu unique, le Dieu d'Israël, et il renvoie à la Loi de Moïse. Le scribe pharisien est heureux, il est renforcé dans son judaïsme et dans son pharisaïsme: Jé-sus n'est ni un Sadducéen qui prône la supériorité des sacrifices du Temple, ni un sectaire se prenant pour Dieu, ni un renégat voulant abandonner la Loi. Mais, en fait, si le scribe est content, c'est qu'il s'est reconnu lui-même, et la manière dont il reprend la réponse de Jésus pour en faire la sienne est élo-quente.
Ce qu'il oublie, ce que vous pourriez oublier si vous lisiez trop vite ce passage, c'est qu'il n'en sait pas plus sur Jésus après qu'avant. Que Jésus n'était pas sadducéen, il venait d'en avoir une illustration claire aux versets précédents, et c'est même pour cela que notre homme s'était ensuite approché de lui. Il n'a rien appris sur Jésus. Il n'a rien appris sur Dieu et sur sa Loi. Il a appris sur lui-même, il a appris qu'il était, lui le scribe, un bon pharisien, "répondant avec intelligence", dit l'évangéliste, et "pas loin du Royaume de Dieu" d'après Jésus. S'il a bien entendu cela, et c'est peut-être ce qui fait que Jésus ne reçoit plus de questions ensuite, le scribe aura aussi réalisé qu'il est encore au dehors de ce "Royaume". "Pas loin" certes, mais pas dedans…
A-t-il seulement réalisé, ce scribe, combien sa question ne reflétait déjà que lui-même? "Quel est le premier de tous les commandements?", c'est évidemment une question pharisienne. D'autres, mieux inspirés – mais on les dira possédés… – d'autres ont carrément demandé: "que me veux-tu?" (Mc 5 / 7) Et la suite pour eux a été meilleure que pour cet intellectuel finalement satisfait de lui-même! Voulez-vous donc savoir "quel est le premier de tous les commandements?" Pour quoi faire? Pour tester vos connaissances bibliques? Pour savoir si je sais répondre? Ou pour constater que vous ne l'appliquez pas, ne le pratiquez pas, ne le vivez pas?!… Le scribe a loupé l'occasion, tant pis pour lui…
D'ailleurs, la condamnation des scribes dans la bouche de Jésus quelque versets plus loin ne vient pas en opposition, mais bien en conclusion de cet épisode. La "condamnation particulièrement sévère" des scribes est déjà faite, c'est "qu'ils n'ont pas cru au Nom du Fils unique de Dieu" (Jn 3 / 18). Parce qu'il ne s'est pas intéressé à Jésus, parce qu'il ne s'est pas vu coupable devant la Loi, mais sim-plement justifié par sa connaissance, le scribe est passé à côté du salut. Oh, "pas loin"… À côté… Sa religion, sa foi, sa vie, ont fait l'économie de Jésus, alors que c'est lui qui est le Seigneur, Seigneur même du Grand roi, comme il le montre lui-même par l'Écriture que le scribe avait métier de connaître…
Serons-nous donc comme les scribes, et sommes-nous condamnés avec particulière sévérité, nous qui connaissons la Bible, mais n'en faisons rien que de nous en glorifier, ou bien de ne pas nous en servir du tout? Sans doute, sauf que d'une part vous avez peut-être quelques jours encore avant de comparaître devant le Juge, et donc la possibilité de changer, et moi avec vous; et que d'autre part Jé-sus lui-même nous tend maintenant un autre miroir, oui, maintenant qu'il est clair qu'il est, lui, le Sei-gneur, lui et pas la Loi de Moïse, lui et pas la connaissance que j'ai de lui. Lui, et pas moi, donc…
Une veuve. Des "riches [qui] mettaient beaucoup" et "une pauvre veuve". Une alternative nous est posée. Mais là encore, une lecture rapide pourrait être trompeuse. Il n'y a pas des méchants riches qui ne donnent rien, et la gentille pauvre qui donne beaucoup! Ceux qui lisent ainsi ont encore l'esprit tellement plein de la Loi qu'ils ne peuvent réagir qu'en scribes, et nous n'en parlerons plus de crainte de nous y reconnaître encore… Des riches généreux et une pauvre qui fait ce qu'elle peut. Tous donnent. Personne n'est volé. L'Église arrive à peu près à fonctionner comme il faut. Je ne parlerai pas de ceux qui ne donnent rien, vous n'en faites pas partie.
La différence qui nous est mise sous les yeux, c'est que certains "ont mis de leur superflu", la femme, elle, a mis (textuellement) "toute sa vie". Le scribe avait investi dans la religion "de son superflu': il avait mis sa tête, son intelligence, son temps. Il avait mis beaucoup, peut-être plus que moi! Le nom même de scribe implique qu'il en avait fait sa profession, et si vous connaissez des Juifs pieux, ou si vous avez vu Kadosh, un film qui repasse sur "Canal +" en ce moment, vous savez que cela prend toute la place: une vie entière au service de la Bible. Et Jésus dit: ça, c'est le superflu…
Alors, mettons-nous dans le tronc autre chose que notre superflu? Pour le dire autrement, notre religion ne concerne-t-elle que le superflu de nos existences? Lisons-nous la Bible pour accumuler des connaissances, pour le dire comme tout-à-l'heure? Notre engagement dans l'Église, qui parfois nous prend beaucoup, évidemment pour moi que vous payez pour, mais aussi pour certains d'entre vous, bénévoles, notre engagement est-il engagement de notre superflu ou bien de ce qui est vital pour nous? Ne vous hâtez pas de répondre, réfléchissez…
Ce que donne la veuve, c'est ce qui lui est vital. Qu'est-ce qui est vital pour chacun de nous? Sû-rement pas de savoir en quelle année a régné David… Sûrement pas non plus un engagement de type associatif dans l'Église. Il est nécessaire à l'Église-association, il n'est pas vital pour vous ni pour moi, ou alors c'est grave! Nous sommes riches de temps, d'engagement, d'argent, d'intelligence, de connaissan-ces, de dévouement. Pas tous de la même manière. Mais tous, oui, relativement riches. Et beaucoup donnent beaucoup ou l'ont fait lorsqu'ils pouvaient. Cela n'est pas rien. Mais où est ce qui est vital?
Qu'est-ce qui fait que, si on me l'enlève, je meurs? L'amour des miens, la santé des miens… Ma propre vie… La liberté de mes choix, ma morale, mon indépendance… La "pauvre veuve", c'est l'image de Jésus dans le miroir. Il a donné sa vie. Moi, je donne mon superflu. Sa vie valait-elle "un quart de sou" ou bien "30 deniers"? C'était peu, de toute façon: que vaut la vie d'un homme? Mon engagement vous coûte beaucoup plus, le vôtre aussi… Oui, mais lui, c'est sa vie qu'il a donnée. Ce miroir parle d'abord de Jésus, ce n'est que par ricochet qu'il me dit la pauvreté de mes propres richesses. De miroir en miroir, ce que l'évangéliste nous montre ce matin, n'est-ce pas ce que Jésus a fait pour moi?
Moi, je préfère regarder ce que je fais pour lui. Et j'hésite entre me glorifier et m'accuser, car je fais beaucoup, et cela n'est rien. Mais Dieu "ne demande pas de sacrifices" (Ps. 51 / 18). La question n'est donc pas là, la question n'est pas de donner plus, ou moins, ou autrement. Elle n'est pas dans le "que faut-il que je fasse?" que le diable nous souffle sans cesse. La question, c'est Jésus. Et c'est moi, moi devant lui, moi et lui. Dans ce miroir où Jésus a donné à ma place ce que Dieu attendait de moi, où donc est ma vie, sinon dans la sienne? Qu'est-ce qui est vital pour moi? Ou bien la réponse, c'est: "Jé-sus", ou bien la réponse est vide, toutes les autres réponses possibles. "Christ est ma vie" (Phil. 1 / 21), disait l'apôtre, "c'est Christ qui vit en moi" (Gal. 2 / 20), etc.
Le "Royaume de Dieu" est là, et nous y sommes, non pas "pas loin" mais dedans, si c'est Christ qui nous fait vivre, et que tout le reste est superflu et pouvant être donné ou abandonné sans dommage. Alors, qu'est-ce qui est vital pour nous?… Amen.

Segonzac & Jarnac - 5 novembre 2000
Pasteur David Mitrani - erf.jarnac@free.fr



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