|
|
Accueil |
Envoyer à un ami |
Version imprimable |
Augmenter la taille du texte |
Diminuer la taille du texte
Marc 08 v 27-35 Gérard DELTEIL
Texte : Marc 8/27-35
Genre : Prédication Auteur : Gérard DELTEIL Source : Le silence de Dieu. Carême protestant, 1995 (p. 13-17). Conférence protestante de Carême diffusée sur France Culture le 18.03.1995. AU CREUX DU SILENCE, LA PAROLE “Qui dites-vous que je suis ?” Marc 8/27-35 Le silence de Dieu reste une énigme : tel fut notre point de départ. La parole en est une autre. Nous ne sommes plus comme Jeanne d’Arc qui entendait ses voix. Que peut-être aujourd’hui une parole de Dieu ? Enigme aussi, et redoutable, car se croire investi d’une parole de Dieu nous semble une prétention inquiétante, qui expose à toutes les dérives, des croisades de jadis aux intégrismes d’aujourd’hui. La tradition biblique connaît cette double énigme. Elle la préserve même. La parole reçue n’efface pas la traversée du silence. Les questions, les doutes, l’angoisse même ressurgissent. La parole se vit à l’épreuve du silence. Ce silence lui-même reconduit à la parole, à l’attente d’une parole. Car la parole n’est pas une évidence assurée, un objet disponible comme un savoir. C’est la rencontre du Dieu qui vient. Evénement que nul ne peut commander ou provoquer à sa guise. On pourrait même dire : plus la conviction est forte ici que Dieu a parlé, qu’il parle encore, qu’il parlera demain - et plus elle laisse ouvert l’espace du silence. Comme si parole et silence allaient de pair. Que serait d’ailleurs une parole qui occuperait tout l’espace, qui envahirait tout le temps, qui ne laisserait aucun vide ? J’aimerais suggérer aujourd’hui que le silence de Dieu protège la parole : il la préserve de se dégrader en un discours plein, sans failles, totalisant, qui fermerait la voie (voix) à tout dialogue possible. Il faut du silence pour que la parole de l’autre puisse naître. Le silence de Dieu protège la parole. Et la parole fissure le silence, elle le pénètre, elle le préserve d’être un désert ou un vide absolu. Parole et silence de Dieu sont comme les deux faces d’une même énigme. Cette imbrication est si étroite qu’Elie Wiesel, qui par son histoire et par toute son oeuvre a été affronté au silence de Dieu, a pu écrire : “Savons-nous quand sa parole nous pénètre et quand c’est son silence qui nous fait frémir ?”(1). Parole et silence mêlés. C’est cette relation que j’aimerais mettre en lumière, à travers quelques coupes dans les Ecritures, de Moïse à Jésus. * * * Avec Moïse, nous sommes aux origines du peuple d’Israël. Le récit de l’Exode est un récit des origines. Nous savons mieux aujourd’hui l’importance de ce genre de récits. Ils ont une valeur fondatrice. Ils fondent l’identité de la communauté. Ils enracinent cette identité dans une mémoire narrative. Ici c’est d’une parole que le peuple reçoit son identité. Double dévoilement : Dieu se dévoile lui-même à ce peuple d’esclaves. Et le peuple accède à son humanité au travers de cette parole qui le révèle à lui-même, et le met en route vers sa liberté. Le récit fonctionne donc sur ce rapport oppression/libération, qui peut tout aussi bien être lu comme un rapport silence/parole. Le point de départ, c’est l’oppression, la souffrance des esclaves en Egypte sous le pouvoir du pharaon qui est un véritable trait d’union entre le ciel et la terre. Rien ne semble pouvoir troubler l’ordre quasi divin du pharaon. Pour les hébreux, c’est le malheur. Nul qui entende leurs cris. Le silence de Dieu. Le silence jusqu’à cette scène du désert où Moïse rencontre la parole : “J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte, et je l’ai entendu crier sous les coups de ses gardes-chiourmes. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour les délivrer... Va maintenant, fais sortir d’Egypte mon peuple” (Exode 2/7-10). La parole rompt le silence. Mais elle va s’évanouir aussi dans le silence du désert. C’est une promesse de liberté, où Dieu se révèle comme le Dieu de l’inespéré. Pour Moïse, c’est l’appel à partir. Cette scène a valeur de révélation. C’est pourquoi dans tout le débat qui suit, où Moïse objecte et résiste à cet appel, Dieu dévoile son nom. La réponse reste énigmatique. C’est une formule qui peut d’ailleurs se traduire de diverses manières : “Je suis celui qui suis” (Jérusalem), “Je suis qui je suis” (Pléiade), “Je suis qui je serai” (TOB), etc. Au moment où il se donne, ce nom garde quelque chose d’imprenable qui nous échappe. La parole ne se laisse pas maîtriser. Elle est en mouvement, ce qu’a voulu signifier la traduction oecuménique : “Je suis qui je serai”, c’est-à-dire vous n’aurez jamais fini de me découvrir et je n’aurai jamais fini de vous étonner. Même en croyant me connaître, vous ne me connaîtrez pas encore, car mon nom est toujours au-delà de ce que vous pouvez en percevoir, ou pour reprendre le commentaire d’Elie Wiesel, “je ne me définis pas dans le présent, mon nom lui-même est une projection dans le futur”(2). C’est un Dieu en route, qui appelle un peuple à partir vers le pays de sa liberté. Le nom de Dieu est un nom de voyage, qui se dévoilera chemin faisant. La parole se donne ainsi, mais elle préserve toute une part d’énigme, de non-dit. Dieu dit son nom. Mais ce nom nous échappe. Il garde son secret. Nul n’a prise sur lui. Ce récit n’est pas des plus anciens. Si j’en crois certaines recherches contemporaines, il proviendrait d’une période proche de l’exil, c’est-à-dire de cette grande crise, qui semble marquer la mort du peuple, la perte de sa terre, de son temple, de son culte, de sa liberté. L’exil, c’est l’effondrement de tout ce que le peuple avait cru, avait espéré, de tout ce qui avait justifié son histoire. C’est le silence de Dieu, c’est le temps de son absence. Alors cette écriture de l’Exode serait ici une manière de ressaisir la promesse des origines, de retrouver la parole du commencement. Le Dieu qui a sauvé son peuple de l’oppression de l’Egypte saura bien ne pas l’abandonner au silence de l’exil. Celui qui a donné la liberté aux origines saura bien à nouveau appeler son peuple à la liberté. C’est dans cet affrontement à l’épreuve de l’histoire que s’approfondit la théologie d’Israël. C’est dans cette traversée du silence que ressurgit la Parole. Le silence n’est pas sans la parole. Et la parole n’est pas sans le silence. Qu’est-ce à dire, sinon que la Parole nous surprend toujours. Elle excède ce que nous pouvons en dire, ou ce que nous croyons en savoir. Nous ne la connaissons que par les traces de son passage, ces traces que sont par exemple les Ecritures, mais elle nous devance toujours. C’est pourquoi nul n’est maître de la Parole. Nulle Eglise. Nulle théologie. Nul magistère. Personne ne saurait la fixer, la définir, la tenir sous son contrôle ou en sa possession. Cette liberté de la Parole a été une des grandes affirmations de la Réforme au XVI° siècle, elle est aujourd’hui la plus radicale contestation de toute forme d’intégrisme. Car l’intégrisme, c’est la volonté de fixer la Parole, et la prétention d’en détenir seul la juste compréhension. L’intégrisme n’a plus rien à découvrir, il n’a qu’à défendre. Il sait tout déjà. Son Dieu n’a plus aucune surprise. Pas l’ombre d’un silence. Tout autre apparaît le Dieu de l’Exode ou le Dieu de Jésus. C’est le Dieu de l’inattendu, dont le silence même ouvre à l’imprévisible. * * * Nous n’avons pas fini de nous interroger sur Jésus. L’écho rencontré par des publications récentes, les travaux de Drewermann ou le livre de Jacques Duquesne par exemple, témoignent d’un intérêt toujours en éveil. Ici, à première vue en tout cas, le silence fait place à la parole. Nulle part dans la Bible la “parole” ne se réduit à des mots, elle est toujours en même temps parole, acte, événement (c’est d’ailleurs la richesse du mot hébreu que de signifier tout cela). Mais jamais autant qu’ici la parole ne fut présence. Tellement bien que l’évangile de Jean, au moment de raconter Jésus, commence par cet admirable poème de la Parole, qui culmine dans l’affirmation : “La Parole a été faite chair, elle a habité parmi nous...”. Toute la vie de Jésus est parole, mais sa parole ne ressemble à rien d’autre : ni au discours d’un visionnaire, ni à la sagesse d’un maître, ni aux invectives d’un prophète, ni aux propos de table d’un invité-surprise. Elle est un peu de tout cela, et bien autre chose encore. Elle est un événement qui bouscule l’existence. Elle est une présence qui parle d’elle-même. Elle est une énigme, telles les paraboles, qui n’en finit pas d’intriguer. Parole lancée à tous vents, en tous lieux. Parole qui ne se protège pas, qui s’expose au contraire, qui provoque et dérange. Parole qui ne cherche même pas à se survivre, car Jésus n’a rien écrit, il n’a rien laissé, il a tout donné à la parole, c’est-à-dire abandonné au silence. C’est de la mort de sa parole que sont nés tous ces témoignages qui entendent rendre compte de ce qu’il a dit, de ce qu’il a fait, de ce qu’il a été et de ce qu’il est aujourd’hui. Ces témoins nous renvoient l’écho de ce que la parole de Jésus a suscité. Ne cherchons donc pas dans les évangiles une biographie de Jésus, qui viendrait satisfaire notre curiosité historique ou psychologique. Chaque évangile est une certaine lecture de l’événement Jésus, un témoignage de foi en forme de récit. Toutes les procédures du récit - le développement de l’intrigue, le choix des scènes, le jeu des acteurs, et jusque au dénouement - sont mises au service d’un projet théologique : proposer un regard sur Jésus, une réponse à la question “Qui était-il ?”, une invitation à croire en lui ! Le premier de ces récits, le plus ancien donc des évangiles, celui de Marc, est construit de manière étonnante ; Jésus est toujours en déplacement. Il passe sans cesse d’un lieu à un autre : de la campagne au bord de la mer, du bord de la mer à la synagogue, de la synagogue à la maison, de la maison au désert. Nul autre évangile ne nous montre autant de déplacements de Jésus. C’est, pensera-t-on, une manière de disséminer la parole le plus largement possible, de la répandre partout. Mais c’est bien davantage, suggère un de nos exégètes les plus stimulants, Daniel Marguerat : “à peine l’identité de Jésus est-elle déclarée, écrit-il, que l’intéressé disparaît”. La question va donc rebondir plus loin, sans cesse. “La multiplication des départs de Jésus, dit encore Daniel Marguerat, place le lecteur en face d’un Christ qui devance, d’un Christ constamment hors d’atteinte. Toute réponse sur l’identité de Jésus est remise en jeu par son départ”(3). Jésus s’en va, et il laisse le silence derrière lui. On aimerait arrêter, retenir sa parole. Mais elle échappe, elle est déjà partie, ailleurs, plus loin. La mobilité de Jésus traduit bien une intention : Jésus comme une question toujours ouverte. La réponse donnée est sans cesse remise en question. Nul savoir sur Jésus où nous puissions nous installer comme dans une citadelle. Nul acquis, nulle expérience, nulle mémoire, nulle tradition, qui ne doive être remis en jeu. Le Christ ne se donne que comme celui qui s’en va. La parole ne nous atteint que comme celle qui nous échappe. La foi ne s’offre qu’à celui - ou celle - qui ne la “possède” jamais. Chaque réponse trouvée est là pour nous emmener plus loin, pour que nous cherchions encore davantage, et que nous espérions encore davantage. Quel défi pour nous-mêmes, et pour toutes nos Eglises ! Certes, Marc n’est pas le seul évangile. Matthieu, par exemple, consolidera là où Marc plutôt désécurise. Peut-être est-ce le défi que nous avons besoin d’entendre ? L’instabilité de notre temps avive en nous, comme dans toutes les Eglises, le besoin de sécurité, de repères fixes, de doctrines inébranlables, de certitudes sans aucune faille. “Le lecteur de Marc, conclut Daniel Marguerat, apprend que s’installer dans le savoir est le contraire de l’évangile. Il faut sans cesse se risquer à commencer”(4). Un bref dialogue, au coeur de l’évangile, illustre ce renversement. C’est comme une plaque tournante de tout le récit de Marc (Marc 8/27-35). Tout en marchant, Jésus questionne ses disciples sur sa propre identité. “Qui dit-on, qui dites-vous que je suis ?”. Question étrange : Jésus ne dit pas qui il est, il ne dit pas comment il se comprend. Il cherche, il demande une réponse. Serait-ce qu’il s’interroge lui-même : quel chemin vais-je suivre ? Qui vais-je choisir d’être ? Jésus : question ouverte, qui cherche sa réponse. Qui es-tu ? Les idées sont partagées. Pour les uns, tu es Jean-Baptiste, pour d’autres Elie, ou un autre prophète. Jésus se trouve ainsi ramené à ces grandes figures, presque des figures de légende, qui travaillaient l’imaginaire d’Israël. Figures du passé. Elles interprètent Jésus comme une reprise du passé, une reproduction du passé. Il recommence hier. Il répète ce qu’on a déjà connu. Toute autre est la réponse de Pierre. Il nomme Jésus dans le futur. “Tu es le Christ”. Tu es en avant de nous. En avant de tout ce que nous pouvons savoir ou comprendre. Tu es l’inconcevable. Tu es l’inespéré. Tout semble dit : tu es l’unique. Cette image, Jésus l’entend et il la brise. Dans ce titre de victoire, il déchiffre le chemin inverse, un chemin d’humiliation et de rejet qui l’attend. Dès lors, dit le récit, “il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté”... Il faut qu’il prenne en charge cette face négative de la vie pour assumer tout l’humain, pour être humain, comme nous, et pour ouvrir tout l’humain à l’espérance. Le choix est fait. Le chemin est pris. Dans la croix de Jésus se rejoignent parole et silence. Jamais parole ne fut plus grande que ce silence. Jamais silence ne fut plus grand que cette parole. (1) Elie WIESEL : Tous les fleuves vont à la mer - Mémoires. Paris, Seuil, 1994, p. 132. (2) Elie WIESEL : op. cit., p. 132. (3) Daniel MARGUERAT : “La construction du lecteur par le texte (Marc et Matthieu)”, in The Synoptic Gospels : source criticism and the new literary criticism. Ed. by Camille Focart, Leuwen, University Press, 1993, p. 247-248. (4) id., p. 262. Autres textes de la même catégorie
|
Inscription à la newsletter
|
Cultes contemporains
Marc 07 v 1-23 David Mitrani (2)