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Luc 12, 13-21 Michel Cornuz
"Gardez-vous de toute âpreté au gain"
Bible: Ecclésiaste 2, 21-23 Luc 12, 13-21 Colossiens 3, 1-11 M. Cornuz, dimanche 8 août 2004 Baden L'évangéliste Luc est de tous les évangélistes celui qui est le plus attentif aux risques attachés aux richesses matérielles, à la tristesse de celui qui ne peut abandonner ses trop grandes richesses pour suivre le Christ, à la folie de celui qui place sa confiance dans l'argent, dans ce qui ne procure qu'un plaisir éphémère au lieu de placer "son trésor dans le ciel", mais aussi de la joie de celui qui s'ouvre au partage et qui se "fait des amis avec l'argent trompeur". A l'entrée de son évangile, Luc place le "magnificat", le "Cantique de Marie", dans lequel Marie chante le renversement des valeurs qui est la conséquence de la naissance de son fils: "Dieu a rassasié de biens les affamés, il a renvoyé les riches les mains vides". Au tout début de son ministère, lors de son premier grand enseignement public, comme une sorte de programme de ministère, Jésus proclame les béatitudes : "Heureux vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous" (à noter: pas de spiritualisation) et cette déclaration de bonheur s'accompagne non pas d'une malédiction, mais plutôt d'une lamentation : "Malheureux êtes-vous, vous les riches, car vous avez votre consolation". Au cœur de son évangile, Luc placera deux rencontres de Jésus avec deux personnes attachantes: la rencontre avec le jeune homme riche, d'une grande perfection morale, qui a accompli tous les commandements de la loi, mais qui n'arrive pas à faire le dernier pas pour suivre de manière totalement dégagée le Christ, "Va, vends tout ce que tu as et distribue-le aux pauvres et toi, suis-moi", cette exhortation produit en lui la tristesse, car dit l'évangéliste, il avait beaucoup de biens… et l'autre rencontre avec Zachée, le collecteur d'impôts pas très net moralement mais qui après la rencontre avec Jésus décide de restituer au double ce qu'il avait dérobé pour entrer dans cette dimension du partage. C'est Luc encore qui présente la nouvelle communauté chrétienne comme une communauté de prière, mais aussi de mise en commun des biens matériels pour le bien de tous. C'est dans cet ensemble qu'il nous faut entendre l'enseignement de Jésus sur l'âpreté au gain. J'aimerais donner trois pistes de réflexion qui me semblent toujours pertinentes pour notre aujourd'hui dans notre propre attitude à l'argent, aux biens matériels, mais aussi, comme nous le verrons aux autres biens qui nous sont donnés. · La première, c'est que malgré tous les textes que nous venons d'entendre et qui pointent sur les risques provoqués par une abondance de biens, on ne trouve nulle part dans l'évangile de condamnation de la richesse en elle-même. Il n'y a pas cette idée présente dans d'autres traditions religieuses que l'argent serait sale et qu'un véritable homme religieux devrait se dispenser simplement même d'y toucher, comme les ascètes de l'Inde. Il n'y a pas de préceptes de dépouillement radical et de pauvreté généralisée, ni de culpabilisation systématique de celui qui possèderait quelque richesse. Jésus, comme les évangélistes, vivent tous avec comme arrière-fonds l'Ancien testament qui présente la richesse matérielle comme une bénédiction divine. La bénédiction en effet dans l'AT est toujours très concrète, c'est une vie heureuse, prospère et féconde! Et on attend cette bénédiction pour ce monde-ci, ce monde présent. Il n'y a aucune honte à réussir, à se réjouir, à profiter de la vie, à être fier de sa descendance. Il y a là pourrait-on dire une attitude simplement saine vis-à-vis de la vie, opposée à tous les moralistes "rabat-joie" qui pensent que l'on sert mieux Dieu dans la tristesse et le refus des biens. Même l'ecclésiaste, ce sage revenu de tout dont nous avons lu quelques lignes en première lecture arrive, après avoir déclaré que tout est vanité, à une conclusion surprenante: "Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin; car Dieu a déjà agréé tes œuvre. Qu'en tous temps tes vêtements soient blancs et que l'huile ne manque pas sur ta tête. Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, pendant tous les jours de la vaine existence que Dieu t'a donnés sous le soleil" (9, 7-9). Cette attitude a une raison théologique: elle repose sur la confiance en un Dieu Créateur, qui a tout créé dans la luxuriance et qui veut que les êtres humains jouissent de cette création belle et bonne. · D'ailleurs, dans notre parabole évangélique, nous voyons bien que ce que Jésus met en question, ce n'est pas que cet homme soit riche ou qu'il ait eu une récolte abondante, mais c'est ce qu'il fait de cette richesse, le fait qu'il devienne "âpre au gain", qu'il cherche donc toujours plus et que l'accroissement de sa richesse devienne son seul horizon de vie…comme nous le vivons si souvent dans notre société de consommation où nous voulons "toujours plus". Un deuxième problème est que notre homme de la parabole transforme l'argent, la richesse, en idole, mettant en ces biens toute sa confiance, sa foi, pour l'avenir, c'est pourquoi Jésus raconte cette histoire pour montrer que "la vie d'un homme, fût-il dans l'abondance, ne dépend pas de ses richesses". La richesse n'est pas une assurance contre les aléas de la vie, ce ne sont pas elles qui pourront nous sauver, elles doivent donc être remises à leur juste place: non pas une fausse assurance illusoire contre la mort, mais une aide pour mieux vivre. Et ce mieux vivre passe par la dimension du partage, de l'ouverture à l'autre: ce qui est frappant dans le monologue de notre riche paysan, c'est qu'il semble totalement seul, ses richesses l'enferment en lui-même: il fait des plans pour des greniers plus grands, il pense qu'il aura des réserves pour de nombreuses années, et il ne pense alors qu'à jouir de la vie, mais une vie où autrui n'a pas de place. Et c'est peut-être là-dessus que Jésus veut mettre le doigt, sa trop grande richesse met comme un voile d'égoïsme devant les yeux du riche qui l'empêche de voir autour de lui… Il y a une belle parabole qui exprime cette réalité: "Un homme dont la richesse avait endurci le cœur et qui se sentait malheureux, s'en vint trouver un sage, dans l'espoir de retrouver la joie. Le sage lui dit: regarde par cette fenêtre, que vois-tu? - Je vois des hommes dans la rue qui vont et viennent, une femme qui fait ses commissions avec son enfant, des vieillards assis sur un banc qui se reposent…Alors le sage lui tend un miroir et lui dit: -regarde dans ce miroir et dis-moi ce que tu vois. L'homme reprit: - Je ne vois que moi et mon triste visage - Et tu ne vois plus les autres? Songe que la fenêtre et le miroir sont toutes deux faits avec la même matière première, le verre; mais le miroir ayant été recouvert d'argent par derrière, tu n'y vois plus que toi-même, tandis que tu peux voir les autres à travers la vie transparente de la fenêtre. Je déplore d'avoir à te comparer à ces deux espèces de verre. Pauvre, tu voyais les autres et tu en avais compassion. Couvert d'argent, tu ne vois plus que toi-même." Voilà bien le risque mortifère de la richesse : c'est de nous renvoyer que notre propre reflet et l'on voit alors comment sortir de cet enfermement: c'est par le partage, par l'ouverture aux autres, faire que sa richesse permette à d'autres de pouvoir vivre une vie meilleure, plus épanouie. Encore une fois, le but n'est pas de se priver pour tourner le dos à la vie et couper tout élan vital, mais c'est de partager ce surcroît de biens que l'on possède pour que d'autres en tirent un surplus de vie. Comme l'affirme Jésus dans l'évangile de Jean : "Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu'ils l'aient en abondance". Nous devons, chacun où que nous soyons, être aussi des transmetteurs de cette vie abondante, car la bénédiction n'est réelle que si elle est retransmise plus loin. Bien sûr, il y a des choses à transmettre plus importantes que les biens matériels, comme la vie, l'amour, l'amitié, le soutien moral, etc.. mais le partage matériel peut aussi être pris dans ce jeu de relations qui permet une vie meilleure…et alors les richesses sont transfigurées. · Encore un dernier point, je n'ai parlé, pour rester dans l'ambiance de notre texte, que des biens matériels; mais cette logique de l'ouverture à l'autre et du partage concerne aussi tous les autres biens qui nous sont donnés, y compris les biens spirituels. Certains ne vivent que pour le travail, en deviennent l'esclave, et oublient ce luxe qui consiste à simplement avoir du temps pour sa famille; on peut aussi vouloir accumuler du savoir sans avoir à cœur de le partager, et se retrouver très seul. On peut voir aussi beaucoup de personnes qui passent d'un stage spirituel à l'autre, qui comblent leur vide existentiel par toutes sortes de pratiques, mais là encore souvent de manière très égoïste, en se regardant eux-mêmes dans le miroir au lieu de regarder autrui par la vitre transparente. La vigueur de la parabole peut alors nous faire du bien: tout peut nous être enlevé d'un seul coup, sans qu'on le voie venir: biens matériels, savoirs, pouvoirs, dons spirituels…. Il est donc absurde de mettre notre confiance dans ces choses éphémères, la seule réalité qui demeure éternellement nous dit Paul à la suite de l'évangile, c'est l'amour. Nous sommes donc appelés à privilégier tous ces moments de joie et de bonheur partagés avec d'autres, tous ces liens qu'on tisse et qui demeureront quand tout s'écroule, et alors tant mieux si nos biens matériels, nos richesses, notre savoir, nos expériences spirituelles peuvent simplement aider à vivre ces moments d'éternité. Autres textes de la même catégorie
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