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Luc 16 v 19-31 C. Denis



Frères et sœurs, avec cette parabole, nous sommes en plein drame. La situation est tragique, et il ne faudrait pas se laisser tromper par le style imagé et haut en couleur de cette sorte de conte moral.

Ce que Jésus décrit, ce sont des mondes clos, des univers fermés, séparés par des abîmes. Tous les ponts sont coupés.

Premier tableau - Le décor, c'est notre vie quotidienne. Entre le riche qui mange et Lazare, le pauvre, le clochard, il y a un portail. Fermé. Le rideau tombe sur la mort des deux personnages : le premier est "en-terré", le second "em-porté".

Deuxième tableau - Nous sommes chez les morts : le ciel et l'enfer. Il y a un gouffre entre les deux ; pas de passage, même pour la charité, même pour ceux "qui voudraient". Non, on ne passe plus.

Troisième tableau - Toujours chez les morts ; mais, en fond de décor, on retrouve notre vie quotidienne, où vivent les cinq frères du riche. On pourrait passer, mais c'est inutile si le cœur est fermé.

Et le drame se termine sur une phrase qui devrait nous hanter, quand on se souvient qu'elle a été écrite après Pâques : Quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts, ils ne seront pas convaincus.

"Il y avait un homme riche... et un pauvre du nom de Lazare".

Un riche : un homme du chiffre. Nous en avons tous des chiffres. Ils permettent de nous reconnaître, de nous distinguer, mais jamais de nous connaître vraiment. Numéro de Sécurité Sociale, compte bancaire, carte d'identité, numéro du permis de conduire. Ils nous repèrent, mais, paradoxalement, nous font perdre notre identité. Notre société et notre monde eux-mêmes ne se qualifient que parce qu'ils se mettent en chiffres : taux d'inflation, barèmes d'échanges, nombre de chômeurs ; nous sommes enfermés dans une Babylone : 666, la société du Chiffre (Apocalypse 13/18).

Il y avait donc un riche, un homme de chiffres et d'affaires, qui faisait la noce tous les jours, vivant surtout pour lui-même, complaisamment installé dans ses biens, comptés, calculés avec marge bénéficiaire et pourcentage de rentabilité. Un homme du chiffre, mais un homme anonyme, sans nom...

Et puis, un pauvre du nom de Lazare : "Lazare", ce qui signifie "Dieu aide" ! C'est de l'humour noir ! Pauvre comme Job, couvert d'ulcères, léché par les chiens, et se faire appeler "Dieu aide" ! Bien que seul, Lazare est contraint, dans sa pauvreté, de vivre aux dépens des autres. Couché à la porte du riche, on ne peut passer sans l'enjamber. Il est pauvre, dépendant des autres, mais... il a un nom !

Nommer quelqu'un, dans la conception biblique, c'est le faire exister, c'est le mettre en relation avec d'autres. Et le riche, qui croyait exister par son apparence, se retrouve anéanti et isolé. Face à la menace du renversement des situations, c'est la figure de Lazare qui est mise en valeur ; c'est la première pointe de la parabole. L'Evangile fait ressusciter l'homme dans la découverte de son nom, il le sort de son anonymat et le met en relation avec les autres.

Le sens de ce texte, à notre avis, ne consiste pas à culpabiliser l'auditeur en lui montrant qu'il est engoncé dans la société du chiffre et qu'il devrait, s'il veut être sauvé, vivre dans la pauvreté comme Lazare. Non, la prédication n'est pas une leçon de culpabilisation. Et d'ailleurs, qu'importe l'état de notre compte bancaire tant que notre nom subsiste, qu'il est celui de notre vie, de nos relations, de notre histoire et pas celui de notre prochain emprunt ou achat à crédit !

Car ce n'est pas tant l'abondance de biens qui caractérise le riche que son refus de communication et de relation. Aussi Abraham va-t-il répéter à l'adresse des cinq frères qu'ils ont déjà Moïse et les prophètes et qu'ils peuvent les écouter ; c'est la deuxième pointe de la parabole. Le miracle est inutile, des hommes sont là autour de nous. Les cinq frères avaient Moïse et les prophètes, nous "avons" Jésus-Christ. Et cette parabole reste une bonne nouvelle dans le sens où elle redit avec insistance aux frères qui restaient, mais aussi à nous, que tout est déjà donné, que Dieu est présent, et qu'il nous replace dans notre vocation d'homme et de croyant : être à l'écoute de notre prochain.

Seule l'attention va mettre les points d'ancrage, les pierres d'attente où se fixeront les multiples passerelles que le Seigneur jette entre lui et nous :
- l'attention aux signes de l'amour de Dieu dans l'histoire des hommes,
- l'attention aux Abraham et aux prophètes d'hier et d'aujourd'hui,
- l'attention aux autres, aux clins d'œil, aux murmures de l'amour de Dieu à travers les hommes, les événements, tout ce qui bouge.

Etre attentif, c'est coincer du pied la porte de nos cœurs qui se ferme trop souvent sur le vide de nous-mêmes.

Or, des barrières, nous ne cessons pas d'en dresser. Nous passons plus de temps à nous défendre qu'à regarder autour de nous. Nous bâtissons des murs, quand il faudrait ouvrir grand portes et fenêtres.

Pour un Lazare qui geint, ignoré, derrière nos vies bien closes, combien de riches qui dévorent, enfermés dans leurs peurs.

Il est temps, grand temps de sortir : déverrouillons nos portes, et cela même un ressuscité ne le fera pas à notre place !

Quelles sont donc les leçons de cette parabole ?

1. Le retournement spectaculaire des situations. Une certaine théologie affirmait : "Celui qui craint Dieu s'enrichit, il est en bonne santé et vit longtemps ; quant au pauvre, à l'infirme ou au malade, il est sous le jugement divin". Jésus, comme Job d'ailleurs, ou certains psalmistes, vient dire : Attention ! Les privilèges d'ici-bas ne sont pas la garantie de ceux de là-bas. Les choses peuvent se retourner, et vite.

2. Les moyens d'être avertis de ces choses. Ils ne sont pas surnaturels, spectaculaires et miraculeux. Ils sont simples, présents, accessibles à tous, sans apparence spéciale. Quels sont-ils ? Moïse et les prophètes (v. 31), autrement dit : l'Ecriture sainte. Et il en est de même pour nous. A nous d'être intelligents, et attentifs aux signes par lesquels Dieu nous avertit et avertit tout homme, par la Bible. A nous d'y prendre garde, tel Lazare, dont le nom signifie "Dieu aide".

Quelqu'un pourra bien ressusciter des morts, ils ne seront pas convaincus. Cette phrase, qui termine ce passage de l'évangile selon Luc, devrait nous paraître insupportable, ou bien il nous faut décider une fois pour toutes qu'elle ne nous concerne pas !

Comment le Christ, dont tout le message prend son sens avec la résurrection des morts, peut-il affirmer que cette résurrection porte en elle-même ses limites ?

Dans le contexte de la très riche parabole racontée par Jésus, cette phrase de conclusion souligne avec force l'immense responsabilité de l'homme : rien (pas même une résurrection, pas même celle du Fils de Dieu lui-même) ne peut obliger à aimer. L'homme seul accepte ou refuse l'amour. Ils ne tiennent plus, les discours qui essaient de démontrer que Dieu oblige, force, place l'homme dans des situations inextricables !

Certes, le Seigneur ne néglige pas de multiplier les appels, les invitations tant à travers la voix des prophètes, que par les événements qui jalonnent l'histoire des hommes, allant jusqu'à donner son Fils pour tracer le seul chemin qui mène de la mort à la vie.

Mais, au bout du compte, c'est à l'homme de choisir. Il manifestera son amour ou son absence d'amour pour Dieu et pour ses frères. Et il s'engagera ensuite dans la logique de son choix.

Et la parabole de Jésus décrit, avec des images fortes et colorées, la logique du refus. Le riche qui refuse d'aimer Lazare entre dans un univers où toutes les portes se ferment les unes après les autres. Le non-amour, c'est la non-communication. Plus aucun pont au-dessus des abîmes de l'indifférence, plus aucun passage dans le désert des cœurs secs.

Il me semble tout à coup que, si nous prenons très au sérieux ce texte de l'évangile, il y a urgence. Toutes les constructions intelligentes, les discours sur Dieu, même certaines formes de prière, s'effritent, se réduisent à rien. Il y a urgence à regarder la logique de nos vies, à mettre l'amour au premier plan, à organiser nos paroles, nos gestes, nos silences autour de lui.

Si Luc est l'évangéliste de la miséricorde, il ne cesse d'insister sur la liberté et la responsabilité de l'homme : celui-ci seul peut dire oui ou non à l'appel du Seigneur.

Et cela, personne, pas même un ressuscité, ne nous convaincra de le faire...

Amen.



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