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Luc 9 v 11-17 David Mitrani



Texte : Luc 9/11-17
Genre : Prédication
Auteur : David MITRANI
Source : Prédication pour le 05.05.2002 à Jarnac (16).



Chers amis, les textes choisis pour aujourd'hui par les catéchumènes nous placent devant un dilemme : voulons-nous être disciples ou apôtres ? En fait, il y a sans doute parmi vous, peut-être parmi les plus jeunes, peut-être parmi les plus lucides, un troisième choix possible, consistant à répondre à peu près ceci : "Moi, je n'ai rien demandé !"… Alors, disciples, apôtres, ou bien récalcitrants ? Car nos histoires de ce matin nous montrent bien ces trois attitudes, oui, les trois, et chez les mêmes personnes !

Tout d'abord, je voudrais vous rendre attentifs à la troisième, celle qu'on pourrait oublier alors que c'est elle qui tient le plus de place. "Moi, je n'ai rien demandé". Parce que, à cette attitude, à cette réponse qui peut être la vôtre devant l'appel des pêcheurs et la multiplication des pains, on peut dire que c'est vrai, comme on peut dire que c'est faux, comme on peut hausser les épaules en remarquant "et puis après ?"…

"Moi, je n'ai rien demandé". C'est vrai. C'est vrai que nos hommes, nos Pères, les disciples, les apôtres, n'ont rien demandé non plus. Dans nos textes, ils se contentent d'être là. Ils ne sont pas allés chercher Jésus. Lorsqu'il passe, ils ne lui demandent rien. Et même plus tard, lorsque la foule est là qui l'écoute, ils font juste remarquer qu'il est tard et que les gens – c'est-à-dire eux aussi – ont faim et sommeil, bref : ils veulent, passivement ou activement, ils veulent que Jésus leur fiche la paix ! Cette attitude peut sembler bien étrange, quand on a Jésus sous la main…

Mes frères et sœurs, nous, nous avons Jésus sous la main, et nous sommes comme eux. Parfois, comme la foule, nous sommes avides de son enseignement ou de ses miracles, c'est-à-dire de recevoir, de profiter, de pomper tout ce qu'il y a à pomper. Là, nous demandons ! Mais sinon, pour la vie de chaque jour, pour le métier aussi bien que pour l'organisation de la société, pour les petites affaires comme pour les grandes, non, nous ne lui demandons rien ! Ni à lui ni à personne ! Il semblerait que, depuis quinze jours, certains se soient rendus compte que, comme attitude générale, cela pouvait aboutir à des conséquences fâcheuses…! Mais en tirerons-nous des leçons durables non seulement au niveau politique, mais aussi, mais d'abord, à l'échelle de notre quotidien ?

De toute façon, et vous l'avez bien vu dans nos histoires, Jésus n'en a cure. Toi, tu n'as rien demandé ? Qu'importe ! Jésus a un projet pour toi. Jésus passe, et il a quelque chose à dire, que même les oreilles les mieux bouchées entendront. Jésus est Seigneur, ce qui veut dire qu'il dirige, qu'il soumet la réalité à son projet à lui qui est le projet de Dieu. Il parle, et ce qu'il a dit est. Comme dans le poème sur la Création, qui ouvre notre Bible. Il dit "suis-moi", et ils le suivent. Il énonce un projet, et la suite des livres bibliques montre ce projet s'accomplissant. Et même sans paroles, la bénédiction porte fruit, la bénédiction des pains et des poissons nourrira 5 000 hommes, et il en restera !

Alors, devant cette réalité plus encore que devant les conséquences sociales de ce refus de la relation qui engage, autant abandonner ce refus ! Puisqu'il ne sert à rien, pourquoi se fatiguer à le maintenir ? Pourquoi se fatiguer à maintenir un splendide isolement qui n'est, de toute façon, que de surface, et que le Seigneur du monde peut balayer d'un regard, d'un silence, d'une bénédiction, d'un appel ? Par peur, peut-être ? C'est la réaction de Pierre dans sa barque de pêche. Par crainte d'être incapable ou indigne ? C'est bien le sens de cette réaction de Pierre, mais peut-être aussi de celle des disciples qui savent bien qu'ils ne peuvent pas assumer cette foule qui est là loin de chez elle. Oui, je n'ai rien demandé, c'était pour qu'on me laisse tranquille, pour préserver mes faibles remparts, pour ne pas couler, pour ne pas laisser voir ma faiblesse, pour ne pas faillir à la tâche. Je n'ai rien demandé, c'était pour continuer à ne pas trop exister, pour ne pas trop risquer d'être. Mais ça ne sert à rien. Voilà Jésus qui passe…

Alors, s'il m'appelle, serai-je apôtre, ou bien disciple ? Ces deux mots que nous employons n'importe comment, quand nous parlons de ceux que les évangélistes nous montrent autour de Jésus, sont des mots absolument différents. Le disciple, c'est celui qui suit un Maître. L'apôtre, c'est celui qui est envoyé. Au disciple, Jésus dit "Viens", tandis qu'à l'apôtre, il dit "Va". Le mouvement, le projet de vie, ne sont pas du tout les mêmes. Vais-je suivre Jésus, ou bien partir loin de lui pour exécuter ses ordres ? Cette question n'est pas rhétorique, mais bien réelle, et elle court depuis le début de la Révélation biblique, et sans doute courra-t-elle jusqu'au grand Jour du jugement !

Ma foi, ma vie chrétienne, mon existence sociale, familiale, professionnelle, sont-elle orientées vers Jésus, ou bien à partir de Jésus ? L'Evangile qui me lie à Jésus est-il centripète ou centrifuge ? Pour le dire autrement, l'Eglise sera-t-elle le centre de mes préoccupations, ou le cadet de mes soucis ? Vivrai-je pour l'Eglise, ou bien me servirai-je d'elle ? Je crains fort de devoir répondre à ceci, car alors, à n'en pas douter, ma réponse sera la même que celle des plus illustres prédicateurs d'autrefois dont je désapprouve par ailleurs le libéralisme ! Mais s'il faut opposer le fait de suivre Jésus et celui de vivre de sa parole loin de lui, alors, oui, choisissons le second terme. A quelques jours de fêter l'Ascension, il faut se rappeler que cette fête dit précisément ceci ! Il s'est arraché à nous pour nous forcer à partir…

Mais, chers amis, les textes de ce matin m'éviteront ce choix si difficile, et m'éviteront aussi de vous dire que l'Eglise ne sert à rien, ce qui serait une ânerie. Car Jésus nous appelle à sa suite, et il nous y appelle à plusieurs. C'est ça, l'Eglise : des frères et sœurs dans cette marche à la suite de Jésus. Pas forcément venant de la même barque. Pas forcément marchant du même pas, d'autres textes le disent clairement. Pas forcément d'accord, y compris sur l'essentiel, et c'est vrai que l'Eglise n'a jamais été unie, pas même à l'époque du Nouveau Testament… Mais tous ont laissé quelque chose de l'essentiel de leur vie sans Jésus, pour y mettre à la place ce Jésus si étrange et irrésistible !

Ce serait une autre prédication, mais il est frappant de les voir tous, tout au long de l'Evangile et des Actes des apôtres, abandonner une part de leur identité… Etais-tu connu comme pêcheur ? Tu as abandonné la pêche ! Etais-tu connu comme escroc ? Tu as donné gratuitement et abondamment ! Etais-tu connu comme fou ? Tu es devenu plus sage que d'autres ! Etais-tu connu comme infirme ? Tu as pu entrer en sautillant de joie dans la communauté de ceux que Jésus a guéris, guéris de leurs infirmités, guéris de leur isolement, guéris de leur existence antérieure, guéris de ce qui n'était pas lui…

Devenir disciple, c'est donc être libéré de tout ce à cause de quoi je devais dire que moi, je n'avais rien demandé ! Un paradoxe de l'existence chrétienne est bien là : suivre Jésus, c'est être libéré des autres maîtres ; suivre Jésus et s'attacher à lui, c'est la liberté. Notre monde d'individualistes qui croient encore qu'ils peuvent arriver quelque part tout seuls, se refuse à cette évidence. Il prétend que la liberté, c'est ne suivre que soi-même. Quel enfermement, quelle prison que soi-même ! Jésus nous libère de cette prison, et le suivre, c'est le suivre vers dehors, vers la vie.

Voilà pourquoi l'autre paradoxe de l'existence chrétienne est bien là : être disciple, c'est aussi être apôtre. Etre chrétien ne peut pas signifier être chrétien pour soi-même, car être chrétien, c'est être libéré de soi-même, du souci de soi-même. Etre chrétien, c'est être chrétien pour les autres, vers les autres. On pourrait presque dire, être chrétien, c'est être christ pour les autres. Non pas se prendre pour lui, mais renvoyer vers d'autres la lumière que nous avons nous-mêmes reçue et qui nous a transformés. Non pas se prendre pour le soleil, mais peut-être seulement pour la lune dans un monde endormi dans la nuit…

"Donnez-leur vous-mêmes à manger". "Vous serez pêcheurs d'hommes". Deux images pour dire cette mission, cet envoi, par lequel Jésus nous permet de vivre autrement dans le monde où nous sommes et non pas sur un petit nuage. La nourriture vient de Jésus. En fait, la nourriture, c'est Jésus. C'est lui qui fait vivre et grandir, qui fortifie et réjouit. La mission des chrétiens, c'est de porter, d'offrir gratuitement, cette nourriture à des gens affamés – ou qui ne se rendent pas compte qu'ils le sont ou vont l'être bientôt ! C'est les attraper comme on attrape des poissons, non pour les vendre ou les manger, mais pour les sauver d'une eau empoisonnée et les remettre dans un bassin non pollué.

Aller vers les autres et témoigner de Jésus, chacun avec ce qu'il est, vers les gens tels qu'ils sont, là où ils sont, sans jugement et sans supériorité. Non pas porter Jésus, mais bien plutôt être portés par lui. L'avez-vous remarqué ? Dans la distribution de nourriture à la grande foule, c'est lui qui fait tout, il a juste besoin de porteurs, de "petites mains". Etre chrétiens, à la fois disciples et apôtres, alors qu'on n'avait rien demandé, c'est peut-être simplement ça : être les ouvriers de Jésus. C'est un bon patron, après tout : il a donné sa vie pour nous !

Amen.



Autres lectures : Marc 1/16-20
Luc 5/1-11

Cantiques :
* NCTC 208 = ARC 497 Christ est ressuscité des morts
* NCTC 244 = ARC 228 Qu’aujourd’hui toute la terre