Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte

Luc 10 v 38-42 Sophie Reymond



Luc 10, 38-42
06 février 2005
Sophie Reymond

Que n’a-t-on parfois, à l’aide de ce texte, opposé activité et contemplation, service et écoute, action et prière, travail et repos, cherchant tant bien que mal à justifier la supériorité de l’un sur l’autre, la « meilleure part » contre une « moins bonne part » peut-être trop vite identifiées ! Car en quoi consiste exactement cette « meilleure part », étant donné que nous avons affaire à deux « sœurs » ? D’où vient que nous cherchions à en faire des sœurs plus ou moins ennemies ? Car c’est bien parce que nous le faisons que cette histoire nous est racontée.
Certes, il y a un temps pour chaque chose. Le lien entre ces deux parts en nous nécessite aussi de s’exprimer, d’être vécu en des temps particuliers : un temps pour travailler, un temps pour écouter. Le danger de l’activisme, autant que celui de l'oisiveté, menace quand l’une ou l’autre de ces dimensions n’est pas concrètement honorée, et ce d’autant plus que l’une peut être est un visage de l’autre, dans une relation de réciprocité : l’action comme forme d’écoute, et l’écoute comme forme d’action. Et nous savons aussi que ce n’est pas d’abord une question d’agenda plus ou moins équilibré. Le texte, qu’on ne saurait prendre pour un cours de gestion des activités, nous mène plus loin.
Donc, deux sœurs (deux parts en nous) : l’une, l’aînée, qui travaille ; l’autre, plus jeune, qui écoute. De Marthe, le texte nous dit qu’ « elle s’affairait à un service compliqué ». Ce n’est pas tant le travail qui pose un problème, mais qu’il soit « compliqué », « multiple ». En quoi consiste véritablement cette « complication » ? On peut douter que cela soit celle des tâches en tant que telles, quand bien même l’arrivée de Jésus, sans doute impromptue, ait bousculé les horaires, et que Marie semble en rajouter en laissant Marthe seule (on entend presque Marthe marmonner : pourrait se bouger un peu, tout de même…). Marthe rouspète, râle, se plaint. Bref, Marthe perd son calme, s’agite, s’inquiète, « tiraillée par un service multiple », face à une Marie qui, assise aux pieds de Jésus, écoute.
« Une seule chose est nécessaire » :
Ce qui est d’abord nécessaire, c’est « une seule chose », non pas ‘plusieurs’, courir plusieurs lièvres à la fois. Rassembler nos esprits justement, unifier ce qui nous « agite », extérieurement ou intérieurement, de sorte qu’une certaine unité structure en retour nos activités et nos temps particuliers. Unité qui s’oppose à la dispersion de l’esprit, un danger présent autant dans l’activité que dans le repos (toutes formes étant égales), à un éclatement qui deviendra, à raison, insupportable.
Ensuite, savoir qu'au milieu de l’activité nécessaire ou dans le repos la « meilleure part » à « choisir » consiste fondamentalement à vivre ou à viser, au-delà de l’unité, une paix intérieure, l’assurance de la présence du Christ en toute circonstance.
Ce qui conduit, enfin, à discerner ce qui est opportun en chaque situation, plus précisément, à vivre de cette paix tout en tenant compte des situations. C’est autant la « meilleure part » que savoir la « choisir » et la vivre qui est important, vivre concrètement ce qui est alors possible.
C’est ce que Marie apprend, parce qu’elle ne le sait pas encore, elle est la plus jeune. Surtout, elle sait ne pas savoir et avoir besoin de l’apprendre, en quoi, aux pieds de Jésus, elle « choisit » la « meilleure part », celle qui lui est nécessaire en cet instant, plus nécessaire que d’aider sa sœur. Liberté de Marie qui ne craint pas de s’attirer des reproches pour profiter de la présence de Jésus avant qu’il ne reparte, écouter cette Parole (l’on ne sait rien de ce qui est dit à Marie), s’en imprégner, apprendre à la laisser irriguer ensuite toutes ses activités.
Et c’est ce que Marthe sait, mais aussi ce qu'elle a oublié, elle qui est l’aînée, celle qui a le plus d’expérience mais qui, en cet instant, est dispersée, se perd, perd son assurance intime. Marthe se sent oubliée : « cela ne te fait-il rien…? » dit-elle à Jésus. Elle ne s’adresse pas à Marie, ne lui demande pas directement son aide, mais passe par Jésus pour formuler sa requête. Étrange détour qui signale que Marthe a moins besoin d’aide pratique que de l’attention de Jésus. Délaissée dans ses tâches par Marie, voilà que Marthe se sent, à tort, délaissée par Jésus lui-même, qui parle présentement à Marie. Elle « survint » (sans peine on l’imagine sortant exaspérée de sa cuisine), prend Jésus à témoin de la désaffection de sa sœur. Mais voilà que Jésus perçoit la véritable attente de Marthe, déplace le problème, se montre attentif à une inquiétude plus profonde, l’appelle par deux fois et la ramène sans violence à l’essentiel : « Marthe, Marthe… ».
La « meilleure part » pour Marthe, sa manière à elle d’être à l’écoute, de vivre l’unique nécessaire, aurait été peut-être de se dire deux choses, ou mieux, de se réjouir de deux choses : de se réjouir de la présence de Jésus chez elle, et de s’affairer tout en vivant de cette joie ; de voir sa sœur se mettre aux pieds de Jésus, de celui qu’elle-même aime, qu’elle a déjà « reçu dans sa maison ». Ne l’accablons pas : avec quelle audace, quelle liberté, quelle vigueur et quel amour aussi ne s’adresse-t-elle pas à Jésus ? Marthe se plaint, mais comme sa manière à elle de manifester son besoin du Christ, d’entendre finalement aussi une parole à elle adressée (et elle l’aura). En demandant maladroitement davantage, elle apprend à nouveau de Jésus, qui perçoit son agitation, ce qu’elle avait oublié : quoi que nous fassions, rien ne peut nous séparer de lui, de son amour, l’unique nécessaire.
Une dernière chose : Marthe est l’aînée, autre manière de pointer cette maturité, cette authenticité d’une écoute adulte qui embraye sur une responsabilité active, une mise en pratique de la Parole : un chemin que Marie, appelée à grandir, devra emprunter aussi, en temps opportun. Mais en mettant en valeur, aux yeux de « Marthe », le comportement de « Marie », la plus jeune, l’inaccomplie, Jésus nous dit aussi qu'il ne faut pas craindre cet autre aspect de la maturité qui consiste, dans l’humilité de sa « jeune sœur », à réapprendre, à revenir à la source, à sa fraîcheur, à sa jeunesse, faute de quoi le Sens, par quelque vieillissement de l’esprit, finira par se dessécher et se perdre.




Inscription à la newsletter