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Luc 11 v 1 - 13



Évangile selon Luc 11 / 1-13
Jarnac - 7 juin 1998

Il est connu, chers amis, que les réformés français ont peu de sens liturgique. Je ne suis pas si persuadé que cela que ce soit notre cas, mais n'empêche: qui donc, dans notre paroisse, va célébrer aujourd'hui la fête de la Sainte Trinité?… Par ailleurs, il paraît aussi que la haute théo-logie n'est pas non plus notre fort: ainsi, que répondez-vous si un catholique, ou un musulman, ou toute personne intéressée par vos convictions, vous demande ce qu'est pour vous la Trinité, et si vous y croyez? Combien répondront seulement: "je ne sais pas", à moins de rajouter: "il faut de-mander au pasteur"? Réponses fort peu protestantes, donc…
Vous venez d'entendre quelques textes de nos évangiles, où Jésus est appelé Fils de Dieu, certes par des démons qu'il est en train de chasser, et où il parle du Père et de l'Esprit. Il y en a d'autres, dans les mêmes livres ou ailleurs dans le Nouveau Testament, qui évoquent l'une des personnes de la Trinité, sans même parler de tous les endroits où est confessé le Fils de Dieu. Mais nulle part vous ne trouverez la Trinité en tant que telle. Il faut s'y résoudre, et constater que cette manière-là de parler de Dieu n'est pas biblique. Pourtant ses racines le sont, et l'arbre qui a poussé n'est pas mauvais! Aussi, non seulement l'Église catholique et les Églises ortho-doxes, mais nous aussi et depuis toujours, nous reconnaissons la valeur de cette image.
Mais que dit-elle, que montre-t-elle, cette image, cette doctrine? C'est le texte de saint Luc qui va nous aider à le saisir, ce texte qui parle de la prière.
"Jésus priait un jour en un certain lieu." Il aurait été difficile de faire moins précis, non? Deux éléments seulement importent: Jésus, et la prière. Et encore le nom de Jésus ne figure-t-il même pas dans le texte original! C'est un événement, ou plutôt même un état, qui nous est mon-tré: Jésus priant. Certainement, il n'y a là rien de liturgique: le temps et l'endroit ne comptent pas! Il nous arrive bien de faire ainsi, mais plus souvent nous préférons des lieux précis, chambre ou temple ou même tel coin de forêt ou tel bord de Charente; et puis, il nous faut des moments: le culte, ou le soir, ou bien telle occasion particulièrement heureuse, ou particulièrement doulou-reuse. Il nous faut des attitudes, et selon nos propres traditions on placera la tête, les mains ou les genoux de telle ou telle façon.
Rien de tout cela ne nous est dit de Jésus. Rien de tout cela n'a d'importance. La prière le place en communion avec Dieu, la prière n'est qu'un autre nom de cette communion. Dans la prière, il est Fils et Dieu est Père. La prière ne crée pas, mais manifeste cette communion intime entre le Père et le Fils. Voilà pourquoi elle est intemporelle et délocalisée. Le temps et le lieu de la prière, c'est "en Dieu". En Dieu, le Père est Père, et le Fils est Fils. En Dieu, le Père et le Fils sont unis comme un seul. Au point que Jésus pourra dire à Philippe, dans l'évangile de Jean: "celui qui me voit, voit le Père".
Il y a là une relation unique, dont on ne peut être que spectateur, nous qui sommes prison-niers du temps et de l'espace, nous qui sommes sous la contrainte de tout ce qui constitue notre vie. Et pourtant, pourtant, alors qu'à ses yeux ce moment sans fin venait de s'achever, un disciple demanda de savoir prier, et Jésus donna ce qui est devenu le "Notre Père", que nous avons en-tendu dans une version plus courte. C'est-à-dire que cette relation unique entre le Père et le Fils, elle est pour nous aussi: en elle, à travers la prière que nous a donnée Jésus, Dieu nous est révé-lé comme Père, et nous sommes révélés à nous-mêmes comme enfants de ce Père.
Nous pénétrons ainsi l'un des grands miracles de la Trinité, de cette relation unique en Dieu entre le Père et le Fils, c'est qu'elle est une relation ouverte, ouverte à d'autres. Le Fils uni-que a des frères et des sœurs! Ce que la logique, et même la théologie, ne peut admettre ni énoncer clairement, la prière nous le fait sentir et éprouver: notre propre communion avec Dieu est au bénéfice de la communion entre Dieu le Père et Jésus-Christ. Unis à Christ par la foi, nous le restons dans la prière, dans sa prière. Nous sommes unis à lui quand il appelle Dieu son Père, et sa voix est la nôtre.
Sommes-nous donc la troisième personne de la Trinité? Certes pas! La troisième personne est justement celle qui nous associe à cette communion: le Saint-Esprit. Il est celui qui permet au Fils de s'entendre appeler Fils par son Père, comme lors du baptême de Jésus au Jourdain. Il est celui qui permet au même Fils de se tourner vers le Père sur la Croix, quelles que soient les paroles que les évangélistes ont retenu de cette dernière prière. Il est donc tout logiquement celui qui, à nous aussi, nous "atteste que nous sommes enfants de Dieu", comme Paul l'écrivait aux Romains.
Il est la condition de la prière, ou plutôt celui qui fait de cette prière non pas un pensum ou bien un élan sentimental, mais une authentique communion. En fait, dans la prière, c'est lui qui prie: là encore, relisez saint Paul au chapitre 8 des Romains… Il est l'agent de la prière. Il est Dieu venant nous prendre par la main pour nous mener à Dieu. Face à lui, nous n'avons que deux solu-tions: lui demander sans cesse d'être là avec nous, ou bien le refuser. Dans le second cas, cela signifie que toute communion avec Dieu ne nous sera pas possible.
Méconnaître le Père ou le Fils, c'est seulement se tromper. Méconnaître l'Esprit, c'est refu-ser de connaître Dieu. C'est refuser le moyen que Dieu nous donne pour le connaître et le recon-naître comme Père à cause de Jésus-Christ. Voilà ce que signifie que "quiconque blasphème contre le Saint-Esprit est coupable d'un péché éternel": c'est par lui seulement que nous ne som-mes plus pécheurs! Qu'on le refuse, et demeurera à jamais ce qui nous sépare de Dieu…
Il ne nous reste plus qu'à prier, avec l'aide de l'Esprit. Oui, mais… Où est-il? C'est pour ré-pondre à cette question que Jésus raconte sa petite histoire de l'ami qui vient vous enquiquiner à point d'heure! Il parle là d'une autre sorte de prière: "demandez", nous dit-il. Et on pourrait presque ajouter: "demandez n'importe quoi, n'importe comment", "demandez ce dont vous avez besoin". Et même si ce n'est là qu'un besoin à vos propres yeux, ça n'a pas d'importance. Demandez à Dieu ce que vous avez à lui demander, comme l'ami demande à l'ami, comme l'enfant demande à son père, puis à sa mère, ou l'inverse, jusqu'à ce qu'il obtienne ce qu'il veut…
Car ce que veut l'enfant, ce n'est pas ce qu'il demande, même si c'est important! Ce qu'il veut, c'est une réponse, c'est qu'on lui parle, c'est qu'il soit assuré de l'amour de celui à qui il de-mande autre chose. L'enfant, en demandant, veut être sûr de ses parents. Lui offrent-ils des scor-pions en guise d'œuf, ou des serpents en guise de poisson? Non, bien sûr. Mais lui offrent-ils ce qu'il demande? Pas forcément non plus! S'il demande un vélo et qu'il obtient son vélo, il n'aura jamais que le vélo. Ce qu'il voulait, c'était des parents, c'était une communion, c'était une famille.
Ainsi, mes amis, quand nous prions, quand nous demandons ce dont nous avons besoin, nous faisons bien. Dieu entend la prière, et il nous offre la seule chose nécessaire: son Esprit, afin que nous nous sachions ses enfants, afin que nous soyons confortés et réconfortés de faire partie de sa famille et d'être élevés dans son amour. Ce qui, intellectuellement, nous apparaît ainsi comme une déception, un refus d'exaucement de notre demande concrète, qui était pourtant si importante, est néanmoins vécu dans la prière, dans la communion en Dieu, comme un plus, comme une marche vers la pleine et totale communion entre les enfants de Dieu et le Père, qui a nom la vie éternelle.
Qu'est donc la Trinité? C'est Dieu en tant qu'il est ouvert à notre finitude, à notre petitesse, à ce que les Réformateurs appelaient notre infirmité. Nous sommes incapables de Dieu, et pour-tant il vient lui-même nous remplir de son Esprit. Nous sommes rivés à cette terre de souffrance et de mort, et pourtant il vient lui-même nous porter comme la feuille sur la plus légère brise. Nous sommes d'ici et d'aujourd'hui, et cela nous fait mal, et pourtant, comme Jésus le disait à Nico-dème, "l'Esprit souffle où il veut et tu en entends la voix, mais tu ne sais pas d'où il vient ni où il va: il en est ainsi de quiconque est né de l'Esprit"…
Ce que fête aujourd'hui l'Église, ce n'est que ça, mais c'est tout ça: la vie éternelle que le Père nous a offerte en Christ, et qu'il nous fait déjà découvrir dans la communion de son Esprit. Alors oui, "priez sans cesse", afin d'éprouver déjà cette communion, pour en vivre à chaque ins-tant et en chaque lieu de votre vie ici-bas. Amen.



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