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Marc 08 v 27 / Marc 09 v 2 Patrick EVRARD



Texte : Marc 8/27-35 & 9/2-10
Genre : Prédication
Auteur : Patrick EVRARD
Source : Prédication pour le 30.03.2003, trouvée autrefois sur le site de l’Eglise protestante de Bruxelles-Botanique.



La montagne de la Transfiguration

Chacun de nous le sait bien : la vie est souvent faite de haut et de bas, de bonheur et de tristesse, d’exaltation et d’abattement, de confiance et de doutes, de légèreté et de pesanteur. Le vocabulaire même que nous employons le plus familièrement pour décrire nos états d’âme ou de corps a d’ailleurs beaucoup à voir avec « ce haut et ce bas ». Avoir le cœur léger, être au « top », être dans une forme « ascendante » ou inversement « être dans le trente-sixième dessous » sont des expressions qui montrent assez combien nous associons facilement « haut et bas » avec la courbe des moments de nos existences.

Et les disciples de Jésus, eux non plus, n’ont pas échappé à la règle. Leur vie à la suite de cet homme passait, elle aussi, souvent par des hauts et des bas. Un jour, Jésus leur demanda ce que les gens pensaient de lui. Et ils lui répondirent : "Certains disent que tu es Jean-Baptiste ; d’autres, Elie ; d’autres, l'un des prophètes". Alors Jésus leur demanda : "Mais vous, qui dites-vous que je suis ?". Et l’apôtre Pierre répondit : "Tu es le Christ" (Marc 8/29).

C’était la première fois que l’un des disciples disait si explicitement sa foi. Et ce jour-là, après cet échange sans doute, Pierre et les autres disciples ont dû se sentir pousser des ailes ! Oui, cet homme qu’ils suivaient était bien le Messie ! Il était celui que tout Israël attendait, espérait depuis si longtemps ! Et eux, ils étaient là, avec lui ! Pensez donc comment ils devaient se sentir heureux !

Mais l’euphorie de ce moment ne dura qu’un instant. Parce que, sitôt après, Jésus leur annonça quelque chose d’aussi inimaginable que terrifiant. Oui, « il fallait » qu’il aille à Jérusalem pour y être mis à mort et ressusciter le troisième jour. Il fallait ! Et là, tout semblait s’effondrer soudain ! Le Messie mis à mort ! Impossible, inimaginable ! Quand à la résurrection, pas besoin d’en parler, ils ne comprenaient même pas ce que cela voulait dire. Mais la mort, ça oui, ils savaient ce que cela veut dire !

Alors, lorsque Jésus commence ainsi à leur annoncer qu’il faut qu’il se rende à Jérusalem, c’est précisément ce même Pierre qui ne veut rien entendre ! L’évangile selon Marc nous raconte que Pierre prit Jésus à part, et qu’il se mit à lui faire de vifs « reproches ».

Reproche sans doute de les faire passer ainsi de la confiance au doute, de l’exaltation à l’abattement et au scandale. Pierre ne cherche pas d’explications. Non, il reproche tout simplement à Jésus de gâcher le bel enthousiasme dont il vient de faire preuve en confessant sa foi.

Non, jamais, au grand jamais, il ne peut être question d’aller à Jérusalem pour y voir le Christ mourir ! Pas après tout ça ; pas après ces années passées ensemble ; pas après toutes ces difficultés et les rejets qu’ils ont dû endurer. Non, parce que la montée à Jérusalem ne peut pas signifier la descente au tombeau ; parce que Jérusalem ne pourra qu’être leur victoire et non leur défaite.

Et là, c’est Jésus, qui « se retourne », qui « regarde ses disciples » et qui fait des reproches à Pierre. Reproche de ne pas comprendre que la gloire du Messie ne passe que par l’abaissement, la souffrance et l’obéissance. Reproche de ne pas vouloir se plier à la volonté de Dieu, aussi absurde qu’elle puisse leur apparaître. Reproche enfin de vouloir la résurrection en faisant l’économie de la croix.

Dures paroles que celles-là !

Parce qu’au fond, nous comprenons tellement bien les disciples. En effet, pourquoi devoir passer sa vie par des hauts et bas ? Pourquoi ne pas aller tout de suite au plus haut, au meilleur, sans s’encombrer du plus bas de l’existence ? Pourquoi ne pas prendre de discrets raccourcis qui vous mènent tout de suite au plus haut ? Et puis surtout, pourquoi devoir redescendre lorsqu’on a déjà touché au plus haut des sommets ? Durs reproches que ceux de Jésus à ses disciples ! Des disciples dont le moral et la confiance sont soudain au plus bas.

Et les voilà, disciples marchant sur cette route de Jérusalem qu’ils n’ont aucune envie d’emprunter. Et là, un jour, Jésus prend à part Pierre, Jacques et Jean et les conduit sur le sommet d’une « haute montagne ». Bien sûr, Jésus a l’habitude de cela. De ces moments loin des foules, de ces moments où il peut prier dans la solitude. Mais, ce jour-là, il se passe quelque chose d’insolite, d’inexplicable. Il est « transfiguré », transformé, métamorphosé. « Ses vêtements deviennent resplendissants ». Et les disciples, éblouis, ne savent que dire, que penser. Non seulement Jésus est transfiguré, mais voici qu’« Elie et Moïse » leur apparaissent…

Sans doute, les disciples ne sont-ils pas loin de penser que le Royaume de Dieu vient d’arriver, d’un coup, d’un seul ! Oubliée Jérusalem, oubliées la croix et la mort, oubliées la passion et les souffrance à venir ! Oui, Pierre a bien raison, « il est bon » qu’ils soient là, sur cette montagne ; là avec le Messie resplendissant, là avec Elie et avec Moïse ! Il est bon que nous soyons tous là, sur cette montagne de la Transfiguration. Et Pierre, a envie que ce moment se prolonge… indéfiniment. Dresser trois tentes, comme pour fixer, ancrer, à jamais ce moment merveilleux. Dresser des tentes comme pour faire que le Royaume trouve enfin sa demeure dans ce monde. Dresser des tentes, et jamais plus ne devoir descendre de là !

Oui, Pierre a raison, d’autant plus que maintenant la nuée (Dieu lui-même !) vient les envelopper et qu’une voix retentit. Une voix comme celle qui se fit entendre lors du baptême de Jésus. Une voix qui dit : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le ».

Et les disciples ont beau être saisis d’effroi devant cette manifestation divine… ils savent qu’ils ont touché au but, au sommet. Ils savent qu’ils ne se sont pas trompés. Et ils regardent encore pour se convaincre qu’ils ne rêvent pas… et puis soudain… plus rien. Plus d’Elie, de Moïse ou de nuée. Plus que Jésus qui est devant eux. Pareil à lui-même.

-o-

Pierre et les autres disciples auraient pourtant tant aimé que l’histoire se termine ainsi, sur cette montagne de la Transfiguration entourés et abrités par la nuée. Au cœur même de cette exaltation, de ces hauteurs. Mais maintenant, il leur faut redescendre, reprendre la route de Jérusalem. En espérant, juste que Jésus se trompe sur l’issue du voyage.

Le sommet de cette haute montagne n’était qu’un passage. Un passage pourtant essentiel parce qu’une fois encore leur confiance, leur foi aura été confortée. Parce que, même s’ils devaient vivre dans les semaines prochaines les choses les plus terribles, les plus douloureuses qui soient, les disciples savent que ce Messie qu’ils suivent et qui marche peut-être vers sa mort, est celui que Dieu a choisi, et que jamais il n’abandonnera. Bien sûr, pour le moment, ils ne savent pas encore, ils ne comprennent pas encore ce que cela voudra dire. Ils espèrent juste que la mort ne sera pas au bout du chemin.

Pour l’heure, ils reprennent la route de Jérusalem ; ils font ce que les disciples font, ils suivent leur Messie sans savoir très bien où cela les mènera. Ou du moins, ils préfèrent ne pas trop savoir !

Et ainsi, s’avancent les disciples vers Jérusalem. N’osant plus poser trop de questions. Convaincus maintenant que, contrairement à ce que pensent certains, pour un disciple, il ne s’agit pas de s’asseoir jusqu’à ce que tout s’éclaire, jusqu’à ce que tout soit compris… pour enfin se lever et partir. Non, ce n’est pas ainsi que ça marche ! Parce qu’ils savent que c’est en chemin qu’un disciple apprend, en marchant… et en étant, sur ce chemin, transformé… peu à peu. Parce que tout ne devient pas clair en un instant… parce qu’il faut aussi faire l’expérience de la plaine avant de gravir les sommets. Et parfois aussi, en redescendre, même lorsqu’on n’en a aucune envie. Tout simplement parce qu’il faut suivre celui qui vous précède déjà.

Et pourtant ! Pourtant, à un moment de leur vie, sur cette haute montagne, trois disciples partagés dans leur sentiments, dans leur confiance, ont pour ainsi dire anticipé, goûté à l’avance un peu de cette hauteur, de cette quiétude, de cette ineffable beauté à laquelle ils aspiraient tant. Mais, ce jour-là, sur la montagne de la Transfiguration, ils auront appris que connaître la nature véritable du Christ, le confesser comme Messie d’Israël, cela n’est rien si l’on n’est pas capable de le suivre… sur les hauteurs comme dans les plaines…

Amen.




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