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Luc 15 v 1-32 David Mitrani
texte : Évangile selon Luc 15
premières lectures : Exode 32 / 7-14 ; première épître à Timothée 1 / 12-17 chants : 254 et 258 (NCTC) "Tous les fils prodigues s'approchaient de Jésus pour l'entendre. Et les fils aînés murmu-raient et disaient: Quand ton fils que voilà est arrivé, lui qui a dévoré ton bien avec des prostituées, tu as tué pour lui le veau gras…" Chers amis, vous me pardonnerez cette fusion du début de notre chapitre avec la grande parabole des deux fils, qui vient juste après et en constitue la fin... Car le parallèle est clair, et les Pharisiens l'avaient parfaitement bien compris! Mais entre les deux passages (celui des murmures des Pharisiens et l'histoire du fils prodigue) il y a une petite parabole, trop rapide, presque facile-ment oubliée, pourtant donnée ici en deux versions, l'une à la suite de l'autre: "Quel homme d'en-tre vous, s'il a 100 brebis…" "ou bien quelle femme, si elle a 10 drachmes…" C'est un gag, bien sûr. Jésus se moque des Pharisiens et des scribes: lequel d'entre eux voudrait donc être comparé à un berger ou à une femme, deux catégories qui, pour eux, sont im-pures presque par définition!? C'est comme si vous compariez aujourd'hui un islamiste fanatique à un journaliste démocrate ou à une femme enseignante! C'est une insulte, presque… Mais ce n'est pas la seule chose, dans cette parabole, qui prend les Pharisiens à rebrousse-poil et qui leur donne à voir ce qu'ils sont ou ne sont pas. On croit toujours que, lorsque Jésus pose ce genre de questions: "lequel d'entre vous…?" etc. – on croit toujours que la réponse est évidente. Mais c'est seulement parce que nous connaissons trop ces textes, nous ne les écou-tons plus… Faites-y donc attention: la Parole de Dieu, y compris dans ces petites paraboles de Jésus, reste une parole choquante, même pour nous. Mes amis, oui, "lequel d'entre nous…?" Lequel d'entre nous, s'il avait 100 brebis, s'il avait, plutôt, 99 brebis au milieu du désert, les abandonnerait pour en retrouver – peut-être – une 100ème, et ensuite rentrerait avec elle seule à la maison, faire la fête avec ses amis, pendant que les 99 autres seraient toujours ensemble – ou peut-être dispersées maintenant – dans un désert où la nuit commencerait à tomber… où les loups s'approcheraient… où tous les dangers les menace-raient…? Ou bien encore: lequel d'entre nous, s'il avait sur la table les revenus de la moitié de son mois, rechercherait en remuant toute la maison ceux d'une journée pendant que la poussière qu'il tâcherait d'enlever de sur ceux-ci recouvrirait ceux-là, à moins que quelqu'un, passant par là, ne se soit servi, à voir tous ces billets abandonnés sur la table – tout ça pour dépenser tout de suite avec ses voisins ce qu'il aurait finalement retrouvé – peut-être…? Lequel d'entre nous serait fou à ce point? L'êtes-vous? Oh, cela doit bien vous arriver quand même de temps en temps, mais dans ces cas-là, lorsque vous vous en apercevez, vous vous en mordons les doigts bien vite! Car c'est effectivement folie. Qui d'entre vous laisserait le raisin pourrir sur pied en recherchant tout le jour la grappe qui est tombée à côté du panier et qui est maintenant enfouie Dieu sait où?… Catastrophe que de faire ainsi, irresponsable est celui qui agit ainsi. Bien sûr que les Pharisiens et les scribes ne font pas comme ça; bien sûr, chers amis, que vous ne faites pas comme ça: vous seriez ruinés, à la rue, et seuls depuis bien longtemps, morts peut-être, et par votre propre faute… Notre logique habituelle, quotidienne, est toute différente: gardons bien ce que nous n'avons pas perdu, empêchons ce que nous avons encore de se perdre, et même, faisons-le fructifier et se multiplier si nous le pouvons. Bon berger que celui qui ne perd pas ses bêtes, bon berger aussi celui qui, s'il en a perdu une, évite que cela ne se reproduise, et qui s'arrange ensuite pour remplacer une de perdue par dix nouvelles… C'est vrai. Mais Dieu n'est pas un bon berger, Dieu n'est pas une bonne maîtresse de maison. Dieu est un mauvais gestionnaire: il perd ce qui lui est confié, et puis il part le rechercher en abandon-nant le reste… Et ceci est un scandale et une double mauvaise nouvelle! C'est un scandale, car ça ne correspond à rien de ce que nous pensons à propos de Dieu, lui qui a créé le monde et qui le maintient par sa Providence. Lui, le Dieu Tout-Puissant et Omniscient, ne peut pas faillir à ce point. Car sinon, c'est donc bien une mauvaise nouvelle, et même deux. La première mauvaise nouvelle, si Dieu est comme le berger ou la femme de la parabole, la première mauvaise nouvelle c'est que je ne peux pas compter sur lui. La seconde mauvaise nouvelle, c'est qu'il va me laisser tomber pour courir après des chimères, pour aller récupérer untel ou unetelle qui sont perdus de toute façon, irrécupérables, et moi, en attendant, il m'abandonne bel et bien. Ce Dieu là, moi qui suis une brebis du troupeau, moi qui suis un trésor sur la table, ce Dieu là ne me sert à rien. N'est-ce pas d'ailleurs ce que reproche le fils aîné au père de la parabole suivante? "Pen-dant tout le temps où j'étais avec toi, tu ne m'as servi à rien…!" N'est-ce pas ce que les Juifs re-procheront finalement à Jésus mourant en croix? Contre les Romains et contre la mort, ce Jésus de Nazareth ne nous aura servi à rien... Mauvaise nouvelle, mes amis, mauvaise nouvelle si nous pensons faire partie du troupeau ou du trésor: Dieu ne nous sert à rien. Mais renversons donc la question: si le berger, si la femme, ne s'occupent plus des 99 bre-bis ou des 9 drachmes, n'est-ce pas plutôt parce que ce sont ces 9 ou ces 99 qui ne servent à rien?… Si Dieu ne part pas à ma recherche, moi qui ne suis pas perdu, n'est-ce pas parce que je ne lui sers à rien?… Si Dieu et moi ne nous servons mutuellement à rien, n'est-ce pas que l'un de nous deux n'est pas au bon endroit, dans le bon positionnement, par rapport à l'autre? Et qui suis-je pour dire à Dieu que c'est lui qui s'est trompé?! Non, bien sûr: c'est moi… Voici maintenant que j'ai simplement remplacé une mauvaise nouvelle par une autre! L'Ac-cusateur fait bien son travail, n'est-ce pas? Il accuse Dieu, ou bien il m'accuse. Dans les deux cas, c'est comme dans la parabole, il n'y a plus de relation, le pont est coupé, entre Dieu et moi. Je suis dans le désert avec mes semblables, et il est à la maison avec celle qui était perdue; je suis sur la table avec mes consœurs, et il fait la fête dans la pièce d'à-côté… Mais peut-être ai-je mal lu la parabole? Je veux dire: peut-être que je ne suis pas dans le désert ou sur la table – selon que vous préférez les brebis ou les drachmes! Après tout, une autre possibilité existe, qui dit bien une bonne nouvelle, enfin une bonne nouvelle! C'est si je suis, moi, la brebis perdue, si je suis, moi, la drachme perdue… Mais les Pharisiens n'ont jamais pensé ça d'eux-mêmes. Ils n'ont donc pas entendu là une bonne nouvelle, mais seulement une mauvaise! Ils n'ont pas entendu Jésus leur parler de l'amour de Dieu pour eux: ils ne se sont pas vus au bon endroit dans la parabole, ils ont cru entendre Jésus dire que Dieu les abandonnait… Et nous… Pharisiens ou pécheurs? Serons-nous, sommes-nous une cause de joie pour les anges dans le ciel? Nous, nous pensons être justes – ou bien nous pensons, à d'autres moments, être trop pécheurs pour que Dieu s'intéresse à nous. Dans les deux cas, c'est de l'orgueil. Dans les deux cas, nous prétendons pouvoir dire à Dieu ce qu'il doit faire, nous le proclamons tout-puissant pour le faire servir à notre gloire, en positif ou en négatif. Le plus grand des justes, ou le plus grand des pécheurs, mais surtout le plus grand: tel je veux être, et que Dieu le sache! Mais Dieu s'en moque. "Le plus grand", il ne sait pas ce que ça veut dire, même pour lui-même. La parabole nous invite seulement à nous reconnaître dans la brebis perdue et retrouvée, dans la drachme perdue et retrouvée. Et c'est une bonne nouvelle. Car finalement c'est vrai: je me perds sans cesse, ou bien je me laisse recouvrir et cacher par la poussière. Et sans cesse, les anges se réjouissent à mon sujet, car Dieu est parti à ma recherche, et il m'a ramené, et il crie sur les toits que je compte à ses yeux, et qu'il perdrait tout plutôt que de me perdre. Et il a tout perdu plutôt que de me perdre. Pour moi, pour vous, mais aussi pour notre petite Église, "pauvrette Église", il a donné sa vie, il a abdiqué sa toute-puissance, il s'est fait plus petit et plus perdu que moi pour que la petitesse et la perdition ne puissent plus me retenir loin de lui. Dieu m'aime, et cela me suffit. Dieu nous aime, petit troupeau égaré, et c'est bien. Amen. Châteauneuf & Jarnac - 12 septembre 2004 Pasteur David Mitrani - erf.jarnac@free.fr Autres textes de la même catégorie
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