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Luc 12/13-21 (Marc Coumont)



Texte : Luc 12/13-21
Genre : Prédication
Auteur : Marc COUMONT
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 03.08.1986.



"Mon ami, qui m'a établi pour juger vos affaires ou pour partager vos biens ?". Voilà ce qu'a entendu un jour un homme de la foule qui demandait à Jésus d'intervenir dans un partage d'héritage. Je m'imagine assez bien cet homme de la foule ; il n'est pas tout à fait anonyme, il avait un père, il a encore un frère ; il n'est pas tout à fait pauvre, il a en vue une part d'héritage quelque part, mais pour qu'il pose la question à Jésus, au maître Jésus, je soupçonnerais que le partage ne s'est pas fait très équitablement. Aurait-il d’ailleurs posé la question à Jésus, si le partage s'était fait selon les lois en vigueur et s'il y avait trouvé son compte ? Non, certainement pas. Il a dû être spolié. Alors sa question à Jésus renferme comme un parfum de justice à rétablir et il demande en quelque sorte à Jésus d'épouser sa cause sur ce point. La réponse de Jésus ressemble tout à fait à une fin de non-recevoir ; Jésus n'apporte pas, refuse d'apporter son aide à ce projet de rétablir une équité dans un partage de patrimoine.

"Qui m'a établi" signifie, en d'autres termes : "Je n'ai pas été établi" pour juger vos affaires ou pour partager vos biens ; je n'ai pas été établi pour me prononcer sur votre organisation sociale ou sur vos règlements financiers. Je ne suis pas venu pour trancher dans vos débats économiques, aurait pu continuer le Fils de l'Homme, car il serait tentant pour vous de m'annexer, il serait tentant pour vous de vous servir de moi comme alibi, comme caution, d'imaginer je ne sais quelle économie chrétienne, je ne sais quel pays chrétien, parti chrétien, choix politique chrétien, alors que tout dans l'Evangile dit qu'il n'y a de chrétiens que de plein vent, qui sortent de leur maison et qui n'ont pas peur des autres, et en refusant ce plein vent, on le sait, dans l'histoire de l'Eglise, on se fait piéger, on se fait piéger par un rêve de pouvoir et d'exclusive ; il y a là des pages douloureuses où, au fond, l'exploité n'a d'autres rêves que de devenir exploiteur et l'opprimé, l'oppresseur.

Comme si la libération en Jésus-Christ ne serait que l'inversion des rôles, celui de spolié devenant spoliateur, la libération de Jésus-Christ ne serait que rêve de bouleverser, rêve de renverser les rôles ; mais non, Jésus n'est pas venu pour renverser les rôles ; il est venu pour abattre les idoles. Il n'est pas venu pour créer les mythes inversés de toutes nos aliénations, il est venu pour briser, casser les mythes d'évasion, de revanche et de pouvoir ; il est venu briser les mythes de justice soi-disant chrétienne en matière de règlements financiers ; briser plus radicalement encore le mythe du salut dans et par la richesse, le mythe du bonheur dans l'épargne, l'acquisition des biens, l'accumulation des valeurs. Même s'il est très riche, l'homme ne trouve ni son salut, ni sa vraie vie, ni le secret dernier de son existence dans sa richesse et la petite parabole va illustrer ce propos. Des terres rapportent une année de bonnes récoltes — comment s'en plaindre ? — ; cet homme est riche et il se demande où engranger cette moisson abondante ; alors, détruisant ses greniers trop exigus, il envisage d'agrandir ses silos ; rien à dire à ce propriétaire qui, après tout, pareil aux bâtisseurs ou aux aventuriers, calcule la dépense.

La pointe de ce récit ne me semble pas être là, mais au contraire dans cet étrange monologue où il se parle à lui-même ; le texte dit : "Je dirai à mon âme : mon âme, sois tranquille pour longtemps, mange, bois et réjouis-toi" ; mais l’âme, cette nuit, aujourd'hui même, est redemandée. Il se parle à lui-même, et peut-être que le riche de la parabole, au fond, c'est celui qui n’a pas de prochain ; voilà pour le pôle individuel. Mais le riche de la parabole, c'est aussi celui qui est l'artisan du néant puisqu'il débouche sur la mort, et cela serait le pôle plus collectif, plus politique. Au fond, cette parabole parle sans doute aussi bien à des personnes qu'à des peuples, à des pays.

Je dirai à mon âme : "Mon âme sois tranquille". Quel fou ! Quel insensé ! Narcisse, l'homme sans prochain, amoureux de son image ; Narcisse, la société sans prochain. Le riche sans prochain ne se parle qu'à lui-même ; il est amoureux de son image. Quelle condition tragique pour le riche ; à sa manière, c’est encore une sorte de pauvre et la parabole nous embarrasse un peu, car nous sommes tous riches et l'auditeur, il est riche d'au moins un transistor ; il n'est pas tout à fait dans le dénuement. Elle est ainsi, la prophétie : elle dit l'inéluctable ; dans l'idolâtrie d'un peuple, son âme lui est reprise au moment même où l'âme est exhortée à la sérénité et à l'insouciance.

L'âme — sans doute, faut-il le redire ici — l'âme, c'est un peu ambigu ; d’ailleurs, ni la traduction oecuménique ni le français courant n'ont repris ce mot d'âme ; il faudrait peut-être reprendre un mot comme vitalité, le secret du vivant. Le riche dans la parabole, il investit de manière narcissique sa vitalité, et c'est le néant. Dans l'acte même de jouissance, sa vitalité lui est reprise. Qu'est-ce que cela veut dire pour nos recherches de sécurité, pour nos recherches à nous de certitude, en se protégeant, en bâtissant à partir de nous et de nos trop-pleins et de notre abondance ? Le riche de la parabole se trompe sur son futur, il se trompe sur ce présent ; le riche de la parabole est artisan du néant, artisan de mort, il ne fait pas l'histoire telle que Dieu la propose, puisqu'il transforme ce qui lui a été donné en néant ; la manne en non-manne pour reprendre l'Exode, le salaire en non-salaire, la récolte en non-récolte, la vitalité en non-vitalité.

C'est vrai que la richesse ouvre à nos sociétés ce qu'un sociologue contemporain appelle « l'ère du vide » ; voilà peut-être le drame de la richesse pour nous-mêmes, pour nos sociétés ; la richesse à terme ne porte aucun sens ; l'ère du vide nous guette dans notre richesse et nous avons besoin d'un sens. Il ne peut être uniquement dans notre travail et dans notre accroissement ; peut-être alors est-il, et pourquoi pas, dans une pause, un sabbat, une croissance zéro, une violence zéro ; le sabbat — comme dit Louis Simon — qui est le jour pauvre, le jour pauvre en travail, le sabbat est pour les jours ouvriers ce que les pauvres sont pour le monde, l'interstice par lequel se faufile l'œuvre de Dieu dans nos travaux, la brèche par laquelle la gloire du Fils informe et transforme nos histoires humaines. De même que le sabbat n'efface pas les autres jours, n'ajoute rien aux autres jours, mais les rend vrais, de même les pauvres et la pauvreté, qui n'ajoutent bien sûr rien à nos productions et à nos rêves, ne font que questionner, éclairer, révéler ce que nos peuples ou nations riches — dont nous sommes — célèbrent et adorent : Dieu ou leur propre image ?

Mon ami auditeur, mon frère, personne ne m'a établi, moi non plus, pour juger et répartir les fortunes ; ne perds pas ton âme, ta vie, ta vitalité dans le jeu du miroir, comme le riche de la parabole. Depuis que le Fils de l'Homme est venu, il n'est pas un seul miroir qui ne te renvoie en plus l'image d'un plus pauvre que toi, d'un plus petit que toi.

Dans la fête et l'abondance — et tu y as droit, à la fête et l'abondance, car Dieu ne convie pas son peuple à l'ascèse et Jésus n'était pas un ascète comme Jean le baptiste — dans la fête et dans l'abondance donc, n'oublie jamais les plus petits et les plus pauvres, car ils te sont précieux, comme le sabbat est précieux à celui qui travaille et œuvre dans l'histoire.

Amen.




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