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Luc 12 v 13-32 David Mitrani
Évangile selon Luc 12 / 13-32
Jarnac - 2 août 1998 "Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage!" Ça y est, encore un enqui-quineur, encore un qui croit que Jésus est venu régler ses petits ou ses gros problèmes, encore un qui cherche un miracle! D'habitude, c'est pour des guérisons, ou pour avoir à manger. Mais pourquoi pas pour un héritage? Après tout, si ça marche… Peut-être notre homme a-t-il tout es-sayé depuis trente ans et s'est-il épuisé déjà à tous les autres recours prévus par le droit ou par la coutume? Peut-être n'a-t-il pas droit du tout à cet héritage? Peut-être son frère n'y a-t-il pas droit et le lui a-t-il volé? Et qui dira, encore aujourd'hui, s'il vaut mieux partager un héritage ou bien qu'un seul en hérite? Chers amis, l'évangile de Luc, malgré son souci du droit, malgré son sens du détail socio-historique, l'évangile de Luc ne nous offre aucun élément, pas même le nom du demandeur! Im-possible de savoir ce que nous, nous aurions fait, comment nous, nous aurions tranché, si la question nous avait été posée à nous, et que nous y aillons pu quelque chose! Comme pour nous prévenir déjà sur la forme, avant que Jésus ne le fasse lui-même sur le fond: c'est que la question n'est pas là!… Pour cet homme, et pour sa question, il n'y a que deux cas à envisager dans le texte évan-gélique. Le premier, c'est que la question n'est pas vitale pour l'homme. Il la pose comme ça, au cas où… Un peu comme nous faisons nous-mêmes dans nombre de nos prières, et peut-être même chaque fois que nous prions! Alors, dans ce cas, une double conclusion s'impose tout de suite, pour l'homme comme pour chacun de nous: c'est que Jésus, c'est que le Dieu du ciel et de la terre, a peut-être autre chose à faire qu'à s'en occuper; et puis, c'est aussi qu'il y a sans doute, quelque part dans le monde, des gens qui, eux, sont justement faits pour s'occuper de ça! L'autre cas, c'est lorsque la question est effectivement vitale pour celui qui la pose. Lors-qu'on n'est plus dans la broutille, mais dans ce qui construit ou qui détruit les êtres humains aux prises avec le problème. Il s'agit de tout ce qui crée et entretient la haine et le mépris, au détri-ment de la pensée et de l'avenir. Dans nos prières, il s'agit de ce qu'on n'ose pas dire même à Dieu, ou alors qu'on n'arrive pas à dire mais seulement à crier, comme lorsqu'on tombe dans le vide. À n'en pas douter, des questions d'héritage et de famille peuvent parfois être de cet ordre… Si nous sommes dans ce deuxième cas, alors l'homme a bien fait de poser sa question, même si c'est sous une forme qui ne sera pas retenue par Jésus. Car il lui donne l'occasion de nous le dire à tous, oui, même et surtout dans ce deuxième cas si grave, si lourd, qui fait si mal: c'est que la question n'est pas là… "Même dans l'abondance, la vie d'un homme ne dépend pas de ce qu'il possède." "Même dans l'abondance"… Cette parole, ne l'interprétez pas mal: elle n'est pas destinée aux pauvres, afin qu'ils se taisent! Elle est pour ceux qui ont assez, elle est pour vous et moi. Car pour celui qui a faim, la question est bien d'avoir à manger. Mais celui qui mange peut entendre cette remise en question radicale: sa vie, ma vie, n'est pas là! Il faut, nous dit Jésus, que nous changions nos priorités, que nous les changions dans nos têtes, parce que dans la vie elles ne sont pas comme ça. Je ne veux pas épiloguer sur la parabole du riche insensé: c'est un miroir à la fois déformant et révélateur, car aucun de nous n'est psycho-tique comme cet homme, et pourtant il nous arrive si souvent de lui ressembler! Mais c'est une parabole, une image, et la voix que le fou entend à la fin n'est pas pour nous, mais seulement pour lui; nous, c'est toute l'histoire que nous devons recevoir et méditer… Pour nous encore, plus important, c'est ce que Jésus dit à ses disciples après avoir ra-conté la parabole à la foule dans laquelle se trouve le demandeur - et peut-être son fameux frère, qui sait?… La foule a pu comprendre que "la vie d'un homme ne dépend pas de ce qu'il a". C'est d'une bonne morale, et tous nous l'avons expliqué à nos enfants, à nos filleuls, parfois à nos pa-rents ou à notre conjoint… "Il n'y a pas que l'argent dans la vie"… Mais la leçon que donne Jésus va beaucoup plus loin que ça. Car c'est de beaucoup d'autres choses aussi qu'on peut être riche, c'est de beaucoup d'autres choses qu'on peut vouloir se nourrir! D'abord, il y a tout ce qui va avec la richesse, et qu'on perd lorsqu'on la perd. Ceux qui ont en mémoire les plaintes de Job s'en souviendront, car c'est aussi là-dessus qu'il pleure. Il y a les conséquences directes de la richesse: le confort matériel, l'accès facile à la culture, le temps libre et des loisirs très diversifiés, la liberté de choix dans un certain nombre de domaines, etc. Qui se plaindrait de jouir de tout ceci? Sûrement pas moi… Il y a encore les conséquences indirectes de cette richesse, à travers le regard et les attitudes des autres: la reconnaissance sociale, le pou-voir. De ceci on ne se plaint pas non plus quand on l'a, mais c'est déjà beaucoup plus ambigu, beaucoup plus dangereux à manier. Et on se remet moins bien quand on le perd… "La vie d'un homme ne dépend pas de ce qu'il a"… Mais lorsque, tout ça, nous avons, nous avons aussi le sentiment que notre vie, en tout cas la qualité de notre vie, en dépend. Il en va de même d'autres richesses, estimables, enviables: la culture, le travail, la famille, la santé, la liberté. Tout ce dont on peut dire "j'ai…" Mais attention: c'est aussi tout ce dont on peut dire "je suis…"! N'hésitons donc pas à rajouter la piété et la morale, la gentillesse et le dévouement, l'ou-verture et l'esprit de solidarité. Richesses morales, richesses spirituelles. Richesses donc. Mais "la vie d'un homme ne dépend pas de ce qu'il a"… Ou, pour le redire comme tout-à-l'heure: la question n'est pas là. Où est-elle, alors? De quoi la vie d'un homme dépend-elle? Qu'est-ce qui la constitue, qu'est-ce qui me constitue, si ce n'est pas ma richesse ni mon rang social, ni ma culture ni ma santé, ni mon métier ni ma nationali-té, pas même ma foi ni mes convictions? Qui suis-je, si je ne suis pas ce que j'ai, si je ne suis pas ce que je suis!?… C'est maintenant l'enseignement de Jésus à ses disciples, qui répond à cette question-là. Ce que je suis, corps et âme, vaut beaucoup plus que tout ce que j'ai, et beaucoup plus que tout ce par quoi je manifeste mon existence. Et cet être, et cette existence, et ce corps et cette âme, c'est de Dieu qu'ils dépendent! Il n'y a là rien de surprenant ni d'original, me direz-vous: c'est vrai, toutes les pages de la Bible le disent, de la première à la dernière. Il est donc bien, par contre, surprenant et original que nous n'en tenions pratiquement aucun compte! La nouveauté de l'enseignement de Jésus tient ici en deux choses. C'est une nouveauté par rapport à ce que nous vivons tous, et lui-même l'a totalement vécu jusqu'au bout. La Bible n'est pas là pour que nous sachions des choses, mais pour que, les entendant, nous en vivions. Elle ne fait, à sa propre place, que tenir le même rôle que celui qui l'a inspirée: nous donner de vivre vraiment, pleinement. La question que Jésus, finalement, renvoie aussi bien à l'homme du début qu'à ses disciples et à nous-mêmes, c'est: "vivons-nous de ce que Dieu donne? ma vie dé-pend-elle de Dieu, de Dieu seul?" Si la réponse est non, alors il nous faut bien réaliser que nous ne différons en rien des païens qui nous entourent. Ils sont aussi mauvais, ils sont aussi bons que nous. Et si nous n'en différons pas, faut-il s'étonner que notre Évangile n'évangélise pas? Ce n'est pas que notre dis-cours est faux, ou que nos stratégies sont mauvaises. Mais si nous ne renvoyons que l'image de gens dont la vie dépend de ce qu'ils ont, de ce qu'ils font, et qui ne sont rien d'autre que ce que la vie fait d'eux, bref: si nous ne renvoyons que notre propre image, alors qui connaîtra le vrai Dieu? Nous avons pourtant les mêmes besoins que tous les humains: ça, Dieu le sait bien! La seule différence, c'est que nous savons que Dieu s'occupe de nous, quand bien même le ciel, la terre et les enfers témoigneraient du contraire - ce qui n'est pas le cas… Notre vie dépend totale-ment de ce Dieu-là, non pas Dieu lointain et théorique, mais Dieu proche et personnel, Dieu pa-ternel qui nourrit ses enfants de sa propre vie. Jésus en est le témoin fidèle, non ambigu. Notre vie dépend de lui et notre existence se nourrit de cette certitude, que nous ne pouvons que proposer à tous, en toute liberté. "Maître, dis à mon frère…" Et pour quoi faire? En Christ, tu as tout reçu, et pour toujours. Au lieu de te nourrir et de te repaître de tes malheurs et de tes rancœurs, au lieu de chercher à gagner ou à définir ta vie autour de toi, ou, si tu es héroïque, en toi, tu ferais bien mieux de la prendre de celui qui te la donne et te la renouvelle sans cesse: ton Père qui t'aime. Prends-la, et sois heureux. Amen. Autres textes de la même catégorie
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