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Marc 07 v 31 - 37 Pierre MULLER



Prédication

Du silence à la parole : voilà, frères et sœurs, le parcours que trace aujourd’hui l’Evangile. Voilà la brèche qu’il ouvre. Voilà l’espérance qu’il dresse au cœur de notre culte.

Du monde du silence, un homme accède au miracle de la parole.

Dans ce petit récit, je voudrais commencer par la fin. Car, dans cette mise en scène, il y a une progression étonnante. Au départ, l’absence de toute parole : un homme muré dans son silence. Au centre, un mot, un seul, de Jésus. Au terme, la parole se met à circuler, elle se propage partout. Elle commente, elle interprète, et elle nous donne par là une clef de lecture. “Il a bien fait toutes choses” ; c’est la reprise mot pour mot du récit de la création dans Genèse 1, au soir du sixième jour, et de la naissance de l’être humain comme homme et femme partenaires. L’acte de Jésus est ainsi compris comme une nouvelle Genèse, comme la reprise aujourd’hui de ce poème de la création.

A cet écho de la Genèse, l’acclamation de la foule en mêle un autre : “Il fait entendre les sourds et parler les muets”. Ici, c’est une allusion à l’une de ces grandes prophéties oubliées de l’histoire d’Israël : ce poème du retour de l’exil que nous avons entendu tout à l’heure, poème de l’espérance par lequel, quand tout est en ruines, Esaïe vient relever le courage de son peuple et lui annonce l’espérance ultime, celle d’une libération de toute la vie. Le récit noue ainsi ces deux références, au poème des origines et à l’espérance dernière, à Genèse 1 et à Esaïe 35, comme pour nous donner une seule clef de lecture.

Tout s’entrouvre alors. Tout s’éclaire. Et d’abord ceci : la création n’est pas derrière, du côté des origines. Elle est devant comme une promesse, et comme une tâche à accomplir. Elle est à l’œuvre chaque jour au cœur de notre histoire. Quelle est la figure de cette création ? C’est que l’être humain s’éveille à la parole.

Au départ, tout souligne l’absence de l’homme à lui-même : cette fermeture sur soi, cette éternité de silence. La parole, il ne peut ni l’entendre, ni la dire, ni peut-être même l’imaginer. Peut-on mieux exprimer l’homme absent à lui-même, en manque de liens avec d’autres, puisque incapable de communiquer ? L’homme étranger à soi, parce que muré sur soi. Il porte bien en lui une parole, mais captive, tant elle gît, nouée, au fond de lui-même. Aussi dans le récit n’est-il d’abord qu’objet. Objet de compassion, puisque d’autres le “portent” à Jésus, comme des amis lui avaient “porté” le paralytique de Capernaüm. Objet de discours ou de secours, il n’existe qu’au passif, comme un corps-objet.

Cet homme est mis au centre par l’Evangile comme figure de notre humanité commune. Non pas une exception, mais plutôt une parabole. Parabole du monde païen, en manque de la Parole qui le révèle à lui-même. Parabole de nos vies refermées, coupées de la Parole qui ouvre à la vie en plénitude.

Que se passe-t-il au travers de la rencontre de Jésus ? Cet homme-objet devient sujet. Celui qui était sans voix s’éveille à la parole, c’est-à-dire aussi à sa liberté, à son histoire, à ses capacités de communication. Certes, ce n’est pas sans labeur ni souffrance. Le langage assez naïf du récit porte la trace de ce difficile travail de la naissance d’un être humain à lui-même, de ce parcours laborieux du corps à la parole, et d’un être disloqué à un humain appelé comme sujet.

Alors, la création, c’est ce commencement d’humanité. Ce travail d’une naissance. Ce tout premier balbutiement d’une parole inédite, jamais dite. Chacun de nous est ainsi porteur d’une parole enfouie, ignorée des autres et de lui-même, une parole perdue, et pourtant unique. Que cette parole un jour puisse se dire, et qu’elle soit entendue, voilà le miracle. La création n’est pas derrière, elle est devant.

J’ajoute maintenant ceci : la création ne reproduit pas un modèle. Elle fait naître de l’autre, du jamais vu, de l’inouï. Elle ne répète pas, elle innove.

Regardons de plus près. Dans ce récit, les gestes de Jésus sont multiples. La parole est unique : elle tient en un mot, en un verbe, en un acte. Les gestes se déclinent sur le mode du toucher, c’est-à-dire de la proximité des corps et de la reconnaissance. La parole est centrale : c’est la parole qui engendre. Le récit le souligne, d’ailleurs : “Il lui dit : ephphata, c’est-à-dire ouvre-toi. Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait correctement”.

Ainsi, la vie se reçoit d’une parole qui nous fait naître à nous-même. La parole de Jésus appelle en chacun la vie à se lever. Elle atteint jusqu’aux replis les plus cachés, jusqu’aux zones les plus obscures de l’existence pour appeler cet être qui n’est pas encore, cet être à-venir. Elle en a le pouvoir, parce qu’elle est elle-même tout entière sous le signe du don de la vie. Jésus donne la vie, parce qu’il est lui-même la vie donnée sans limites, jusqu’à l’extrême. La vie donnée par amour, pour que d’autres en vivent.

La vie se reçoit d’une parole qui nous donne à nous-même. Mais précisons tout de suite : cette parole ne parle pas à notre place, elle éveille chacun à sa propre parole. C’est très frappant ici : l’homme se met à parler, pour dire quoi ? Cette parole inconnue, toute neuve, qui n’avait jamais pu se dire en lui. Tant d’hommes et de femmes n’existent aujourd’hui que dans le discours des autres : discours social, discours médical, discours judiciaire, discours pénal, sans avoir une voix à eux qui puisse se faire entendre, et qui soit sûre d’être entendue. Tant d’hommes et de femmes sont ainsi condamnés au silence, dont la parole n’est plus qu’un cri, ou une plainte : parole en miettes, en lambeaux, déchiquetée.

La parole de Jésus n’est pas un mot d’ordre. Elle n’impose rien. Elle n’endoctrine pas. Elle ne se substitue pas à notre propre parole, mais elle l’éveille, au contraire, dans ce qu’elle a d’unique.

Cette parole à son tour engendre la parole. Les autres aussi se mettent à parler. Ce petit récit devient un poème de la communication. D’autres paroles naissent, s’échangent, circulent : une communauté de la parole surgit ici, de l’autre côté des frontières, parmi les marginaux. Car — ne l’oublions pas — tout ceci se passe en dehors d’Israël, à l’étranger, chez les païens, parmi les laissés pour compte. La parole naît dans ce désert de la parole.

Elle naît de façon inattendue, car la parole est toujours surprise. Et quand elle naît, elle a ce pouvoir de tisser des liens, d’éveiller de la communication, d’engendrer de la relation. La parole, c’est toujours un appel à l’autre, pour qu’il réponde, un signe pour qu’il se sache reconnu, relié.

Du temps de Marc, c’est pour célébrer la naissance de l’Evangile hors frontières, parmi les païens. Pour nous aujourd’hui, ici, c’est pour célébrer la force de vie de l’Evangile, affrontée aux limites. La Parole vient porter l’espérance jusque dans les lieux les plus déserts de nos vies. Elle est toujours, et jusqu’à l’extrême, signe d’une promesse, d’un “accueil” ; rappelez-vous la parole de John Bost : “Ceux que tous repoussent, je les accueillerai au nom de mon Maître”. Voilà notre tâche humaine : travailler à tisser des liens, à faire naître de la parole. Appeler la vie à grandir, fût-ce dans un geste ou un sourire, partout où elle est compromise.

Poème d’une création en souffrance. Non pas derrière, dans l’énigme des origines, ni seulement devant à l’horizon dernier de l’aventure humaine, mais ici, sur terre, à l’œuvre parmi nous.

C’est dans cette promesse que nous pouvons nous reconnaître. C’est elle qui soutient notre courage. C’est à elle que nous voulons répondre. C’est cette Parole qui fait boule de neige que nous voulons mettre en avant et proclamer à l’occasion de « 2003 — Année de la Bible » !

Amen.



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