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Luc 12 v 32-40 Bernard Mounier



Texte : Luc 12/32-40
Genre : Prédication
Auteur : Bernard MOUNIER
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 10.08.1986.



L'Eglise, me dit-on souvent, est un lieu où s'exerce ou doit s'exercer la grande liberté des enfants de Dieu, et cette liberté si grande nous invite à aborder, du moins par le discours, toutes sortes de problèmes. Cependant — certains parmi vous en conviendront — il est des domaines, des lieux, où il est encore dangereux de s'aventurer au grand jour. Il vaut mieux emprunter encore des chemins de traverse et combien de pasteurs et de paroissiens ne se creusent-ils pas la tête pour pénétrer ou faire pénétrer ces lieux, ces espaces encore interdits. Alors permettez-moi, en guise d'introduction, de vous en citer deux ou trois : le sexe, par exemple. Est-il possible d'aborder, en toute liberté, le problème de la sexualité dans l'église ? Ou encore est-il possible, en toute liberté, de parler politique dans l'église ? Ou bien est-il possible encore de parler, en toute liberté, de l'argent dans l'église et bien d'autres domaines encore qui ne sont, me semble-t-il, aujourd'hui pour l'église que des propriétés privées inviolables sous peine de poursuites ? Alors comment faire pour vivre pleinement cette liberté que Dieu donne quand, en un seul instant, cette liberté est amputée par toutes sortes d'interdits ? Comment faire pour sortir de ce dilemme face aux textes bibliques, par exemple, qui, eux alors, en toute liberté, ne se privent pas d'aborder ces thèmes ?

Il y a plusieurs solutions. Certains sauteront, éviteront allègrement ces textes ; d'autres encore, au contraire, et à l'opposé, rejetant avec violence toutes sortes d'interdits, se délecteront dans ces textes ; d'autres encore spiritualiseront ces mêmes textes et trouveront dans un discours intellectuel la solution à tous les problèmes. Rien de tout cela n'est véritablement satisfaisant ou, en tout cas, rien ne me satisfait pleinement. On reste sur sa faim, on est comme pris dans une tension insurmontable et tout ceci, semble-t-il, à cause d'un mauvais usage de la liberté ou du moins d'un usage partiel de cette liberté. Or, aujourd'hui, avec le texte que nous avons lu dans l'évangile de Luc à ce chapitre 12, son contexte immédiat nous invite avec une particulière insistance, et je dirai une particulière précision, à nous positionner face à ce problème de l'argent. Permettez-moi de m'attacher sur les trois ou quatre premières lignes de ce texte, résumées dans l'exhortation directe du verset 33 : "Vendez vos biens et donnez aux pauvres l'argent ainsi obtenu, ou encore vendez vos biens et faites l'aumône". Une telle exhortation nécessite-t-elle un long commentaire, une longue prédication ? Je ne le crois pas car rien, dans les termes employés par Luc lui-même, ne laisse supposer un véritable problème. Tout semble clair : "Vendez vos biens, donnez aux pauvres l'argent ainsi obtenu, vendez vos biens et faites l'aumône". Tout semble clair, si clair dans la lecture et la compréhension ; mais les choses se compliquent lorsque nous essayons de passer aux actes. Car cette grande clarté devient si violente qu'elle nous rend aveugles et nous n'arrivons plus à distinguer les pauvres, ceux à qui éventuellement pourrait s'adresser notre monde, si ce n'est peut-être à nous-mêmes, car soudainement nous nous sentons pauvres.

Ainsi, toutes sortes d'explications, de justifications apparaissent sur nos lèvres. L'Evangile est clair et précis, on ne peut faire de distinction entre des catégories de pauvres. Il n'y a pas, par exemple, comme cette tentation que nous avons souvent dans l'église de dire : il y a les pauvres d'argent et les pauvres en esprit, les pauvres d'argent et les pauvres spirituels. La notion de pauvreté, que ce soit dans l'Ancien Testament ou dans le Nouveau Testament, recouvre tout cet ensemble. La pauvreté est à la fois d'argent et d'esprit. Le terme signifie aussi celui qui est humble. Ainsi donc, notre monde s'attend à la fois à une attitude d'humiliation et une attitude d'humilité. Ceci étant dit, l'Eglise est-elle consciente et vit-elle journalièrement cette exhortation, que je qualifierai aujourd'hui de particulièrement pertinente ? Oui, me dira-t-on, l'Eglise est pauvre, cela est vrai et permettez-moi d'ajouter, au risque peut-être de vous choquer, que l'Eglise est pauvre avec des paroissiens riches.

L'Evangile attend aujourd'hui de chaque fidèle non pas un vœu de pauvreté, mais une libéralité sans restriction, et ceci me semble tout particulièrement judicieux en cette période où la pauvreté — et vous en conviendrez — n'est pas en recul, bien au contraire. Le texte biblique est clair : c'est bien aux riches qu'il s'adresse lorsque Luc emploie les termes de "vendez", "donnez", "faites l'aumône". Comment est-il possible que l'Eglise ait pu mettre sous le boisseau de la justification permanente, une lumière aussi éclatante, alors que, ailleurs, d'autres ont su justement mettre en pratique une telle exhortation ? Ce boisseau qui cache et qui atrophie tous ces gestes de partage, est-il autre chose que la perte pure et simple de l'identité seule, l'identité unique, l'identité vraie de l'Eglise ? Ce verset 33 vient comme une sorte de charnière ou plutôt comme une conclusion aux exhortations qui l'ont précédé, à savoir la parabole de l'homme riche, les soucis matériels comparés aux oiseaux du ciel et aux lys des champs. Une conclusion certaine, mais une conclusion ouverte sur une nouvelle parabole exhortant et invitant à la vigilance. Or, n'y a-t-il pas comme une sorte de refus de se tenir en éveil lorsque les richesses que nous amassons, nous proposent un avenir en toute sécurité ? N'y a-t-il pas comme une sorte d'apathie qui nous envahit lorsque nos richesses nous invitent à une auto-suffisance outrancière et, par voie de conséquence, fait de nous les esclaves d'un autre dieu, ce dieu argent qui fait de nous des hommes couchés sur leur assurance ? Or, ce texte de Luc nous exhorte à la vigilance, vigilance individuelle mais aussi vigilance collective, attitude de l'homme en éveil, sans cesse en quête de l'autre, tendant les mains, convaincu que sa vie, que sa survie dépend d'autrui. Attitude du peuple en préparation à la liberté, tel le peuple hébreu, tel aujourd'hui les peuples sans cesse sur le qui-vive, militant à toute heure, préparant un terrain favorable pour accueillir cette même liberté. Attitude de travail avec des mains calleuses, tendues pour donner, pour recevoir. Cette vigilance que Luc nous propose est-elle autre chose que le passage de la servitude au service, tel le maître de maison qui, à son tour, se fera serviteur ? Abandonner l'esclavage dans lequel l'argent nous maintient, pour vivre pleinement la liberté du service, cette liberté de service qui trouve sa pleine résonance dans un texte de l'évangile qui dit ceci : "J'avais faim, vous m'avez donné à manger, j'avais soif et vous m'avez donné à boire, j'étais malade, j'étais en prison et vous m'avez visité". Attitude d'éveil de l'homme, d'un peuple sans cesse à l'écoute des moindres cris d'appel qui montent et qui nous invitent à sortir de nos léthargies, pour revêtir l'habit de nomades. Ainsi l'évangile de Luc — et ce sera là notre conclusion — propose à chacun d'entre nous une véritable libération pour nous mettre en route vers une terre de liberté. Or, cette marche nécessite une préparation, une préparation où chacun est invité à s'impliquer un peu plus. Vendre ses biens, donner l'argent aux pauvres, faire l'aumône : voilà bien une terminologie biblique, une terminologie précise qui me met particulièrement mal à l'aise avec mes propres richesses, qui met chacun d'entre nous très mal à l'aise, et pourtant n'est-ce pas le prix qu'il faut payer, lorsque nous osons confesser notre foi au Dieu qui s'est fait homme, au Dieu qui est venu annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres ? Notre foi en ce maître de maison qui doit venir, ou en ce Royaume qui vient, n'est-ce pas là une des premières cohérences pour lesquelles nous devons lutter ? Renverser, briser les chaînes du seul et véritable esclavage pour devenir des hommes vigilants, debout et en marche, conscients, je dis bien conscients d'être responsables de l'avenir de notre monde. Répondant sans cesse à ceux qui nous interpellent, n'est-ce pas par ce geste et par ce geste seul, que l'Eglise retrouvera sa véritable identité, sa raison d'être ? Amen.



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