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Luc 24 v 46 - 53 Pierre Muller



Prédication

Au moment d'une séparation, surtout lorsqu'elle est définitive, tout se condense, tout se concentre : l'on revoit alors, l'espace d'un instant, tout ce que l'on a vécu avec la personne qui s'en va. C'est comme si un rayon du soleil couchant éclairait le temps passé et en révélait le sens.

C'est ce qui se passe pour les disciples au moment où Jésus les quitte, moment que nous appelons "Ascension" dans notre patois de Canaan.

Il n'est pas sûr, d’ailleurs, que Luc ait voulu parler de l'Ascension, de la montée au ciel de Jésus, dans ces derniers versets de son évangile. En effet, dans certains manuscrits, la deuxième moitié du verset 51 manque et nous y lisons seulement : "Et comme il les bénissait, il se sépara d'eux".

Peut-être Luc ne voulait-il pas anticiper sur le récit de l'Ascension dans le premier chapitre des Actes ; ou bien des copistes ultérieurs ont vu une contradiction entre cette élévation au ciel, ce jour-là, qui est le dimanche de Pâques, et l'Ascension située généralement 40 jours après. Peu importe, car ce n'est ni la date ni le comment de l'Ascension qui intéressaient les évangélistes, mais son sens — et ceci est vrai également de tous les autres événements de la vie de Jésus.

Car — voyez-vous — les auteurs bibliques se trouvaient dans la même situation que nous : ils sont arrivés trop tard, après les événements ; ils n'ont rien vu, tout comme nous. Mais ils ont été touchés par le témoignage de ceux qui les avaient précédés et dont certains avaient vécu les événements. Ce témoignage avait changé le sens de leur vie.

Comme les gens de Nazareth après la première prédication de Jésus, ils se sont demandés alors : d'où vient cette puissance ? D'où vient-il que la proclamation de la mort et de la résurrection de Jésus de Nazareth se répande comme un feu de brousse, traverse toutes les frontières, saute de génération en génération et transforme la vie d'une multitude d'hommes et de femmes ? Comment se fait-il que ce message puisse nous bouleverser, nous aussi ?

La mort et la résurrection sont pourtant des zones noires, obscures sur la carte de notre vie. La mort, nous essayons de ne pas y penser, de la sortir de notre vie. Elle nous fait peur, elle nous fait mal, la nôtre aussi bien que celle des autres.

Et la résurrection, eh bien… nous ne savons pas ce que c'est, nous ne savons pas comment l'imaginer, l'expliquer. En cela nous ressemblons aux disciples eux-mêmes, à ceux qui ont "vu". Eux non plus n'avaient pas pu ou voulu entendre ce que Jésus leur disait de sa passion et de sa mort, et ils ne se souvenaient apparemment pas qu'il leur avait parlé de sa résurrection. Leur mémoire était vide, aussi vide que le tombeau que les femmes avaient découvert, au matin de Pâques.

Ce qui fait que, lorsque Jésus ressuscité leur apparaît, ils ne le reconnaissent pas. Comment, en effet, croire en la résurrection de quelqu'un dont on n'a pas admis la mort ? Ils sont bouleversés, choqués et ne savent que penser, même à la vue de ses pieds et de ses mains percés.

C'est dans la fraction du pain que les disciples d'Emmaüs le reconnaissent, comme nous reconnaissons dans la cène qu'il est vraiment parmi nous. Encore faut-il que ce geste soit accompagné d'une parole pour qu'ils comprennent, pour que nous comprenions.

Ils se souviennent alors que non seulement Jésus leur avait parlé de sa mort et de sa résurrection, mais aussi que cela "devait" se passer ainsi, "selon les Ecritures". Tout s'éclaire alors, "leur intelligence s'ouvre" (Luc 24/45).

Mais le moment de la séparation n'est pas seulement le moment de la lucidité, de la mémoire retrouvée, c'est aussi le moment de la "succession", le moment où l'on est chargé d'une mission, où il faut prendre ses responsabilités.

Les paroles que Luc met dans la bouche du Ressuscité sonnent étrangement : jusqu'au verset 47, Jésus parle de lui à la troisième personne et dit, de façon un peu impersonnelle : "On prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés". Avec le verset 48, les paroles de Jésus s'adressent directement aux disciples : "C'est vous qui en êtes les témoins".

Témoins de quoi ? — Témoins de ce "que, comme il a été écrit, le Christ a souffert et est ressuscité le troisième jour et que l'on prêche en son nom la conversion et le pardon des péchés". Mais les Onze auxquels Jésus s'adresse, peuvent-ils être témoins de la prédication au nom du Christ ? Ce sont eux qui vont aller prêcher, le moment venu.

Par là, nous voyons que Luc se situe ici délibérément à une date ultérieure à l'événement raconté. Ce n'est pas par inadvertance, mais par souci pastoral. C'est ainsi qu'il implique les générations futures, c'est ainsi qu'il nous implique. Nous avons tous entendu la prédication de la conversion et du pardon des péchés au nom de Jésus. Et notre vie a trouvé là son sens.

C'est donc nous qui sommes les témoins que Jésus veut mettre en route. Comme référence, nous avons, au même titre que les disciples, les Ecritures, non seulement l'Ancien, mais aussi le Nouveau Testament. Nous sommes intégrés ainsi d'avance dans la chaîne des témoins. C'est là notre "succession apostolique". Dans ce texte, il est donc question de nous !

Pour les Onze, l'envoi en mission passe par Jérusalem, lieu où ils avaient passé les derniers jours avec Jésus, lieu de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. C'est là qu'ils retrouveront la mémoire et l'intelligence de ce qui s'est passé, c'est là qu'ils se retrouveront. C'est là qu'ils attendront que l'Esprit Saint leur soit donné.

Curieusement, Luc ne nomme pas ici ce don de Dieu. Jésus dit : "Je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis" et "jusqu'à ce que vous soyez, d'en haut, revêtus de puissance", alors que Luc a parlé de l'Esprit Saint dès les premiers versets de son évangile. C'est peut-être, là encore, pour ne pas anticiper sur le récit de Pentecôte.

Après la séparation de Jésus, les disciples se "prosternent devant lui" ou "l'adorent", selon les traductions. Encore un "anachronisme", puisqu'il n'est plus là, mais cela signifie que ce n'est plus Jésus de Nazareth qui est leur vis-à-vis et le nôtre, mais que c'est le Christ ressuscité qui vit parmi nous. Il n'est plus compagnon et maître, mais il est Seigneur et Dieu.

Et c’est cela qui les remplit de joie. C'est maintenant que les Ecritures sont accomplies pour eux ; c'est maintenant qu'ils ont reconnu en Jésus le Messie promis ; c'est au moment où il est parti que le sens de sa vie et de sa mort s'est ouvert à eux et a donné un sens à leur propre vie.

Frères et sœurs, qu’il en soit de même pour nous, et que le Seigneur nous bénisse à son service.

Amen.



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