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Luc 15 v 1-32 Michel Cordier



Prédication


Le texte d'Évangile du jour nous met face à trois histoires se terminant par une joie partagée. Mais à y regarder de plus près, il n'est peut-être pas si évident que cela de nous glisser dans la peau de ses personnages et de nous y sentir joyeux. Pas plus, d'ailleurs, qu'il n'est évident pour nous de nous y retrouver dans ces différentes voies qui semblent tracées vers le salut sans que le but ne soit garanti.

Pour le berger de la parabole, ne pas partir à la recherche de la centième brebis, c'est renoncer à la retrouver, mais abandonner sur place les autres pour le faire, c'est prendre un tout autre risque, celui de revenir bredouille et de constater de nouvelles pertes dues à son absence. Choisir d'aller seul dans le désert, c'est aussi prendre un risque pour soi. Aller au-devant d'une bête perdue, c'est aussi partir sans savoir quel accueil on recevra, ni même si l'on pourra rétablir le lien que l'affolement aura probablement un peu plus fragilisé. Partir à la recherche de la brebis perdue, c'est aussi affronter la question de la responsabilité de celui qui a laissé partir celle dont il avait la garde, c'est poser la question des comptes que chacun devra un jour rendre de ses actions. Partir est décidément bien courageux et peu rentable si l'on y réfléchit de plus près.

De même, pour la femme qui a perdu sa drachme. Une somme, non négligeable, mais modeste, justifie-t-elle que l'on allume la lampe et que l'on retourne la maison pour la retrouver. La pièce ne peut-elle avoir été perdue ailleurs, ne peut-on attendre heure plus favorable pour chercher, …? Et que penser alors d'une démarche qui avise les alentours d'une mésaventure qui souligne le peu d'ordre que l'on a eu?

Quant au jeune fils, ne lui est-il pas pénible de reconnaître qu'il a perdu ce que faisait la facilité de sa vie, ce qui garantissait sa liberté ? Ne lui est-il pas douloureux d'avoir perdu ses illusions ? Ne lui est-il pas difficile de revenir et de le confesser devant ceux qu'il avait cru dépasser sinon dominer?

Et que dire du père ballotté entre un fils dont il accepte qu'il fasse tabula rasa de son éducation et un autre qu'il laisse aller jusqu'aux plus graves accusations quant à l'accomplissement de ses devoirs paternels, entre un fils qui le renie et un autre qui le méprise? Que dire de ce père à qui l'on demande de ne plus voir comme sien son fils?

Auquel de ses personnages devons-nous emprunter un chemin qui conduise à Dieu ? Est-ce au berger, élément moteur extérieur du salut passif de la brebis qui devient un peu plus objet de dépendance? Est-ce à la femme qui veut racheter seule sa faute en un salut de débordement d'activité réparatrice ? Est-ce au fils cadet qui trouve dans l'amour d'un autre un salut mal cherché dans l'estime de soi ? Est-ce au père qui découvre la perte de l'un en recouvrant la faute de l'autre ?

Où va bien pouvoir se trouver un sujet de joie pour Dieu dans les cieux ?

Notre propre vie, d'homme ou de femme comme de communauté, est faite de bribes empruntées à chacun de ces personnages, au fils aîné aussi.

Il nous suffit de regarder ce que nous avons de peu d'ouverture à autrui, de souci de l'autre, ce peu que nous faisons d'effort individuel ou collectif pour que les convictions qui nous animent soient présentes dans le monde, accessibles à tous, pour que la bonne nouvelle de Évangile qui nous a renouvelés dépasse nos cercles fermés et se répande dans la contagion d'un nouveau cercle vertueux. Il nous suffit de regarder l'oubli dans lequel nous sommes tombés du "semper reformanda" de nos anciens, nécessité vitale pour être en phase avec Dieu de ne pas se figer dans un système aussi adéquat qu'il puisse être à un moment donné. À l'opposé, il faut admettre avoir si souvent négligé le bon dépôt des épîtres pastorales par volonté d'originalité ou par marque d'affranchissement de toutes nos dettes. Il nous suffit d'affronter la réalité de notre sensibilité aux attraits de ce monde qui offre tant de choses que nos compréhensions de Dieu nous interdisent, de notre désir presque conscient d'être comme les autres, de n'avoir ni à nous distinguer, ni à nous justifier. Il nous suffit de constater notre mépris de tous les autres systèmes de pensée et d'agir, la facilité avec laquelle nous imputons à Dieu la faute de nos échecs et la cause de tous nos manques, lui que nous avons transformé en personnage si sinistre et austère qu'il finit par ressembler à la caricature du protestant français. Il nous suffit de cela pour savoir que Dieu ne trouvera pas là sa joie…

Il ne reste plus guère dans nos textes qu'une démarche commune qui opère un revirement de situation. Arrive un moment, une occasion, où un humain se lève, se met en route. C'est alors le miracle d'Abram en Genèse 12 qui se reproduit. Cet humain s'entend dire "vas-y, vas-y vraiment" ou, autrement traduit, "va pour toi". Il faut sortir de l'immobilité qui est une forme de mort, retrouver le mouvement qui est la vie. Il faut dans la mise en mouvement exprimer ce désir sans lequel il n'y a pas d'humanité. Il faut cette coïncidence, cette concomitance d'un ordre et d'un intérêt qui nous touchent de pair. C'est ce qui arrive au berger ou à la femme qui assument leur devoir et leurs responsabilités. C'est ce qui arrive au fils cadet au creux de la vague, pris entre ce qui s'impose à lui, sorte de loi, et ce qui le touche encore et nourrit ses attentes.

La rencontre du père et de ses bras grands ouverts nous fait aller plus loin encore. À l'instar du fils cadet qui a fait tomber à bas tous les liens en réclamant son dû à venir et le dilapidant, nous sommes face à Dieu qui ne nous doit rien. En accueillant son fils, le père refuse un repentir qui reviendrait sur un lien antérieur et amoindri. Nous sommes dans la gratuité de l'amour. Le père choisit la nouveauté, la fête et la joie sans réserve sont possibles. Il a répondu favorablement à la demande de relation qui lui était adressée et il l'a investie. Ils sont désormais tous deux libres du passé, tournés vers la seule promesse de l'engagement pris ensemble.

Ce choix nous ramène au fils aîné désespérément ancré sur ses positions, dans ses certitudes malsaines. Il a besoin de garder cette distance qui lui permet de fuir la situation. Il refuse de se rapprocher jusqu'à renoncer à sa différence, il refuse de s'écarter pour voir l'autre dans sa différence. Sûr de lui, de la validité du sacrifice de sa vie, de sa liberté, de ses envies à la Loi, celle de toujours, celle qui se transmet plus sûrement que le patrimoine paternel, il passe à côté de l'essentiel, il ignore l'homme. Cependant, dans sa colère, dans sa frustration qui s'extériorise, il laisse jaillir la première étincelle de son désir. Sans le savoir, il vient de se mettre dans la situation de son frère songeant à réclamer sa part, son moyen de vivre dit le texte grec. Car l'homme ne vit pas de pain seulement mais aussi de tout ce qui, à l'image et selon le dessein de Dieu, fait œuvre de création. Dans sa révolte, il vient de faire le premier usage d'une liberté qu'il croyait ne pas avoir. Sans encore le saisir, il est confronté à l'amour du père plus fort que la loi.

En refusant de livrer la fin de l'histoire, comme il le refera avec l'épisode de l'homme riche du chapitre 18, Luc nous protège en nous évitant de tomber dans le même travers que les pharisiens ou le frère aîné. Impossible dès lors de revenir en arrière et de rester sur les critères étroits de la loi seule comme les pharisiens. Impossible aussi de se satisfaire d'une glorification du modèle du pécheur repenti aux dépens des tenants de l'ancien système. La porte est ouverte, l'horizon s'est élargi. Accomplissant l'annonce finale d'Esaïe, le salut revient à ses premiers dépositaires par ceux-là mêmes qu'ils étaient sensés éclairer. Et l'amour s'offre dans la liberté du choix. La liberté pour que le choix soit vrai, le choix pour que le désir de Dieu soit vrai.

Jésus se pose ainsi comme celui qui vient pour que, quel qu'ait pu être notre parcours, nous soyons accueillis par Dieu à son repas de fête. Selon les paroles mêmes de l'institution de la cène, il vient pour le pardon de beaucoup. Ce repas de fête signe cette abondance de vie qui nous est promise, offerte à tous, attendant que nous la saisissions en retour.

* * *
Nous croyons en Dieu même si nous ignorons sa nature exacte et si sa réalité dépasse notre entendement.
Je crois que tu marches constamment à nos côtés, nous guidant dans les moments heureux comme dans les moments malheureux.

Nous croyons en Dieu même s'il nous semble parfois que nos vies n'ont pas de sens, que nos échecs et réussites se rejoignent dans l'inutilité et la vanité.
Je crois en ton amour infini, ton pardon et ta promesse.

Nous croyons en Dieu qui est Père même si nous avons parfois l'impression qu'il nous laisse seuls, avec des comptes à rendre, dans un monde devenu hostile.
Je crois que nous sommes nés de ton amour et que, quoi que nous entreprenions, nous restons portés par ta bienveillance.

Nous croyons en Dieu qui est Fils même si sa Passion est folie à nos yeux.
Je crois que ta mort nous sauve de la condamnation du péché et que ta résurrection ouvre nos vies à la confiance et à une abondance de grâce inespérée.




Nous croyons en Dieu qui est Esprit saint et qui agit aujourd'hui même si l'Église nous apparaît flétrie et fragile.
Je crois que tu mets en nous une soif spirituelle que toi seul peux combler, que tu lis au fond des cœurs la sincérité de nos engagements et non pas dans le livre de nos vies les événements extraordinaires.

Nous croyons en Dieu qui est accessible même s'il est invisible aux yeux de l'homme.
Je crois que tu te révèles à nous par Ta Parole, que tu nous donnes la communion fraternelle et la force de la prière pour mener notre quotidien.

Nous croyons en Dieu qui a ouvert les portes de son Royaume pour que règnent la paix et l'alliance renouvelée dans le cœur des hommes.
Béni sois-tu Seigneur !


Je crois en Dieu

le Dieu de la création, temps de rencontre:
rencontre entre l'Éternel et le temps qui passe entre le Tout Puissant et les éléments qui composent le monde entre le Vivant et les créatures qui se meuvent entre un projet d'amour et des êtres libres et responsables

le Dieu du salut, occasion de rencontre:
rencontre entre le Dieu Saint et des hommes pécheurs entre la certitude de la Loi et le doute des hommes entre une histoire douloureuse et un Royaume qui s'ouvre rencontre impossible et pourtant réalisée entre la justice de Dieu et l'amour de Dieu

le Dieu d'aujourd'hui, appel à la rencontre:
rencontre vivante dans un livre toujours vivant où Dieu se révèle rencontre vivante dans un groupe d'hommes et de femmes formant, par la confession de leur foi commune, l'Église du Christ rencontre de libération par le don de l'amour vrai et d'une folie autre, de la promesse et du pardon rencontre d'épanouissement par la paix de Dieu en sa présence vivante

Je crois en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit





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