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Luc 17/11-19 Pierre Muller



Jésus est ici à la frontière entre deux provinces : la Samarie et la Galilée ; c'est là qu'il rencontre ces dix lépreux.

Pour eux, d'ailleurs, la frontière entre la Samarie et la Galilée a disparu, parce qu'une autre frontière s'est élevée, combien plus terrible, combien plus effrayante ! Ils ne sont plus, dans le fond, ni Galiléens ni Samaritains. Ils ne sont même plus croyants ou hérétiques. Ils sont lépreux... Plus encore, ils ne sont plus fils de Untel, mari de Une-telle, ou père de qui que ce soit. Ils sont lépreux... Ils ne sont même plus des hérétiques; ils n'ont plus le droit de côtoyer des hommes, ils n'ont plus le droit de s'intégrer à une quelconque communauté humaine : famille, patrie, Eglise; tout cela leur est fermé. Les hommes les rejettent à vingt pas. Ils n'ont plus de contact avec le monde. Ils sont impurs, ils sont lépreux...

Tout désormais s'est éloigné d'eux, et ils doivent s'éloigner de tout. Ils sont à distance de tout, séparés, retranchés, écartelés de tout ce qui faisait leur joie de vivre. Une seule communauté leur reste, celle des lépreux. Et tout leur univers, tout leur avenir, toutes leurs discussions, toutes leurs histoires, tout cela tourne autour de la lèpre. Chaque jour qui passe est un jour où chacun voit sur les neuf autres les progrès de l'effrayante maladie et il sait qu'elle l'a rongé lui-même un peu plus. C'est une maladie qui vous prend tout, qui vous sépare non seulement des autres, mais aussi de votre propre corps. C'est une mort anticipée, et il n'est pas étonnant que les anciens aient vu dans cette désagrégation et dans cette mort quotidienne le symbole même du péché.

Ces hommes, ces maudits, ces bannis de la société sont donc en quarantaine prolongée ; ils se tiennent à distance pour ne pas contaminer les autres Juifs et, par là, ils respectent la loi juive qui ordonnait cette mise à l'écart. Pour se faire entendre, ils sont donc obligés de crier ; et voilà ce qu'ils disent à Jésus:

— "Jésus, Maître, aie pitié de nous !".

Telle est la foi de ces hommes qui n'avaient pour seul horizon, pour seul espoir que la mort. Ils ont certainement entendu parler de Jésus, de ses paroles, de ses actions, de ses miracles, et ils ont compris que Jésus est leur "dernière chance" de s'en sortir, et ils veulent la saisir quand elle passe, puisque Jésus passe non loin d'eux. Mais c'est une foi certainement sincère et authentique qui leur faisait dire :

— Seigneur, délivre-nous ! Ne serait-ce que pour un jour ! Seigneur, guéris-nous de cette effroyable maladie, de ces immondes blessures ! Seigneur, délivre-nous de l'horreur du mépris, de la solitude, de la maladie, de la mort ! Seigneur, rends-nous notre chair, notre corps; rends-nous à nous-mêmes ; rends-nous à notre famille, nos parents, nos femmes, nos enfants ; rends-nous une patrie ; rends-nous un nom ; rends-nous le monde ; rends-nous la vie !

Et, de façon tout aussi sincère, ils devaient ajouter :

— Et notre reconnaissance sera grande, notre fidélité sera incomparable, notre foi sans reproche ; nous te le promettons, nous t'aimerons comme jamais nous ne t'avons aimé !

Et Jésus de répondre, d'une phrase très laconique :

— Allez vous montrer aux prêtres.

Mais n'allons pas croire que Jésus se désintéresse d'eux, comme s'il disait : "Allez voir ailleurs si j'y suis !". Non, Jésus leur demande d'accomplir une démarche prescrite par la Loi : en effet, tout lépreux qui se trouve guéri doit aller faire constater sa guérison par un prêtre et accomplir ensuite un certain nombre de rites de purification, notamment prendre un bain rituel.

Tenant compte de leur foi, Jésus leur dit donc :

— Faites comme si vous étiez guéris, croyez que vous êtes guéris, persévérez dans votre foi.

Et ce n'est pas là de l'autosuggestion, car celle-ci n'a jamais guéri qui que ce soit !

Et ce récit ressemble étrangement à l'histoire de Naaman le Syrien, dans l'Ancien Testament, ce lépreux à qui le prophète Elisée ordonne d'aller se tremper 7 fois dans le Jourdain. A lui non plus, il n'est pas demandé quelque chose de compliqué ou de difficile à faire : simplement de croire et d'obéir, ou plus précisément de traduire sa foi en obéissance.

Jésus demande toujours un minimum de notre part, il réclame notre petite contribution, notre obéissance, pour faire à partir d'elle de grandes choses. Comme les 5 pains et les 2 poissons donnés par un gamin et qui seront le point de départ de la multiplication des pains. Ou comme la veuve de Sarepta qui accepte de mettre à la disposition du serviteur de Dieu le petit peu d'huile et de farine qui lui reste ; de ce petit peu, Dieu va faire beaucoup.

Mais Dieu a besoin de ce "peu", parce qu'il veut que nous soyons "dans le coup" ; nous sommes ainsi rendus participants de l'œuvre de Dieu. Il réclame donc de notre part que la foi et la confiance se traduisent par un geste, par une démarche ; c'est notre obéissance, notre participation (pour reprendre un mot à la mode).

Et c'est là qu'intervient la guérison : en chemin. La foi s'est traduite en acte et, voyant cela, Dieu a agi ; les 10 lépreux sont guéris.

Alors, qu'auriez-vous fait à leur place ? Car il y a deux cas, deux possibilités :

* peut-être auriez-vous continué votre chemin, pour obéir jusqu'au bout à l'ordre de Jésus, avec un soupçon de superstition :

"Si je n'y vais pas, je risque de redevenir lépreux...".

Et une fois obtenu le certificat du prêtre, vous vous seriez empressé d'aller embrasser femme et enfants, ce qui n'est, somme toute, que légitime.

Et puis, à la première occasion, c'est-à-dire la prochaine fois que Jésus passera dans les parages, j'irai lui dire merci. Tel a été le raisonnement de 9 lépreux sur les 10.

* quant au 10°, — et vous auriez pu aussi avoir cette réaction —, il s'est dit qu'il pouvait bien attendre une heure de plus son certificat de non-contagion, pour prendre le temps de revenir sur ses pas et dire merci tout de suite à Jésus.

Car, voyez-vous, tout miracle de Jésus, dans les évangiles, comporte 3 caractéristiques essentielles :

* une transformation de la situation ;
* de nouvelles relations qui s'instaurent ;
* et cela conduit à une meilleure connaissance de l'identité réelle de Jésus.

Et c'est bien ce qui se passe ici ; outre la transformation de la situation, qui est évidente de par la guérison des lépreux, de nouvelles relations s'instaurent :

* vis-à-vis de Jésus lui-même, puisque un lépreux sur les 10 revient vers lui ;
* vis-à-vis des familles et des amis, puisque la mise à l'écart est terminée ;
* vis-à-vis de la Loi juive, puisqu'un des lépreux fait passer la reconnaissance à l'égard de Jésus avant l'observation de la Loi.

Et tout cela débouche sur une meilleure connaissance de l'identité de Jésus, car tout miracle est fait en vue de la foi.

Et c'est ainsi qu'un des lépreux revient sur ses pas en louant Dieu à haute voix ; il se jette aux pieds de Jésus, le visage contre terre, et le remercie. Autrement dit, le miracle a accompli son but : susciter ou renforcer la foi. Car c'est bien la foi le plus grand des miracles !

Mais le pire, ou le plus extraordinaire (suivant le regard que l'on a), c'est que le 10° lépreux était samaritain. Cet homme avait donc deux "tares" : sa maladie et sa race, sans parler de sa religion, car l'hostilité des Juifs à l'égard des Samaritains est justifiée précisément parce qu'ils n'ont pas la même religion : ce sont des déviationnistes, des hérétiques. Eh oui ! Le mot est lâché : "hérétique", ce mot qui a été source de tant d'horreurs dans le passé.

Et Jésus nous montre par là quelque chose qui est scandaleux et inadmissible pour certains : le pire hérétique peut devenir un meilleur disciple de Jésus qu'un Juif bon teint et normal.

Car le lépreux reconnaissant fait "coup double" : il reçoit la guérison et le salut : "Ta foi t'a sauvé", lui dit Jésus. Tandis que les 9 autres, guéris eux aussi, sont en fait plus lépreux que jamais, car iils vont retrouver la lèpre d péché, la lèpre de la tristesse, du train-train quotidien, du désespoir, tout bêtement parce qu'ils ont dit : "Plus tard !".

L'important n'est donc pas d'aller chercher le certificat du prêtre ; l'important, c'est la foi. "Vous êtes sauvés par grâce, par le moyen de la foi".

Par ce miracle, Jésus conteste et dépasse en même temps la religion de son temps, pour que la relation que nous pouvons avoir avec le Seigneur y gagne en profondeur. Demandons au Seigneur de nous guérir pour que nous puissions vivre avec lui dans la reconnaissance et dans la joie du service.

Amen.



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