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Luc 7 v 36-50 (Alphonse Maillot)



Texte : Luc 7/36-50
Genre : Etude biblique
Auteur : Alphonse MAILLOT
Source : Marie, ma sœur — étude sur la femme dans le Nouveau Testament. Letouzey & Ané, 1990 (p. 23-27).



Luc 7/36-50 : La pécheresse

36 Un pharisien demande à Jésus de venir manger avec lui.
37 Il vient dans la maison du pharisien et s'allonge près de la table. Mais vient alors une femme, qui était une pécheresse de la ville. Elle venait d'apprendre que Jésus s'était installé à table dans la maison du pharisien. Elle avait apporté avec elle une jarre d'albâtre (pleine) de parfum coûteux ;
38 puis, se plaçant derrière à côté de ses pieds, tout en pleurs, elle se mit à baigner de larmes les pieds de Jésus, puis elle les essuyait avec sa chevelure, et elle les embrassait en répandant sur eux le coûteux parfum.
39 En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se disait en lui-même : « Celui-ci n'est pas un prophète ; sinon, il aurait su de quelle espèce est cette femme qui le touche et que c'est une pécheresse ».
40 Mais Jésus intervint pour lui dire : « Simon, j'aurais quelque chose à te dire ».
« Parle, maître ! », répondit-il.
41 « Un certain créancier avait deux débiteurs, l'un qui (lui) devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante ;
42 or, comme ils n'avaient pas de quoi le rembourser, il leur en fit cadeau à tous deux. Lequel d'entre eux l'aimera le plus ? ».
43 « Je suppose que c'est celui à qui a été fait le plus grand cadeau », rétorqua Simon. « Réponse juste ! », dit Jésus.
44 Alors, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Regarde (bien) cette femme ! Or, toi, quand je suis entré dans la maison, tu ne m'as même pas donné de l'eau pour (laver) mes pieds, mais elle, elle les a baignés avec ses larmes et essuyés avec sa chevelure ;
45 Tu ne m'as pas donné le baiser (d'accueil), mais elle, depuis qu'elle est entrée, elle n'a pas cessé d'embrasser mes pieds.
46 Tu n'as pas versé d'huile parfumée sur ma tête, mais elle, c'est un parfum coûteux qu'elle a versé sur mes pieds.
47 Grâce à cela, je peux te dire : « Ses péchés si nombreux ont été enlevés, car elle a aimé beaucoup... Mais celui à qui on n'enlève que peu, aimera peu ».
48 Et il dit à la femme : « Tes péchés te sont enlevés ».
49 Mais les convives commençaient à se dire : « Qui est celui-ci qui enlève les péchés ? ».
50 Alors Jésus dit à cette femme : « Ta foi t'a sauvée, va en paix ».

Notes : je n'entends pas apporter un nouveau commentaire complet de tous les textes ici étudiés. Je m'intéresse seulement à l'attitude de Jésus à l'égard des femmes et, secondairement, à l'attitude des femmes à l'égard de Jésus. Ainsi la traduction (globale) n'a d'autre intérêt que d'essayer d'aider à mieux cerner la scène. Cependant quelques détails annexes nécessiteront d'être précisés (ils le sont souvent dans la TOB).

v. 37 — S'allongea près de la table : les tables étaient basses (cf. v. 49 le terme « convives » = les « allongés »).

Une pécheresse de la ville (id. v. 39) : certainement une prostituée connue, voire célèbre. Seulement le mot « hamartôlos » (« pécheur » très usité par Luc, cf. v. 34) désigne bien plus souvent « les païens » que spécifiquement les prostituées. Je n'ai pas trouvé dans le Nouveau Testament (à part Jean 8/11) d'autre exemple, et dans l'Ancien Testament rien de comparable non plus, sinon peut-être Ezéchiel 8/6 (Septante) et le livre d'Osée, tous deux pour désigner la prostitution sacrée. S'il n'était pas précisé que son apparence (son vêtement... ou son dévêtement) la dénonce (v. 39), je crois que « païenne » serait plus juste pour qualifier cette femme (Je crois qu'une fois de plus nous nous trahissons : nous lisons « pécheresse », et automatiquement c'est au péché sexuel qu'aussitôt nous songeons. Certes, il est plus que probable que cette femme est une prostituée, mais rien ne le démontre pleinement. Ce qui est sûr est qu'elle vit comme une païenne, Luc 6/32-33).

Parfum (coûteux) : la sorte du parfum est précisée, contrairement à l'huile banale parfumée dont il sera question au v. 44. D'ailleurs, la jarre d'albâtre prouve qu'il ne s'agit pas de parfum ordinaire.

v. 41 — 500 deniers : environ 2 années de travail (pour un ouvrier agricole).

v. 42 — Il leur en fit cadeau : il leur en fit grâce (charis).

v. 44 — Se tournant vers la femme : Jésus oblige ainsi Simon à se tourner aussi vers cette femme qu'il méprise. Et il va renverser doublement l'ordre de la petite parabole qu'il a dite :

a) Simon, contrairement à la coutume, n'a pas donné d'eau (pour laver les mains). La femme contrairement à tous les usages, a donné ses larmes (pour laver les pieds essuyés avec les cheveux) ;

b) Simon n'a même pas accordé le baiser de salutation à Jésus. La femme a copieusement embrassé les pieds de Jésus ;

c) Simon n'a pas donné un peu de parfum courant (huile) à Jésus. La femme a répandu toute une jarre de parfum coûteux sur les pieds de Jésus. Conclusion = elle a donné beaucoup = parce qu'elle aimait beaucoup (Jésus : v. 47) = c'est donc qu'elle a su qu'elle était beaucoup aimée = elle a été consciente qu'il lui avait été beaucoup pardonné. Mais la parabole se retourne contre Simon : tu m'as donné peu = tu m'aimes peu = tu penses donc que je (Dieu) t'aime peu = ...il te sera peu pardonné. Mais, de toute manière, tu penses qu'il y a peu à te pardonner.

v. 49-50 — A rapprocher de Marc 2/5-6. Chez Luc, les deux premières fois où Jésus dit : « Ta foi t'a sauvé(e) », c'est à deux femmes (ici et 8/48), ensuite ce sera au dixième lépreux (samaritain, 17/19) et enfin à un aveugle (18/42). Cette promesse n'y est jamais faite à un Juif « ordinaire ».

Comme chacun le sait, on a essayé de ramener cette surprenante histoire à celle de l'onction de Béthanie : Matthieu 26/6-13, Marc 14/3-9 ; dans ces deux cas, on se trouve aussi chez un dénommé Simon, mais c'est alors Simon-le-lépreux et le parfum est versé sur la tête de Jésus ; ou Jean 12/1-8 où cette fois on est chez Lazare (toujours à Béthanie), et c'est Marie qui lave les pieds de Jésus avec ses cheveux et un parfum de grand prix. Dans ces trois derniers cas, on est juste avant la Passion, et l'onction est interprétée comme annonce de cette Passion du Christ, alors que Luc l'a placée en préambule du ministère itinérant du Christ. Ainsi, dans les évangiles, le ministère du Christ se trouve en fait encadré par ces deux onctions étonnantes. On relèvera Marc 14/9 : l'acte de cette femme appartient à l'Evangile.

S'il est permis de formuler un avis (hérétique ?) dans un problème aussi complexe, je dirai qu'il n'y a eu qu'une onction (c'est vraiment un acte « eph'hapax », unique). Mais cela a beaucoup frappé chacun des spectateurs, encore plus étonnés par l'attitude passive du Christ. Ensuite les évangélistes (ou leurs précurseurs) en ont raconté ce qu'ils en avaient retenu. Mais ce n'est pas fatalement Luc qui nous donne la version la plus éloignée de la vérité (Cependant ces quatre versions sont d'accord sur quelques points : une femme a versé sur Jésus toute une amphore de coûteux parfum. Et si beaucoup de gens en furent étonnés, Jésus a accepté ce geste avec simplicité et amitié).

Dans la ligne de notre recherche, ce qui nous intéresse dans ce stupéfiant récit (qu'on aurait tort d'affadir en invoquant les coutumes de l'époque, car cette femme a vraiment fait scandale, autant qu'elle le ferait dans toute maison respectable d'aujourd'hui), c'est tout d'abord que Luc le présente comme une démonstration immédiate des bruits qui courent sur le « Fils de l'homme » (v. 34) : « Il boit, il mange (sans retenue), donc c'est un glouton et un pochard, (et pire) un ami... des pécheurs ».

Dans ce contexte, le v. 35 si discuté — la Sagesse (ne) se justifie (que) pour ses enfants — doit signifier : seuls les enfants de la Sagesse savent que la volonté de Dieu et l'obéissance à sa parole ne se logent pas dans le manger et le boire ni dans les fréquentations.

Aussitôt après cette référence à la Sagesse chez l'un de ceux qui précisément jugent défavorablement le Christ comme ami des pécheurs, a lieu une scène folle où Jésus se retrouve en présence d'un de ces pécheurs, pire encore... c'est une pécheresse (on va pouvoir ajouter : il est l'ami des pécheresses). Et celle-ci, de la manière à la fois la plus et la moins équivoque, se précipite aux pieds du Christ et fait à Jésus ce qu'une bonne épouse juive n'aurait même pas osé faire à son mari en privé. Même si cette femme n'était pas une « pécheresse », elle se conduit de la manière la plus inconvenante qui soit. C'est un acte fou et érotique dont tous les spectateurs ont dû dénoncer l'impudeur.

C'est ici que l'attitude de Jésus est étonnante, parce que justement il doit bien être le seul à ne pas s'en étonner. Il accueille cette femme et ses gestes, ses pleurs, son parfum, ses gestes, on pourrait presque dire son exhibitionnisme d'un goût douteux (Il y a là bien des leçons à en tirer sur la tenue et la... retenue des cultes ou messes compassées. Il me semble pourtant que Jésus a vu là une exception, en admettant cependant que l'onction de Béthanie et ce récit racontent la même histoire) (même et surtout à l'époque), sans rien dire, ni même esquisser une rebuffade ou un geste de (pseudo) humilité, quitte à passer pour un « non-prophète » (v. 39). En tout cas, si Jésus a été interloqué (et je pense qu'il a dû l'être), il ne le montre pas, il ne se trouble pas, et ainsi il « normalise » tous les gestes de cette femme et la « normalise » elle-même.

C'est là le point le plus important du récit, contrairement à tous les Rabbins qui craignent la femme, ses sortilèges, son charme fatalement démoniaque qui peut les fasciner (et les faire tomber... mais cela, sans doute ne l'avouent-ils que pour les autres), Jésus laisse faire. Il déjoue, désacralise et profane ainsi l'approche de cette femme, il n'est plus fatal de la convoiter, il n'est plus fatal que toute relation homme-femme soit une relation trouble, et même le serait-elle toujours un peu que ça n'a plus d'importance, en tout cas plus l'importance qu'on y attribuait et qui ne faisait qu'épaissir le trouble.

Jésus rend ainsi naturelles, normales, sans épaisseur nécessairement diabolique, les relations homme-femme.

Attention, nous ne sommes pas pour autant revenus en Eden. Et il n'est pas question de faire une coutume de cette affaire (Calvin disait la même chose... mais parce que le gaspillage de parfum lui restait sur le cœur) (Paul s'en rendra compte à Corinthe), mais le tabou de la femme vient de tomber. On n'est plus obligé d'interpréter de manière érotique tous ces « condiments » cependant érotiques au plus haut point : les pleurs, les cheveux, les pieds, le parfum, les baisers, etc… ; certes, tout cela n'est pas devenu soudain parfaitement innocent (cette femme fait les gestes qu'elle a appris et réappris). Mais cela peut cependant être désormais interprété comme la manifestation d'une amitié, car l'amitié est devenue possible entre hommes (Rabbis mêmes) et femmes. C'est une révolution. Bien plus grande qu'il n'y semble — comme c'est une révolution de découvrir un laïque qui pardonne les péchés (v. 49 = 5/20).

Comprenons-nous bien : ce n'est pas la disparition du charme féminin qui est ici montrée, c'est sa disparition comme « diabolisme » inévitable et fatalité érotique.

Inutile d'ajouter qu'après cela on a dû ajouter au « buveur et mangeur » de Luc 7/34, le « coureur » ou pour le moins le « laxiste ». Mais seul Luc semble l'avoir entendu.

Maintenant on relèvera que c'est lorsque Jésus parle qu'on peut deviner ce qui a poussé cette femme vers lui : ses péchés, son passé. Cette femme se sent pécheresse, d'autant plus qu'il semble bien que tout le monde le lui fait sentir (cf. l'attitude de Simon). Mais elle sait (comment ? par qui ? peu importe) que le Rabbi Jésus accueille les pécheurs, sans un geste pour les repousser, sans un discours moralisateur pour les écraser.

Mais on remarquera bien qu'elle n'a rien dit (idem dans les autres récits), et donc qu'une bonne confession des péchés n'est pas nécessairement bavarde ni prolixe. Et que Jésus tient pour foi et salut une attitude qui aurait rendu furieux tout autre Rabbin.

On relèvera enfin qu'il y a un a fortiori dans ce récit : si Jésus a pu voir une amie (pardonnée) dans cette pécheresse un peu hystérique... à plus forte raison, etc…, mais Simon est bien la preuve que cet a fortiori n'est pas perçu... Car, pour lui, il n'y aurait que peu à lui pardonner ; pour lui, le pardon se dose ! Comme le péché ! Comme la joie du salut ! C'est pourquoi la « Réponse juste ! » du Christ me semble fortement ironique. Cela signifie surtout : « C'est le genre de réponse que j'attendais de toi, l'amour est proportionnel aux nombres ».

Ce récit est (très partiellement) en miroir avec celui de Zachée (Luc 19/1-10).




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