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Luc 12 v 13-21 (Alphonse Maillot)



Texte : Luc 12/13-21
Genre : Notes homilétiques
Auteur : Alphonse MAILLOT
Source : Qui est mon prochain ? — Notes homilétiques sur les trois lectures dominicales pour les dimanches et fêtes de l’année C [Juillet-Août]. Mission Intérieure de l’Eglise Evangélique Luthérienne, 1992 (p. 72-75).



8° dimanche après la Pentecôte
ou 18° dimanche ordinaire

Luc 12/13-21

On a bien raison de nous amener à lire l'introduction à cette parabole, gentiment appelée par la TOB "parabole du riche insensé", tout simplement "l'homme riche" dans la vieille Segond, alors que le terme employé par Dieu au v. 20 est : "Stupide, fou qui a perdu la tête".

En effet, cette introduction, trop souvent oubliée, nous rappelle que Jésus n'entend pas être le "Maître de Justice" espéré par beaucoup, et abolissant alors toutes les injustices (et en premier lieu, celles dont nous sommes les victimes).

Reprenons la scène qui commence, comme trop souvent en notre monde, par une querelle d'héritage (attention, soyez bien clairs, car il y en a probablement au cœur même de votre communauté) : deux hommes stupides, deux frères (qui oublient qu'ils devront mourir ; v. 20) se disputent pour le partage d'un héritage. Il semble que l'un d'entre eux ait tout pris (ou presque) et que l'autre n'ait rien eu (ou presque).

Et en première lecture, l'attitude de celui qui récrimine semble légitime, normale. On peut même dire qu'elle l'est, car cet homme subit une injustice. Son erreur n'est pas de crier "à l'injustice" ou "au voleur" (et on remarquera qu'il ne dit même pas : "Oblige mon frère à partager", mais simplement : "Dis à mon frère..."). En effet, cet homme pense que Jésus, comme tout bon rabbi est censé le faire dans les litiges familiaux ou autres, est là pour dire où est le DROIT, la Justice, pour dire qui a raison et qui a tort. Et son erreur est là : croire que la mission de Jésus consiste au moins à dire où est la justice entre les hommes et peut-être, un jour, la faire respecter.

Ne nous en déplaise, et n'en déplaise à bien des chrétiens contemporains, la mission du Christ ne consiste pas dans le partage équitable des héritages ni dans la répartition équitable des biens de cette terre, même s'il ne lui déplairait certainement pas qu'il y eût bien plus de justice entre les hommes. Jésus n'est pas venu faire la loi sur terre, même (et enfonçons bien le clou) si des lois mieux faites et mieux respectées le combleraient.

En effet, imaginons un moment qu'il cède à cette "tentation" de devenir un "Maître de Justice". Admettons qu'il se laisse récupérer par le frère lésé. Non seulement il lui faudra aussitôt une police pour faire respecter ses décisions, mais alors nous allons tous, d'une manière ou d'une autre, devenir des justiciables. Et Jésus va devenir et notre Juge et notre bourreau.

Ce qu'il va refuser tout net : "Qui m'a établi pour devenir votre JUGE ?" (v. 14). Il va refuser de se laisser accaparer par les uns pour devenir le Juge des autres. Il va refuser que sa mission de salut se transforme en mission de ségrégation et de condamnation — fût-ce au bénéfice temporaire des apôtres, car, eux aussi, tôt ou tard, tomberaient sous le couperet du Juge.

Ne croyons pas pour autant qu'il ne va rien dire au frère escroc ; il va lui parler, certes, mais en parlant aussi au frère spolié, cf. v. 15 : "Il leur dit...". Ils ont quelque chose à apprendre tous les deux : "L'escroc et le volé" ; l'escroc à savoir qu'il est un imbécile de la plus belle eau, car il a oublié que son argent, surtout dérobé, ne lui assure pas la vie et qu'il risque de n'en pas profiter, tout au contraire (v. 15 et 20) ; le "lésé" pour qu'il ne pense pas en être quitte avec le problème de la vie, s'il a une part de plus dans l'héritage, et surtout pour qu'il ne fasse plus de Jésus un compteur, un répartiteur, un registre.

De la parabole (v. 16-20), on retiendra que ce "riche paysan" (!) ne parle que de lui : "Il discute avec lui-même : que vais-je faire ?" (huit fois "je", sans une référence aux autres ni à Dieu). Et il ne pense qu'à ses bâtiments, ses greniers. Sans doute est-il devenu Monsieur Grenier.

La fin est délicieuse : il parle à son âme = "son moi" ; il l'interpelle et voici pour lui ce qu'est être une personne, avoir un "moi", avoir une "âme" (v. 19) : "Mon âme, tu as beaucoup de biens couchés ! ("au chaud", dirait-on aujourd'hui, mais le mot présage de ce qui va lui arriver) pour beaucoup d'années ; repose-toi, mange, bois, fais la noce !". Voilà ce qu'est un "moi", une âme, pour cet homme-là. Voilà à quoi la richesse peut nous réduire et nous amener : à perdre notre âme, notre moi, notre chance d'être des hommes.

Et Dieu prend alors cet homme au mot (v. 20). "Si pour toi, Imbécile, une âme, une existence humaine, ce n'est que cela, ce n'est pas la peine que tu en aies une, et hop ! on va t'en débarrasser au plus vite : cette nuit même !". Et avec l'humour de Qohélét, Dieu rappelle à celui qui va faire une attaque, que ce sont tous ceux qu'il a oubliés dans son long monologue qui vont gaspiller ce qu'il croyait être devenu sa sécurité.

Le v. 21 pose une question : que signifie "riche en vue de Dieu" ? Je crois que c'est l'antithèse de "celui qui thésaurise pour lui-même", conformément au monologue des v. 17-19. Mais ?…

On retiendra encore combien parfois Jésus, tout en le haussant d'un cran, reprend le langage de la Sagesse. La parenté avec Qohélét est grande ; lire aussi le Psaume 49/12 & 17-20.




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