Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte

Luc 6 v 17 à 26 (Vincent NEME-PEYRON)




Dimanche 15 février 2004
Pasteur Vincent NEME-PEYRON, Neuilly-sur-Seine (92)

Textes : Jérémie 17, v. 5 à 8 1 Corinthiens 15, v. 12 à 20 Luc 6, v. 17 à 26

Notes bibliques

Le genre littéraire
Le genre littéraire de la béatitude est connu dans le monde antique (Égypte, Grèce…). Dans le Premier Testament, on le trouve dans la littérature sapientiale (sagesse) et cultuelle. Le contenu de la promesse qu’il contient, a trait à la prospérité terrestre et, dans la littérature apocalyptique, au salut eschatologique (Dn 12,12).
Du point de vue formel, on trouve, à coté de béatitudes isolées, de courtes collections (Si 25,7-11). Le Nouveau Testament propose un large éventail de possibilités : des béatitudes isolées (Lc 14,15 : « Heureux qui prendra part aux repas du Seigneur »), des séries comme le début du Sermon sur la montagne (Mt 5,3-12), des béatitudes opposées à des malédictions comme ici. Des béatitudes contiennent une justification, d’autres pas ; certaines sont futures et eschatologiques, d’autres se conjuguent au temps présent ; certaines dépendent de l’action de Dieu, d’autres des hommes
Quatre écrits de la chrétienté primitive contiennent des béatitudes de la même veine : le sermon sur la montagne (Mt 5,1-12), le sermon dans la plaine (Luc 6), l’Évangile selon Thomas (Ev. TH 54,68-69), les Actes de Paul (Ac. Pl. 5-6). Ce genre perdurera. Citons une béatitude du 4ème siècle, dans les Actes de Philippes : « Bienheureux ceux qui suivent avec droiture la parole de Jésus car ils hériteront la terre, bienheureux ceux qui ont répudié la gloire de ce monde car ils seront glorifiés ; bienheureux ceux qui ont accueilli la parole de Dieu car ils hériteront de l’incorruptibilité ».

Matthieu et Luc
Les trois premières béatitudes de Luc se retrouvent parmi les quatre premières de Matthieu (Luc ignore « les affligés »). Tandis que les béatitudes sont rédigées à la troisième personne du pluriel (jusqu’au verset 10), celles de Matthieu sont toutes à la deuxième.
Tandis que Matthieu s’applique à faire ressortir la piété des bienheureux (versets 5 ; 7-10), Luc se contente de caractériser leur situation : la pauvreté, la faim, la tristesse. À deux reprises, il joue de l’opposition présent - futur (emploi de « maintenant » en Luc 6,21).
Dans la dernière béatitude, la situation (v 22b) est largement développée, pour des motifs peut-être purement rédactionnels (une compilation de sentences est traditionnellement conclue par une phrase ample).

Contexte large : dans l’Évangile selon Luc, trois grandes étapes sont habituellement distinguées : Luc 1-9 (récits de l’enfance de Jésus et mission en Galilée), Luc 9,51-19,28 (la montée à Jérusalem) et Luc 19,29-24 (procès, mort et résurrection de Jésus).
Le passage étudié appartient donc à la première partie, dans laquelle Jésus prêche au grand nombre le Royaume de Dieu, en paroles et en actes.

Contexte étroit : dans la péricope précédente, Jésus s’est isolé dans la montagne pour prier et a appelé les disciples. La séparation avec ce qui précède est marquée par la mention « En ces jours-là » (v. 12).
Il n’y a pas de séparation formelle entre v.12-16 et v.17-26. Ce qui change, c’est l’environnement social : Jésus était seul (v.12), il s’entoure des disciples (v. 13-16), et se trouve en présence d’ « une grande foule de ses disciples et d’une grande multitude du peuple ».
La fin du passage choisi (verset 26) est justifiée par la fin du balancement « Heureux, malheureux ». Néanmoins, l’enseignement de Jésus se poursuit jusqu’à la fin du chapitre 6 (v.49)

Commentaire

a) Luc 6, 17-19 : Guérisons avant le « Sermon dans la plaine » (parallèle : Marc 3,7-12).
Luc reprend de Marc la présence des disciples, la foule venue de Judée et de Syrie, l’attente de la foule, les exorcismes, la guérison des malades par le contact physique avec Jésus.

V .17-18 : dans le livre de l’Exode, montées et descentes symbolisent la rencontre avec Dieu et la transmission de Sa volonté au peuple. La Septante emploie les adjectifs « de la montagne » et « de plaine » pour décrire la terre promise.
Au pied de la montagne se tiennent Jésus et trois groupes : les apôtres, les disciples, et le peuple. Ainsi s’amorce, comme dans Luc 14,21-23 l’avenir de l’Église, formée de Juifs et de païens.
La foule est, dans l’Évangile selon Luc, une réalité ambiguë. Ses raisons sont diverses : parfois mauvaises (le faire roi), parfois bonnes (comme ici, où elle attend un mieux-être que Jésus peut effectivement lui apporter).
Quoi qu’il en soit, Jésus doit fréquemment s’en soustraire pour prier (cf. Luc 5,15).
Ici, Jésus revient d’un lieu de solitude (v.12) : il peut organiser son action (choix des disciples) et servir la foule.

L’événement du salut commence hors de Jérusalem et de tout sanctuaire. Pour Luc, depuis Abraham, la rencontre avec Dieu est liée à un exode. A la venue du Christ répond la venue de la foule. Ainsi s’établit une nouvelle relation à Dieu.
La foule veut entendre Jésus et se faire guérir. Jésus y répond par des actions (18-19) et des paroles (V 20).

Au verset 19, Luc déclare qu’une force salutaire émanait de Jésus Ici, la mention de la puissance divine signifie que Dieu est avec Jésus, que sa volonté et sa puissance répondent à l’attente du peuple. Au v 20, comme dans Luc 4,42-44, une prédication suit : l’homme ne vit pas seulement de cette force mais de la Parole de Dieu que Jésus communique.

« Heureux »
Le mot grec s'applique à la félicité découlant d'un don accordé ou à un état de bonheur. Dans la Bible, cet état a Dieu pour auteur : heureux sont ceux qui jouissent de l'approbation et des bénédictions du Seigneur.
Si l’origine du bonheur est divine, ce bonheur peut se manifester d’une façon aussi diverse que concrète : Le Psaume 127 (3-5) célèbre comme heureuses la vieillesse ou la maternité #Ge 30.13 ; Proverbe 3.13 déclare heureux celui qui a été pardonné par Dieu et le Psaume 41 celui qui exerce la miséricorde.
Dans le Nouveau Testament, sont notamment déclarés heureux : Marie parce qu’elle va enfanter Jésus, les « pauvres en esprit » car « ils seront consolés », « les pauvres » car « le Royaume de Dieu est à eux ».
Ainsi quelqu’un est déclaré heureux parce qu’il reçoit la bénédiction de Dieu sous toutes ses formes. Cette bénédiction peut faire sentir ses effets dès maintenant ou être attendue. Quoi qu’il en soit, le croyant peut se réjouir, dès maintenant, de ce qu’il recevra demain.
Le croyant mérite-t-il cette bénédiction ? La bénédiction est un don de Dieu. Il n’empêche : une attitude fondamentale du croyant l’ouvre ou le ferme aux bénédictions divines.
Dans le Premier Testament, le croyant peut être heureux car il a suivi les commandements de Dieu. Quant à Marie, elle est déclarée heureuse, car elle a cru aux paroles aux anges.

Ici, Jésus déclare heureux quatre catégories de « disciples ».
A la différence des béatitudes matthéennes, les catégories sont, ici, moins spirituelles que sociales. Il déclare « heureux » « les pauvres » et non « les pauvres de cœur », « ceux qui ont faim et soif » et non « ceux qui ont faim et soif de justice » etc.
Aux quatre catégories de « bienheureux », Jésus joint, selon Luc, quatre «antithèses ».
Jésus déclare heureux les pauvres, ceux qui ont faim et soif, ceux qui pleurent, et ceux qui sont haïs, rejetés et insultés. Nous sommes ici bien loin des effets habituellement constatés et désirés de la bénédiction de Dieu.

c) Les pauvres et les riches (versets 20 et 24)
Luc prend le mot « pauvres » au sens concret, matériel. Tout au long de son Évangile, il décrit les apôtres comme pauvres ou devenus tels. Pour lui, la relation des croyants à la propriété teste l’engagement de la foi (cf. Actes 2,44-45 ou 4,32-35). Les pauvres sont les héritiers du Royaume. Il en est de même pour ceux qui choisissent de leur ressembler.
Fidèles au Premier Testament, Jésus et Luc s’accordent pour dire que la pauvreté n’est pas un état enviable. Mais les pauvres peuvent connaître le bonheur car ils savent que le Royaume est pour eux. Dieu va bientôt régner, installer sa justice et réhabiliter socialement les pauvres. Cette bonne Nouvelle est attendue mais déjà, elle se réalise, par Jésus et au sein du groupe des premiers chrétiens.
Au verset 24, « mais » signale le changement d’interlocuteurs.
« Malheur » est moins une condamnation qu’une plainte, un constat malheureux.
Les riches sont « malheureux » car ils « tiennent leur consolation ». Autrement dit, si la pauvreté et le partage ouvrent à un bien qui les dépassent - la joie du Royaume - la richesse ne produit d’autre bien qu’elle-même. Elle risque même de fermer à la Bonne Nouvelle, en crispant le possédant sur ses possessions. Plus tard, la rencontre de Jésus avec « le jeune homme riche » en sera l’illustration (Luc 10).

d) La faim et la satiété (versets 21a et 25a)
Dans le Premier Testament, la satiété peut avoir une connotation positive ou négative. Le croyant peut être rassasié par les dons de Dieu ou, au contraire, soumis à des convoitises coupables.
Ici encore, le bonheur n’est fondé ni sur la faim ni sur la vertu mais sur l’intervention imminente de Dieu. D’autant plus que Jésus parle ici d’une faim physiologique et non spirituelle. Les affamés sont heureux car, maintenant, Dieu intervient. La promesse est celle d’une relation nouvelle avec Dieu. L’affamé sera alors rassasié.
Par contre, l’emploi à deux reprises de « maintenant » résonne comme un avertissement.

e) Pleurer et rire (versets 21 b et 25 b)
Les pleurs et les rires ne sont pas seulement des sentiments mais aussi des messages pour l’entourage. « Pleurer » inclut en Orient le cri des lamentations.
Derrière cette béatitude, il y a la conception du Dieu consolateur, déjà présente dans le Premier Testament (cf. Jr 31,7-14).
La joie de ceux qui pleurent n’est pas revancharde ni nationaliste (ils ne se réjouissent pas du désarroi des puissants ou de la défaite de l’ennemi).
Quant à la malédiction, elle inclut les larmes mais aussi le deuil.

f) La persécution (versets 22-23 ; 26)
Jésus reprend la tradition du prophète persécuté.
Ici, la félicité dépend du moment où la persécution commence.
Luc désigne les persécuteurs de façon générale. Ils persécutent et méprisent les chrétiens « à cause du fils de l’homme ». Lorsque les chrétiens sont fidèles à Jésus, ils suscitent une attitude hostile ; surtout, ils peuvent être appelés à partager le même sort que leur Seigneur.
Pour ce même motif, ils sont « heureux » car ils sont intimement liés au Christ. Ils reçoivent donc de lui la joie. Leur joie est plus qu’un sentiment ; elle se manifeste extérieurement : le croyant « bondit de joie ».
La quatrième malédiction est littérairement calquée sur la quatrième béatitude. Jésus reprend le début et la fin des versets 22 – 23 et ne garde que le dernier verbe. L’approbation des hommes, ordinairement vue positivement, devient suspecte lorsqu’elle est unanime.

Pistes pour la prédication
Très connues, ces béatitudes offrent pourtant de nouveaux pièges : la confusion avec celles de Matthieu, le moralisme, le dolorisme (« il est bien de souffrir » … discours anti-évangélique et insupportable à entendre pour celui qui souffre … bien loin, en tous cas, d’une bonne nouvelle), la consolation démobilisatrice (il y a ceux qui souffrent maintenant … mais ne faisons rien pour eux, ils recevront une récompense plus tard).
Pour s’en garder, il me semble d’abord nécessaire de les identifier, explicitement.
Dans la seconde partie, il me parait préférable de suivre l’ordre du texte et de traiter séparément les béatitudes et leurs antithèses (je n’ai donc pas suivi la majorité des exégètes … ni ma propre exégèse, qui relie, une par une, la thèse et son antithèse).

Quelles sont les idées essentielles à transmettre ?
Jésus ne « glorifie » pas le malheur (typologisé par quatre exemples), il annonce une bonne nouvelle à ceux qui souffrent : le Royaume vient. Leurs épreuves vont donc prendre fin.
Dès maintenant, par Jésus, le Royaume est présent. Jésus prend en charge les hommes et leurs souffrances.
Il invite ses disciples à faire de même. La première Église s’est efforcée de suivre cet exemple, les chrétiens d’aujourd’hui sont confrontés à un semblable défi.
Cette bonne nouvelle est avant tout destinée aux « malheureux » car ce sont eux qui en ont le plus besoin.
Les « privilégiés » ne sont pas pour autant exclus. Mais leurs privilèges risquent d’être des obstacles pour suivre le Christ et entrer dans la joie du Royaume. Un choix est à faire … et à vivre.






















Prédication
Texte biblique : Luc 6,20-26

« Bienheureux les pauvres »
« Bienheureux ceux qui pleurent »
En 2004, ces paroles de Jésus nous posent problème.
Comment peut-on déclarer heureux celui qui pleure ou souffre de la faim ?
Comment oserait-on le lui annoncer ?
Notre malaise redouble avec les antithèses : « Malheureux vous, les riches, vous qui êtes repus … ». Ces malédictions nous semblent entrer en contradiction avec le Dieu d’amour et de pardon, par ailleurs annoncé et incarné par Jésus.
Pour présenter autrement nos questions, comment ces béatitudes peuvent-elles devenir parole d’Évangile pour un exclu, un blessé de la vie ou, au contraire, un favorisé de l’existence ?

Afin de répondre à ces interrogations, nous allons revenir au contexte.
Lorsqu’il prononce ces mots, Jésus a déjà commencé à prêcher au grand nombre le Royaume de Dieu, en paroles et en actes. Il a purifié un lépreux, guéri un paralysé, appelé Lévi, un collecteur d’impôt, cueilli et distribué des épis de blé le jour du sabbat.
Jésus est parti une nuit dans la montagne, pour prier.
De retour, il a choisi douze apôtres.
Maintenant, Jésus est dans une plaine, entouré, nous dit le texte, « d’une grande foule de ses disciples et d’une grande multitude du peuple de toute la Judée, de Jérusalem, du littoral de Tyr et de Sidon », une foule formée de Juifs et de païens, une foule à l’image de la future Église.
Cette multitude attend une parole de salut, hors de Jérusalem et de tout sanctuaire.

Là, devant cette foule, Jésus prononce son « sermon dans la plaine ».
Il exhortera à l’amour des ennemis, au pardon, à une vie fructueuse, à une foi en actes.
Pour l’heure, il inaugure son discours par les béatitudes (lecteur) :
« Heureux, vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous.
Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez.
Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent et qu'ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme.
Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel ; c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes. »

A la différence de celles de Matthieu, ces béatitudes n’évoquent pas des attitudes spirituelles telles que « la pauvreté en esprit » ; elles décrivent des situations matérielles.
Jésus déclare « bienheureux » ceux qui sont réellement pauvres et qui ont faim, non de justice mais de pain. Il déclare heureux ceux qui pleurent, sont haïs, rejetés, insultés.
Nous sommes ici bien loin des effets habituellement constatés et désirés de la bénédiction de Dieu.
Avant d’en décrypter ensemble le sens, il nous faut d’abord rejeter deux explications malheureusement répandues dans nos Églises.

Selon la première, les pauvres ou les affamés sont heureux parce qu’ils souffrent et que toute souffrance trouvera sa récompense dans les cieux.
Nous la savons : une certaine prédication chrétienne a « sanctifié » la souffrance. Comme si Dieu désirait notre souffrance. Comme s’il en avait besoin pour nous aimer.
Ce dieu pervers a été violemment dénoncé par Nietzsche. Pour Nietzsche, ce dieu est une invention de faibles qui, plutôt que d’essayer de devenir forts, préfèrent culpabiliser les puissants et se glorifier de leur faiblesse. Cette mise en avant de la souffrance a fait dire à certains que les chrétiens n’aiment pas les pauvres mais la pauvreté.
Heureusement, elle ne rend justice ni aux paroles de Jésus ni à ses actes. Car Jésus ne glorifie pas la souffrance, il la combat ; il ne récompense pas le lépreux pour ses infirmités, il le guérit ; il ne félicite pas la foule d’avoir faim, il la nourrit ; il ne justifie pas sa passivité présente par une récompense future de Dieu, il aime, jusqu’à la mort.
Ici et maintenant, Jésus combat la souffrance.
Ici et maintenant, il nous veut du bien.

Seconde fausse interprétation : Jésus déclare heureux ceux qui ont faim ou soif car le matériel est méprisable ; seuls comptent les biens spirituels.
Là encore, pareille lecture est une trahison de l’Écriture.
Dans le Premier Testament, l’Éternel se préoccupe de la totalité des besoins humains, matériels et spirituels. Ne l’a-t-il pas créé à partir de la glaise et de son souffle ?
Dans le Nouveau Testament, Jésus met en avant des biens spirituels : la foi, le pardon, la joie, l’amour ; mais il se garde de les opposer aux biens matériels, comme il se garde de dissocier l’âme et le corps.
Jésus nourrit et pardonne, guérit et rapproche de Dieu.

Nous pouvons alors mieux comprendre le sens des béatitudes.
Jésus déclare « heureux » les victimes de la vie car leur situation va changer. Ils vont recevoir effectivement ces biens qui leur manquent.
« Bienheureux, vous qui avez faim car vous serez rassasiés ».

Comme tout ce qui a trait au Royaume de Dieu, ce changement est déjà réalisé et encore attendu.
Il est encore attendu car la faim, la soif, la détresse psychologique et sociale ne cesseront que lorsque le Royaume sera pleinement réalisé et que tous les peuples se rassembleront autour de Dieu ; mais, dès maintenant, le croyant peut se réjouir de ce qu’il recevra demain, dès maintenant, nos actes et nos pensées peuvent être aimantés par cette perspective. .
De surcroît, le Royaume est déjà là, sur terre.
En Jésus, par Jésus.
En Jésus, par Jésus, Dieu exerce son règne.
En Jésus, par Jésus, il s’occupe de ceux qui souffrent.
En Jésus, par Jésus, il les nourrit, les guérit, les pardonne, les défend, les console.
Souvenez-vous des foules nourris par la multiplication des pains, des convives abreuvés lors des noces de Cana, du paralytique guéri, de la femme adultère pardonnée.
Bienheureux ceux qui souffrent car leur détresse va prendre fin.

Ainsi, Jésus annonce une bonne nouvelle, destinée prioritairement aux affligés car ce sont eux qui en ont le plus besoin.
Mais qu’en est-il des « privilégiés » de l’existence ?
Jésus leur confie une mission et les avertit douloureusement.

Leur mission consiste à s’occuper de ceux qui souffrent.
Peu après la Pentecôte, Luc nous décrit une communauté où toutes les richesses sont mises en commun.
Aujourd’hui encore, les chrétiens ne sont fidèles à Jésus que lorsqu’ils se soucient des « petits » (en se rappelant que le « petit », ce peut être chacun de nous, à certains moments de notre existence).
L’Église n’est authentiquement chrétienne que lorsqu’elle combat la souffrance, sous toutes ses formes : morales et spirituelles mais également sociales et physiques. Cette responsabilité est parfois rappelée au moment du baptême lorsque la communauté s’engage à « aider l’enfant et ses parents, spirituellement, fraternellement, et si besoin est, matériellement. ».
Cette entraide fraternelle authentifie le lien des croyants avec Jésus-Christ.

A cette exhortation implicite, Jésus joint une quadruple mise en garde, très explicite (lecteur) : « Malheureux, vous les riches : vous tenez votre consolation.
Malheureux, vous qui êtes repus maintenant : vous aurez faim. Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez.
Malheureux êtes-vous, lorsque tous les hommes disent du bien de vous : c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes. »

Les riches, les rassasiés, les gens de bonne réputation ne sont ni rejetés ni condamnés par Jésus. Jésus ira voir Zachée et s’entretiendra avec le « jeune homme riche ». Mais il craint que la richesse matérielle ou sociale n’empêche de le suivre, d’entrer en communion avec lui et de s’ouvrir à la joie du Royaume qui vient. C’est pourquoi, il emploie ce mot « malheur », employé également pour les deuils, constat accablé plutôt que malédiction.

Considérons la richesse.
Dans le Premier Testament, elle peut être signe de cupidité ou de bénédiction divine.
Jésus ne tranche pas.
Il sait néanmoins que la possession ferme souvent à la joie de la Bonne Nouvelle et à ce qu’elle implique : devenir disciple, partager en communauté.
« Qu’il est difficile à un riche d’entrer dans le Royaume de Jésus » conclura tristement Jésus, après sa rencontre avec le jeune homme riche, « il est plus facile à un facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu » ; ce que Dom Helder Camara traduira ainsi : « Il est difficile à une Cadillac de garder une âme de Deux-chevaux ».
Si la pauvreté ouvre à autre chose qu’elle – la venue du Royaume – la richesse risque d’enfermer le possédant sur ses biens. C’est pourquoi Jésus avertit les riches … façon détournée de les inviter au partage.

Il en est de même pour la bonne réputation.
Là encore, elle n’est pas critiquée, en tant que telle. Mais lorsqu’elle détermine nos choix, alors elle risque fort de nous éloigner de Jésus-Christ.
Comment vivre de sa foi et en témoigner si nous refusons de risquer notre image ?
Les seuls prophètes unanimement populaires étaient des faux prophètes.
Les chrétiens toujours soucieux de leur réputation sociale sont, au mieux, tièdes dans l’expression de leur foi.
Le pasteur Boëgner écrivait en substance dans ses carnets : « Mes sermons et mon ministère sont appréciés de tous. Je dois être un bien piètre serviteur du Christ pour déranger si peu de monde ». Celui qui entend rester fidèle au Christ peut le payer de sa vie, dans certaines circonstances historiques ou écorner son image lisse et consensuelle dans des temps plus favorables.

Vous le mesurez, Jésus ne met pas la souffrance et le malheur sur un piédestal.
Il ne menace pas les uns pour promettre une récompense aux autres.
Il annonce une bonne nouvelle : la venue du Royaume.
En sa personne, Dieu vient, Dieu règne.
Et même si la pleine manifestation de ce royaume est encore attendue, il est déjà possible de se réjouir et d’en goûter les premiers fruits ; il est déjà possible de le vivre et de le mettre en pratique.
Si nos richesses matérielles et sociales ne deviennent pas des liens qui nous enferment, alors le bonheur et la joie nous sont promis.
Amen !



Inscription à la newsletter