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Luc 11 v 1 - 13 Marc Goertz



Texte : Luc 11/1-13
Genre : Prédication
Auteur : Marc GOERTZ
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 26.07.1998.



"Mon ami, prête-moi trois pains, parce qu'un de mes amis
est arrivé de voyage et je n'ai rien à lui offrir" (Luc 11/5b-6)

La prière est une réaction en chaîne. Elle met en marche un processus dont on ne peut mesurer l'étendue. Tout se passe à la manière de ces ondes sans fin qui rident la surface calme des eaux d'un étang lorsqu'on y jette une pierre. L'espace s'agrandit, se développe, fait vibrer tout ce qui se trouve sur le passage de l'onde de choc, et, finalement, la vague va mourir sur l'autre rive. C'est que la prière est la respiration de la foi. Il n'est donc pas étonnant que Jésus donne à ses disciples cette nourriture indispensable qu'est la prière du Seigneur. En effet, la prière est un devoir de mémoire. La prière est un devoir d'oubli. La prière est un devoir d'hospitalité.

La prière, un devoir de mémoire. Notre Dieu est un Dieu qui était. Un Dieu qui me parle comme il a parlé à mes pères et qui m'enracine dans le passé. Un Dieu qui était avant que je ne fus. Un Dieu qui est à l'origine de mon être puisqu'il est mon Père. Un Dieu donc qui est source et me donne des ressources. Un Dieu que je peux prier, supplier et plier, à qui je peux me fier et me confier, à qui je peux parler et par lequel je peux exister ou subsister. Un héritage unique donc et une identité. Un Dieu qui me rappelle tous ceux qui ont œuvré avant moi pour vivre de la grâce seule, de la foi seule, de la seule Écriture. Un Dieu de mémoire, un Christ dont on fait mémoire, un Saint-Esprit qui communique à mon for intérieur celui-là seul qui "se fait reconnaître comme Dieu", comme il est dit ici dans notre texte. Devoir de mémoire donc, faute duquel le présent n'est que plante sans racine et l'avenir velléité sans consistance.

Mais la prière est aussi un devoir d'oubli. Il s'agit de prendre en compte non seulement le Dieu qui était, mais encore le Dieu qui est. Comment assumer le présent si l'on a la tête constamment tournée vers le passé ? Comment vivre avec la tête à l'envers ? Jésus ne dit-il pas : "Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière, n'est pas propre au Royaume de Dieu" (Luc 9/62) ? Le risque, en effet, du devoir de mémoire est d'ériger le passé en absolu, en machine à mémoire et en pensée couchée. C'est l'effet pervers des commémorations sans fin qui feraient soudain de nous des êtres gentils, essentiellement aimables, incapables de faire du mal aux mouches et aux humains. Comme s'il fallait ranger la méchanceté dans les coulisses ! Car, pour expliquer massacres, tortures ou haines et cette application à détruire qui nous habite parfois, il ne suffit pas d'exhiber sur scène les "erreurs de l'histoire". Trop facile et trop primitif ! Tandis qu'on nous incite de toutes parts à tout commémorer, à tout inscrire, à sauvegarder toutes les traces ou à ne pas cesser de les aviver, il est utile que soient soulignées la fonction essentielle et les vertus majeures du souvenir perdu. C'est le sens même du "Pardonne-nous nos péchés" et du "Ne nous expose pas à la tentation" de l'Oraison dominicale. Il s'agit ni plus ni moins que de redécouvrir les vertus thérapeutiques de l'oubli. Dans le livre des Psaumes, on trouve constamment l'appel à Dieu d'oublier la faute, d'oublier le péché, de le couvrir du manteau de Noé : "Si tu comptes nos fautes, qui pourra subsister ?". Ezéchiel s'écrie : "Les péchés qu'il a commis seront oubliés", en parlant du prophète-guetteur, et l'auteur de la Genèse fait dire à Joseph au pouvoir : "Dieu m'a fait oublier toutes mes peines". Oublier n'est donc pas simplement le signe d'un défaut de mémoire, un raté de son fonctionnement, mais bien ce qui permet à la mémoire d'exister. Il y a, à l'égard du passé, un "devoir d'oubli" qui n'est pas le refus désinvolte du souvenir, mais la manière de le garder fidèle et vif. Nous sommes face à ce paradoxe : inciter à l'oubli, c'est aider la mémoire. C'est aider la mémoire à repartir de zéro et à être en mesure de tout recommencer. De faire du présent une réalité et de ne pas l'oblitérer aux dépens du passé et de l'avenir. C'est vivre le Dieu qui est, le présent, le temps présent comme temps de Dieu.

La prière est aussi devoir d'hospitalité. C'est le Dieu qui vient. Comment accueillir celui qui déboule chez moi sans crier gare ? Qui court-circuite le présent pour le faire devenir événement et qui risque bien de perturber mon avenir si soigneusement planifié ? Illustration d'une parfaite manifestation d'insolence ! Mais voilà, si c'était le Christ ? Si soudain lui venait faire irruption ? Si lui s'invitait chez moi ? Car, ne l'oublions pas, il n'y a pas de culture ni de lien social sans un principe d'hospitalité. Dès les premières pages de la Bible, il nous est raconté et mis en scène la loi inconditionnelle de l'hospitalité illimitée par le récit des trois étrangers ou anges qui arrivent chez Abraham. Très tôt, ces trois personnages ont été identifiés à une figure de la trinité. Un peu comme dans notre récit aussi où il s'agit de trois personnages : celui qui arrive, celui qui est dérangé et celui qui dérange son ami. Un bel enchaînement et une belle solidarité. Tout est relation et l'ami qui me tombe dessus pourrait bien être l'ami suprême. Le principe d'hospitalité commande et donne même à désirer un accueil sans réserve et sans calcul, une exposition sans limite à l'arrivant. Est-ce possible ? Nous avons étudié dans nos paroisses le thème "étranger-étrangers" et c'est vrai qu'une communauté culturelle ou linguistique, une famille, une nation, ne peuvent pas ne pas suspendre, voire trahir, ce principe d'hospitalité absolue : pour protéger un "chez soi", en assurant le "propre" et la propriété contre l'arrivée illimitée de l'autre ; mais aussi pour tenter de rendre l'accueil effectif, déterminé, concret, pour le mettre en œuvre. N'empêche que c'est au nom de l'hospitalité inconditionnelle qu'il faut tenter de déterminer les meilleures conditions.

Notre Dieu est un Dieu qui vient. Il est celui qui advient et m'ouvre l'avenir. Un Dieu peut-être que je ne connais pas encore, mais qui va se faire connaître à moi de façon nouvelle. De façon non encore connue, mais qu'il révélera. Un Dieu qui se dira et se vivra de façon autre, mais à qui il ne faut pas cesser de demander pour recevoir, de chercher pour trouver et de frapper pour ouvrir. Un Dieu qui nous demande de bien vouloir l'accueillir, même s'il n'est pas tout à fait conforme à ce que je pouvais penser de lui. Lectures nouvelles, interprétations inédites, découvertes insoupçonnées, car il s'agit d'un Dieu toujours en marche sur le chemin d'espérance. Un Dieu qui cherche, qui nous cherche et aussi un Dieu qui se laisse trouver. Un Dieu qui frappe à la porte de mon cœur pour qu'il s'ouvre enfin : "Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je prendrai la Cène avec lui et lui avec moi". Le Dieu qui nous aime nous attend, hier, aujourd'hui, éternellement. Venez, car tout est prêt.



Références musicales :
- Psaume 67 Que Dieu nous bénisse
- NCTC 231 = ARC 582 De toi, Seigneur
- NCTC 275 = ARC 644 Nous venons près de toi




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