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Luc 10 v 25-37 (Jean-Pierre STERNBERGER)
Texte : Luc 10/25-37
Genre : Prédication Auteur : Jean-Pierre STERNBERGER Source : Prédication pour le dimanche 15.07.2001. Bible et Liturgie, ERF Cévennes-Languedoc-Roussillon. Qui est mon prochain ? Qui est ce prochain que je dois aimer comme moi-même ? A cette question, il y a mille et une réponse toutes faites. "Qui se ressemble s'assemble", "J'aime mieux ma sœur que ma cousine et ma cousine plus que ma voisine"… Qui est mon prochain ? Le légiste attendait certainement une définition. Une définition, c'est un enclos qui enferme. On dit : "dans le cadre de la définition". On dit aussi qu'on se "retranche derrière une définition" et cela me fait penser aux camps retranchés dans lesquels se cachent les soldats romains d'Astérix, avec des palissades et des tours de guet. La définition du prochain ce pourrait être cela : un camp retranché où ne pénètrent que celles et ceux qui montrent patte blanche, une définition qui exclut tous ceux et celles qui ne répondent pas à la bonne définition, mais aussi qui enferme tous ceux et celles qui croient correspondre à cette définition. Celles-là et ceux-là ne seraient pas dignes de l'amour, ne seraient pas aimables. Le légiste fait ce que nous faisons tous, il attend une définition parce que c'est pratique, ça permet de ne pas se poser de question. Mais peut-on définir un être humain ? Un prochain ? Pour ne pas avoir à donner de définition, Jésus raconte une parabole, ou plutôt une histoire. A la différence d'une parabole qui pourrait se passer n'importe où, n'importe quand, l'histoire de Jésus met en scène des lieux et des personnages précis. Ça se passe sur la route de Jérusalem à Jéricho où passe un homme, un prêtre, un Lévite et un Samaritain. Il pourrait s'agir de ce que nous appelons une histoire vraie, le récit d'un fait divers qui se serait effectivement produit. La route entre Jérusalem et Jéricho traverse une partie de désert de Juda et qui dit désert dit possibilité d'une attaque de brigands. Pour avoir tous un jour ou l'autre emprunté cette route, les auditeurs de Jésus n'auront aucune peine à imaginer la situation du malheureux voyageur, et à se mettre dans sa peau. Pour nous qui ne voyageons pas tous les jours sur cette route-là, je dirais que cette histoire de Jésus fonctionne un peu comme un jeu vidéo. Jésus nous met aux manettes. On dit que c'est la parabole du bon Samaritain, ce n'est pas tout à fait vrai… L'histoire du samaritain aurait commencé ainsi : "Un samaritain passait sur la route entre Jérusalem et Jéricho. Soudain, il voit gisant dans un ravin, un homme laissé pour mort…". Mais si Jésus avait raconté ainsi son histoire, ses auditeurs auraient été les spectateurs d'un fait divers et, pour peu que certains d'entre eux ait eu quelque animosité envers les Samaritains, ils se seraient même réjouis de ce qui arrive au malheureux voyageur. On ne sait rien du voyageur dont parle Jésus ni s'il est riche ou pauvre, romain ou juif, pharisien ou légiste, s'il habite Nîmes, La Paillade, ou Saint-Christol-lès-Alès. Ce voyageur, c'est vous et c'est moi, et c'est encore celui qui voulait se cacher derrière une définition du prochain. Le voilà, nous voilà contraints de rentrer dans l'histoire, de se mouiller, de traverser l'écran. Nous sommes aux manettes. Nous descendons de Jérusalem à Jéricho, non pour trouver une définition au mot prochain, mais pour vivre une histoire qui nous fait rencontrer des prochains et vous connaissez la suite… Alors, faute de définition, je voudrais faire 5 remarques à partir de cette histoire, cinq remarques qui en appellent certainement d'autres, puisque c'est aussi le propre des histoires que d'ouvrir une discussion là où les définitions voudraient y mettre terme. Ma première remarque concerne le phénomène de miroir contenue dans l'idée même de prochain ; en hébreu, le mot traduit par "prochain" dans l'Ancien Testament de nos Bibles peut tout aussi bien être traduit par "autre" dans l'expression "l'un l'autre", "les uns et les autres". Ce mot hébreu ne désigne pas forcément un être humain. Par exemple en Genèse 15, on nous raconte qu'Abraham fait un sacrifice et partage des animaux en deux. Les deux parties de chaque animal sont disposées l'une en face de "l'autre". Le prochain, c'est l'autre en face de moi, l'autre que je reconnais comme mon vis-à-vis. Dans l'histoire du voyageur, le regard joue un rôle très important. Le prêtre voit l'homme blessé, le lévite voit l'homme blessé, et l'homme blessé voit que le prêtre et le lévite le voient et font semblant de ne pas le voir. Peut-être même l'homme blessé se reconnaît-il dans ce prêtre et ce lévite et se dit : c'est normal, moi à leur place j'aurai fait de même. Et sans doute le prêtre comme le lévite reconnaissent dans la forme allongée au fond du ravin un être humain semblable à eux. C'est peut-être même justement parce qu'ils se reconnaissent dans cette forme qu'ils accélèrent le pas de peur que la cause de ce malheureux ne les atteigne à leur tour. Cet homme est bien leur prochain. Mais eux n'agissent pas comme ses prochains. Le miroir est brisé. Ma deuxième remarque est pour souligner que, comme dans les jeux vidéo, les hommes qui passent sur la route ont tous un profil très caractéristique : le prêtre, le lévite, le Samaritain, nous dirions peut-être le pompier, le médecin ou le hooligan. Mais là où l'histoire ne se passe pas comme un jeu vidéo, c'est que les actes des uns et des autres ne correspondent pas à leur profil. Le pompier passe sans s'arrêter, le médecin continue sa route et le hooligan remplace le SAMU ! A l'origine de cette histoire, on demandait à Jésus une définition : Jésus brouille les définitions et les cartes. Pour lui, l'être humain n'est jamais prisonnier de la définition que l'on donne de lui. Contrairement à beaucoup de jeux vidéo où il faut tirer le plus vite pour descendre l'adversaire aussitôt qu'il est reconnu comme tel, dans cette parabole, il faut attendre jusqu'au bout pour savoir si, oui ou non, les personnages vont se comporter ou non en prochain. Troisième remarque : on ne choisit pas son prochain. C'est une règle du jeu. Le blessé aurait certainement choisi le prêtre ou le lévite, le médecin ou le pompier, et avant tout il aurait choisi de ne pas être dans cette situation qui fait qu'il a besoin de l'aide de son prochain. Personne n'a choisi. Le Samaritain non plus n'a pas vraiment choisi d'être le prochain de l'autre ; simplement, il a réagi en fonction de la situation. L'Eglise non plus ne choisit pas. Que se présente une famille en deuil, des fiancés aux cœurs plein de projets, des parents souhaitant faire baptiser leur petit ou des sans-papier en lutte pour une régularisation, l'Eglise n'a que le choix de s'organiser afin que l'accueil des uns ne vienne pas rendre impossible celui des autres. Tu aimeras ton prochain, celui qui vient à toi. Quatrième remarque : si Jésus ne définit pas le prochain, c'est que le prochain en général n'existe pas. N'existent que des situations concrètes de joie ou de malheur, des situations aussi concrètes que l'est la route entre Jérusalem et Jéricho et, dans ces situations, des prochains, concrets eux aussi, qu'ils soient prêtres, pompiers ou samaritains, français, allemands, d'origine maghrébine, turque, chinoise ou bretonne, des Jacqueline, des Karim, des Joséphine ou des Petra et deux Joséphine ne réagiront pas de la même manière même si elles ont le même âge, sont nées sous le même signe, travaillent dans le même bureau ou ont suivi la même école. La question n'est pas "qui est mon prochain ?" mais "qui s'est montré le prochain ?", "qui a agi conformément à cette compréhension du prochain ?", "comment est-ce que je vais aimer mon prochain ?". On est passé de l'idée du prochain à l'action concrète pour le prochain. J'en arrive à ma cinquième et dernière remarque, même si, à partir de ce texte, le débat est ouvert. Jésus choisit d'évoquer une situation d'urgence, de vie et de mort, mais c'est pour en tirer un enseignement pour toute la vie et notamment pour toutes les fois où il n'y a pas d'urgences, sans doute lors de situations exceptionnelles, des femmes et des hommes dans le cadre de la CIMADE ou autre, se sont révélés comme de véritables héros, parfois à la plus grande surprise de ceux qui pensaient bien les connaître. N'attendons pas que de telles conditions se renouvellent, n'attendons pas une définition du prochain pour agir. N'attendons pas d'être dans le fond du ravin pour tendre la main au Samaritain qui passe. Apprenons dès aujourd'hui à voir en lui, en elle un prochain, au delà de toutes les définitions. Amen. 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