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Luc 15 v 1-3 & 11-32 Alphonse Maillot



Textes : Josué 5/10-12 ; 2 Corinthiens 5/17-21 ; Luc 15/1-3 & 11-32
Genre : Notes homilétiques
Auteur : Alphonse MAILLOT
Source : Je suis qui je serai — Notes homilétiques sur les trois lectures dominicales pour les dimanches et fêtes de l’année C [Carême – Semaine sainte – Temps de Pâques – Ascension – Pentecôte – Trinité (18 dimanches et fêtes)]. Mission Intérieure de l’Eglise Evangélique Luthérienne, 1991 (p. 33-40).



4° dimanche de Carême

Luc 15/1-3 & 11-32

Il est très bien de nous avoir rappelé l'introduction des trois paraboles souvent appelées toutes trois, lamentablement : « Brebis perdue », « Drachme perdue » et « Enfant prodigue », alors qu'il s'agit de « l'homme aux cent brebis », « la femme aux dix drachmes », « le père avec ses deux fils » (cf. le lectionnaire catholique qui a bien intitulé : « ...du père et de ses deux fils »). En effet, l'introduction (trop écourtée cependant) montre le caractère polémique, sinon virulent, de ces trois paraboles qui impliquent les auditeurs (quel est l’« homme » d'entre vous qui... ?, v. 4) ; introduction dont la prise en compte devrait éviter la dégénérescence de ces paraboles en récits mélodramatiques, bonbons-fondants, et anthropocentriques, alors que le vrai sujet des trois paraboles est Dieu lui-même, désigné par « l'homme aux cent brebis ; la femme aux dix drachmes ; et le père aux deux fils ». Il est bon aussi que, pour une fois, il soit question du deuxième fils, si souvent oublié et combien important cependant.

Mais il est évident que, s'il faut lire tout le texte indiqué, il n'est pas question, sauf à parler plus d'une heure, de prêcher sur toute la parabole, qui, rassurez-vous, est trompeuse, car les gens croient la connaître et, en fait, n'en connaissent que l'image déformée qu'ils s'en font. Vous pouvez et devez donc vous contenter des vérités oubliées.

Dans la ligne des deux paraboles précédentes, quelques remarques :

1° Le vrai sujet de la parabole est le Père ; Père incapable (!) de faire des fils identiques, qui entend donc respecter la liberté de chacun de ses fils et qui, sur la demande de l'un d'entre eux, partage tous ses biens (vraisemblablement 2/3 pour l'aîné, 1/3 pour le cadet). Le Père n'a plus rien, mais bien entendu il est à l'abri de la misère. Subvenir aux besoins de ses parents était un devoir « sacré ». Ceci va expliquer le verset 31 : « Tout ce qui (était) à moi est à toi ; l'aurais-tu oublié ? ». Le Père, quoiqu'il lui en coûte, laisse partir le cadet, car le contraindre à rester (et à ne pas se perdre) reviendrait à changer sa « filialité » en esclavage. La « filialité » doit toujours être volontaire. Et mieux vaut l'esclavage choisi et subi de la contrée lointaine (v. 13), que l'esclavage doré et involontaire d'un amour possessif (cf. l'aîné). La fuite dans la contrée lointaine est la rançon d'un amour paternel véritable !

2° On n'oubliera pas les « porcs » du verset 16. Après avoir relevé que ce fils libre chez lui est désormais un semi-esclave, on notera que le porc est, pour les Juifs, l'animal impur par excellence. Tout..., oui, tout plutôt que, non seulement d'avoir à garder des porcs, mais de se nourrir avec ce qu'ils auraient laissé ! C'est l'humiliation suprême. Ici, sans y insister, car là n'est pas la vérité première de la parabole, rappelez que bien des rêves de liberté ont sombré dans les dures réalités de divers esclavages. L'ironie de l'histoire fait que plus l'Utopie (de l'Ailleurs et) de la Liberté nous entraîne, nous séduit, plus elle nous conduit fatalement dans les chaînes de l'aliénation, où l'homme devient moins que les porcs. Je regrette d'avoir à le rappeler, mais la vie chrétienne est l'ennemie des rêves ; le chrétien doit rester accroché au réel avec des semelles de plomb. La foi démystifie tous les idéalismes, car tout ce dont est capable l'homme livré à lui-même, c'est de planter une croix... ; mais, quand on sait cela, on peut repartir allégé et plein d'espérance pour travailler vraiment sans rêver.

3° La confession du « fils-parti » :

a) J'ai... péché contre le Ciel, qui m'ordonnait de ne pas abandonner mes parents ;

b) Contre toi, car je n'ai pas compris ici, sur place, l'amour que tu me portais ;

c) Maintenant je préfère servir chez mon père que mener grande vie dans la « grande contrée ». Question (sans réponse !) : Etait-il nécessaire de connaître l'aliénation pour retrouver la place de fils ?

4° L'attitude du père :

a) Il attendait et surveillait le retour du fils qui, même encore loin, est aperçu par le père qui va être « pris aux entrailles » (v. 20) et courir au-devant de lui ; ce qui était mal considéré et montre que notre Père ne l'est pas à la manière humaine (notre Père n'a pas peur d'être déconsidéré, s'il s'agit d'aimer ses enfants) ;

b) Non seulement le père ne lui adresse aucun reproche (aucun triomphalisme paternel : « Je te l'avais bien dit, etc… » ; (idem les prophètes de l'Ancien Testament, quand le châtiment prédit arrive), mais il ne lui laisse même pas achever cette confession des péchés, pourtant bien pesée et pensée par le fils enfui. Dieu trouve toujours trop longues nos confessions des péchés ! Son émotion devant les fils repentants (vraiment) le contraint à nous interrompre... sachez-le bien !

c) Et c'est la réhabilitation : le veau gras, la bague paternelle, etc..., qui montrent que ce fils est non seulement réintégré, mais qu'il a la place du père (cf. l'échange-réconciliation de 2 Corinthiens 5, étude précédente). Tout cela est bien connu, même si cela doit être clairement rappelé.

5° Mais c'est probablement au fils aîné qu'il faut vraiment nous consacrer. Fils bien-sous-tous-rapports ; non seulement il n'est pas parti, mais il a travaillé comme... un bagnard, sans jamais rechigner, dans la propriété (cf. plus loin) de son père. Mais son drame est qu'il n'a jamais compris qu'il était un vrai fils chez son père, de même que son père était un père chez son fils. Il y a vécu en esclave avec une mentalité d'esclave, qui fait ceci ou cela parce qu'un fils doit (!) faire ceci ou cela. Chez son père, il est resté courbé sous la loi, ne croyant pas vraiment que le maître était son père (v. 29). Et qu'il était fils.

Il en donne la preuve avec ce « chevreau » que son père ne lui a jamais donné, et que donc il n'a jamais osé prendre, alors qu'il n'avait même pas besoin de le demander puisque (souvenez-vous du v. 12) le père avait partagé ses propriétés et ses biens, et ainsi tout ce qui était dans la maison appartenait à l'aîné. Eh bien, il n'a pas cru que c'était vrai. Il n'a pas cru être un fils propriétaire. Resté chez son père, oui ! mais avec un cœur d'esclave, bien entendu, il ne peut rien comprendre à l'accueil fait à son frère. On en profitera pour noter la partie de ping-pong avec son père : « Ton fils que voici... » (v. 30) ; « Ton frère que voici ». Admirable !

Ce deuxième fils nous alerte (car bien souvent nous lui ressemblons) sur l'accueil des étrangers quand ils reviennent à la maison du Père !, ou tout simplement quand ils entrent dans l'Eglise. Savons-nous nous souvenir qu'ils doivent recevoir le meilleur accueil ? Ne faisons-nous pas trop souvent la g... quand ils ne sont pas du sérail ? Les protestants savent, mieux que quiconque, faire la g... (j'en sais quelque chose). Attention !

6° Mais Luc a sans nul doute donné un sens élargi à cette parabole (inépuisable !), ce qui me semble certain dès la première ligne qui ne ressemble pas au début des deux autres paraboles. N'oublions pas que Luc est un païen. Il est clair qu'il s'est reconnu dans le fils cadet, et il s’est vu dans les foules païennes (ou même celles des Juifs que leur conduite disqualifie comme vrais Juifs) qui sont parties vers la grande contrée où, un jour ou l'autre, elles sont tombées en servitude. Luc écrit au moment où l'Eglise s'étend partout, dans l'univers connu ; mais aussi au moment où l'attitude juive, déjà réticente à l'époque de Paul (20 ans auparavant ?) devient franchement hostile. Israël est ce fils aîné qui n'a jamais (?) compris ce que cela signifiait être fils et qui, devant le retour en fanfare des dilapideurs chrétiens, coureurs de filles et mangeurs de porc, refuse de s'associer à la joie du Père. Ce sont les Juifs à qui Luc et Jésus viennent rappeler de la part du Père : « Tout ce qui est à moi est à vous... et vous êtes toujours avec moi... mais ne fallait-il pas ? » (v. 32).

Une petite consolation pour les parents : ce père (qui est Dieu !) a raté l'éducation de ses deux gamins.




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