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Luc 21 v 20-36 (David Mitrani)



Texte : Luc 21/20-36
Genre : Prédication
Auteur : David MITRANI
Source : Prédication pour le 30.11.1997 à Jarnac (16).



Eh oui, chers amis, ça aussi, c'est dans l'Evangile ! Nos habituelles séparations ne résistent pas à la lecture de la Bible : la loi et le jugement dans l'Ancien Testament, la Bible des Juifs, et la grâce et l'amour dans le Nouveau Testament, qui serait seul notre Bible à nous… Souventes fois dans l'histoire, des chrétiens ont eu la tentation de trier, ainsi ou autrement, mais la Bible ne se laisse pas faire. Malgré ce que nous souhaitons y trouver, elle nous présente conjointement la loi et la grâce, le jugement et l'amour. L'Ancien Testament se retrouve dans le Nouveau, comme on peut également trouver celui-ci dans celui-là. Il nous faut faire avec, et tâcher d'en profiter !

Ainsi donc, notre Seigneur, devant le Temple admirable de Jérusalem, prophétise-t-il sa chute et celle de Jérusalem avec lui. Parole sans signification pour nous qui vivons presque vingt siècles plus tard, et qui ne sommes pas juifs. Mais parole lourde, trop lourde, trop dure à entendre, pour tous ceux qui, alors, voyaient dans ce Temple unique le lieu et le signe efficace de la présence de Dieu au milieu d'eux. Qu'on prive les catholiques de l'Eucharistie, qu'on prive les protestants de toute Bible, et l'on saura alors ce que ressentirent les Juifs soumis à cette prophétie !

Mais, d'ailleurs, il suffit même de considérer notre propre foi, nos propres attentes, à chacun d'entre nous. Au fond du cœur, nous pensons tous que la foi chrétienne, que la résurrection de Jésus-Christ, doivent normalement ouvrir pour les croyants, et même pour chacun d'entre eux, une vie heureuse, une existence libérée du péché et de toutes les sortes de mort. Nous le croyons pour nous-mêmes, et nous le croyons pour les autres. Un vrai chrétien doit recevoir les bénédictions de Dieu, car Dieu est juste, Dieu rend à chacun selon ses œuvres, ou à tout le moins selon sa foi…

Hélas, il n'est même pas besoin de s'appeler Job ou l'Ecclésiaste pour s'apercevoir que ça, ça ne marche pas ! La souffrance, la détresse, l'horreur, sont présentes trop souvent à des rendez-vous qu'elles se sont fixées elles-mêmes sans nous demander notre avis. Et s'il arrive qu'on tombe d'avoir mal marché ou d'être sur des chemins trop périlleux, il arrive aussi qu'on tombe sans avoir rien fait pour, simplement en marchant, simplement en étant là, sans même avoir eu à bouger !

Comment ressentirions-nous alors quelqu'un prétendant parler de la part de Dieu, et nous annonçant ces chutes, ces détresses, ces horreurs, à nous qui les avons méritées, comme aussi à nous qui ne les avons pas méritées ? Comment recevrions-nous un prophète qui ne dirait pas la rétribution, mais le caractère aveugle du Mal avec un grand "M" ? Comment réagissons-nous quand un, qui peut le faire, nous dit la vérité du non-sens de nos vies, de nos projets, de nos échecs ?…

Mais, dans l'autre sens, que ferions-nous d'une parole de Dieu qui tairait la vérité pour nous faire plaisir ? ! Qu'aurions-nous d'intéressant à trouver dans un livre qui se contenterait de nous caresser dans le sens du poil pour avoir le droit de nous dire une ou deux petites choses de plus que ce à quoi nous aurions pensé tout seuls ? Si Jésus était un philosophe ou un politicien, il serait sans doute intéressant à ce titre, ou plutôt il l'aurait été en son temps, mais qu'en ferions-nous dans nos vies quotidiennes, aujourd'hui ?

Jésus n'est donc pas cela. Il est un miroir, il nous dit, comme nous le chantions dimanche dernier, la vérité sur Dieu et sur nous-mêmes. Transparent à Dieu, c'est l'image de notre vie qu'il nous renvoie, mais une image nettoyée de ses faux-semblants, de ses rêves, de ses cauchemars aussi, nettoyée de toute idéologie, de tout regret, de toute déformation volontaire ou involontaire. Jésus, c'est lui qui nous dit le vrai, le vrai d'existences qui sont des combats aussi fréquents que cachés, le vrai de nos chutes et de nos joies, de nos désirs et de nos frustrations.

Car, si nous fermons les yeux sur la vérité, comment pourrions-nous entendre une parole qui puisse modifier la réalité ? Si nous restons dans nos rêves, à penser qu'un jour nous serons bons, qu'un jour nous serons heureux et tranquilles dans un monde sans souffrances ni injustices, si nous croyons nous connaître et connaître Dieu, comment pourrions-nous encore le découvrir lui, nous découvrir nous-mêmes et, du coup, regarder enfin les autres sous un autre jour que notre propre intérêt — je veux dire : pour eux-mêmes ?

Qu'on le sache donc, Jésus nous le dit ici : ce monde passe, le cadre normal de notre vie est un cadre fêlé qui bientôt volera en éclats, et qui déjà explose en maints endroits de la planète et de notre propre vie. Ce monde, cette existence, qui ne veut pas vivre avec Dieu, mourra aussi sans lui, et ce qui manqua de sens n'en trouvera pas en disparaissant ; car la mort ne rachète rien ni personne, au contraire : elle scelle définitivement ce qui fut avant elle et qui n'existe plus. Voilà donc notre cadre, celui dans lequel nous espérons ou celui dans lequel nous souffrons : il est voué à la mort, et avec lui nos espérances comme nos souffrances.

Ça, c'était pour le miroir réfléchissant. Mais la même parole est aussi une glace transparente, et derrière elle, en elle, il y a cette promesse formulée en termes étranges pour nous, les mots même du livre de Daniel sur la venue du "Fils de l'homme". Il y a cette exhortation folle : "Redressez-vous et levez la tête" ! Non pas quand le nouveau jour sera là, non pas quand les lendemains chanteront, non pas quand vous serez assis et que plus rien ne pourra vous faire tomber. Non : quand le monde croulera, chaque fois que le monde croule, chaque fois que les puissances de mort se déverseront sans vergogne, sous l'espèce de religieux fanatiques ou sous celle de virus incurables, sous la forme de régimes totalitaires ou sous celle de catastrophes naturelles, sous couvert de justice ou sous couvert de destin.

Bref, dans vos souffrances mêmes, "redressez-vous et levez la tête" ! Comme la bête assoiffée sur une terre désolée, et qui soudain sent dans un vent nouveau l'humidité du nuage encore invisible, sinon insoupçonnable, qui lui apportera bientôt l'eau tant attendue. Comme le cerf altéré dont le brame retentit dans les versets du Psaume 42, et qui soudain découvre en se taisant qu'un autre avenir lui est offert que celui porté par sa soif. Le texte de l'évangile est donc bien à sa place un premier dimanche de l'Avent plutôt qu'à la fin de l'année liturgique : à travers le jugement du monde, il ne nous dit pas notre condamnation, mais notre élargissement ; il ne nous mène pas à la résignation, mais à l'attente.

Et c'est ici, dans cette nouvelle et folle espérance, fondée seulement dans l'amour de Dieu en Jésus-Christ, et dans rien d'autre, dans aucune possibilité humaine d'aucune sorte, dans cette réjouissance incongrue au milieu d'un monde en débâcle, que la Bonne Nouvelle se fait proclamation et exhortation. La proclamation, c'est le fondement de notre bonheur présent et durable, c'est que le Seigneur vient ! Le "comment" est hors de propos ; la certitude seule est là, mais elle suffit, comme celle de l'amoureux quant à l'amour qui l'a saisi et au sujet de son aimée. C'est le cri de Job contre le mal et les théologiens raisonnables : "Je sais que mon rédempteur est vivant" !…

Et l'exhortation, c'est qu'à cause de cette venue, il faut maintenant, oui, se redresser. Il y avait deux écueils, deux tentations : fermer les yeux pour oublier, ou bien les fermer pour mourir ; fuir, ou bien "s'écraser". Aucune des deux ne convient plus quand le vent tourne : avec la force qui vient de Dieu, ouvrir les yeux et crier une parole que les yeux fermés ne sauraient contempler tout seuls. Tenir, tenir ferme, non pas dans une sainteté morale, mais dans la glorieuse liberté des enfants de Dieu, dans la foi, l'espérance et l'amour.

"Veillez donc et priez en tout temps", nous dit Jésus, non pas parce que c'est ce qu'il faut faire pour plaire à Dieu ; ça n'aurait pas de sens, on serait revenu à la case "départ". Mais afin d'y trouver cette force de tenir, cette force de marcher même dans le vide, même là où il n'y a plus de chemins ouverts. Les yeux ouverts et tournés vers le Fils de l'homme qui vient, le cœur ouvert et tourné vers le Christ qui nous aime et qui nous sauve, l'esprit ouvert et tourné vers un avenir inouï qui transforme jusqu'à notre présent.

Nous serons ainsi, vous serez ainsi, dans le monde qui passe, des témoins, des balises, de ce qui ne passe pas. Vous serez la génération éternelle parce qu'enfants immortels du Père d'éternité, engendrés à une vie nouvelle par la parole du Christ. Bons ou mauvais, sains ou abîmés, c'est vous seuls qui pouvez dire à vos familles, à vos voisins, à vos relations, à tous ceux que Dieu place sur votre route, l'espérance du salut éternel. Par vos mots. Par vos gestes. Mais surtout, mais d'abord, par la direction de votre regard !

Amen.




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