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Luc 10 v 25-37 (André GOUNELLE)



Texte : Luc 10/25-37
Genre : Prédication
Auteur : André GOUNELLE
Source : Notre Prochain (revue trimestrielle de la Fondation John Bost), n° 277, septembre 1994 (p. 6-12).



LE BON SAMARITAIN

Frères et sœurs, en choisissant comme texte, pour le culte de ce matin, la parabole du bon Samaritain, je n'ai vraiment pas cherché l'originalité. Quand il s'agit pour des chrétiens de soigner, de secourir, d'accueillir et d'entourer des gens en difficulté — et telle est bien la visée de La Force —, la référence au Samaritain vient immédiatement à l'esprit. De plus, cette parabole est l'une des plus connues du Nouveau Testament. Mais je ne crois pas que l'originalité soit toujours une vertu. Si la prédication évangélique doit parfois surprendre, et apporter de l'inattendu, il lui faut aussi répéter ce que l'on sait, méditer des textes connus, reprendre et se réapproprier des vérités élémentaires, s'arrêter sur les affirmations fondamentales que nous avons toujours besoin d'entendre à nouveau. Jésus a dit qu'un "scribe instruit du Royaume... tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes".

Les scribes du christianisme ont tiré autrefois du trésor que représente cette parabole, des choses anciennes que l'on trouve dans de vieux écrits. Ils en tirent aujourd'hui des choses nouvelles que l'on peut lire dans des livres et articles publiés depuis peu de temps. En consultant les uns et les autres, j'ai découvert qu'à travers les âges, on a proposé trois lectures ou trois explications différentes du bon Samaritain, l'une très ancienne, l'autre plus récente, et la dernière tout à fait contemporaine, mais toutes les trois ont quelque chose d'important à nous dire.

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La première prédomine largement chez les auteurs chrétiens de l'Antiquité et du Moyen Age. Selon eux, notre parabole résume et illustre le message central de l'Évangile. Elle raconte par une comparaison l'histoire religieuse de l'humanité depuis la chute jusqu'à la rédemption, depuis Adam jusqu'à Jésus-Christ. Pendant des siècles, on a interprété dans cette perspective les personnages et les événements du récit. Le voyageur, disait-on, figure l'humanité. Les brigands représentent le diable ou les démons, c'est-à-dire les forces du mal, les puissances mauvaises, celles du péché, de la misère, de la souffrance, qui attaquent l'être humain, le blessent gravement et l'abandonnent dans une situation critique dont il ne peut pas se tirer tout seul. Ce sacrificateur et ce lévite qui passent sur la route sans s'arrêter symbolisent l'Ancien Testament, et peut-être les religions de l'Antiquité qui voient et décrivent bien la détresse humaine, mais sont incapables de la secourir, de lui porter remède. Quant au bon Samaritain, que la vue de l'homme gisant sur le bord du chemin émeut, qui s'occupe de lui, le soigne et le guérit, on voit en lui l'image de Jésus venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus. Et enfin, cette hôtellerie, où le Samaritain dépose la victime pour qu'on en prenne soin, correspondrait à l'Eglise où Jésus conduit ceux qu'il a sauvés, où ils seront à l'abri jusqu'à ce qu'il revienne.

Quelques commentateurs du Moyen Age, friands d'allégories comme on l'était à cette époque, vont jusqu'à expliquer dans cette ligne les moindres détails du récit. Par exemple, ils pensent que l'huile et le vin versés sur les plaies font allusion aux deux sacrements, celui du baptême et celui de la Cène. Ils estiment que les deux pièces de monnaie, les deux deniers, que le Samaritain donne à l'hôtelier renvoient aux deux Testaments que le Christ remet à l'église pour qu'elle puisse nourrir et soigner les fidèles qu'il lui confie.

Cette première interprétation identifie donc le chrétien, le croyant, avec cet homme dépouillé et meurtri. Elle invite à reconnaître en Jésus le bon Samaritain qui éprouve de la compassion, de la pitié pour lui et qui vient à son secours. Notre parabole serait une illustration frappante de l'œuvre qu'a accompli le Christ, du salut qu'il apporte au monde. Elle ne nous parlerait pas de ce que nous avons à faire, mais de ce que Dieu a fait pour nous.

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A partir du seizième siècle, on écarte et on rejette cette explication que l'on juge ingénieuse, certes, mais trop subtile et sophistiquée. Calvin la qualifie de spéculation inventée par des esprits curieux et futiles, plus préoccupés de "gazouillis" que de solidité. Cette appréciation sévère s'explique par la vive réaction des Réformateurs contre la lecture allégorique de la Bible dont abusaient les théologiens et les prédicateurs de leur époque.

On va donc proposer une autre explication de la parabole qui y voit un enseignement non pas sur l'œuvre accomplie par Jésus, mais sur l'amour du prochain. On n'identifie plus le croyant au blessé, mais au bon Samaritain. A son exemple, dit-on, le chrétien doit se montrer attentif aux malheurs et aux besoins de ses semblables. Il doit faire tout ce qu'il peut pour les secourir de manière efficace. On entend dans notre texte un appel à la générosité, au dévouement et à l'action charitable. En contraste avec le bon Samaritain, le sacrificateur et le lévite incarneraient l'indifférence et la lâcheté humaines. Ils symboliseraient une fausse religion, toute de façade, qui ne se traduit pas par des actes, dans des comportements. Souvent, on estime que Jésus critique ici le judaïsme de son temps pour qui les dogmes et les rites avaient plus d'importance que les personnes. En effet, l'incident raconté par la parabole se situe sur la route qui mène à Jérusalem, siège du temple. Probablement, le sacrificateur et le lévite s'y rendent pour accomplir leur service, assuré selon un tour de rôle. Ils ne s'arrêtent pas, sans doute parce qu'ils craignent de se souiller en touchant du sang, ou pire en touchant un cadavre ce qui, selon les règles en usage, les aurait empêché d'officier. Leur conduite s'expliquerait par un souci de pureté rituelle. Ils seraient conduits par la même conception étroite et formaliste de la religion qui interdisait de guérir un jour de sabbat. Jésus dénonce cette conception ; il lui oppose une religion dominée par l'amour du prochain, qui constitue avec l'amour de Dieu le grand commandement où se résument la loi et les prophètes.

Ainsi comprise, notre parabole a pour but d'indiquer, par un exemple frappant, ce que signifie "aimer son prochain". Cette seconde explication, devenue classique, nous paraît tellement s'imposer, tellement aller de soi que nous avons de la peine à comprendre qu'elle ne se trouve chez aucun auteur ancien. Et Jésus ne la confirme-t-il pas lui-même quand il conclut son récit en disant à son interlocuteur "Va et fais de même" ? Il propose donc bien, sans aucune ambiguïté, le bon Samaritain comme modèle à ses auditeurs.

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Et pourtant, depuis une vingtaine d'années, on a vu surgir et se développer une troisième explication de cette parabole. A la différence des deux précédentes, elle accorde une très grande importance d'une part au contexte de la parabole, et d'autre part à la manière dont elle s'insère dans un débat et vient le modifier.

Voyons d'abord le contexte, ou les circonstances. Au cours d'une discussion, un docteur de la loi, autrement dit un théologien juif, interroge Jésus sur ce qu'il faut faire pour recevoir la vie éternelle. Jésus le renvoie aux deux grands commandements : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et tu aimeras ton prochain". Pour "se justifier" (comprenons : pour expliquer qu'il ait posé une question aussi simple, dont tous les Juifs pieux connaissaient la réponse), le docteur de la loi reprend la parole et demande : "Qui est mon prochain ?". Il ne s'agit nullement d'une dérobade, d'un faux fuyant, mais d'un problème qui préoccupait alors beaucoup les rabbins, qui faisait difficulté pour eux. Certains pharisiens et esséniens considéraient comme des prochains seulement ceux qui faisaient partie de leur secte ou de leur confrérie, et ils excluaient les autres. La majorité des rabbins enseignaient que tous les Juifs, tous les membres du peuple élu, étaient des prochains ; par contre, ils estimaient que le commandement d'amour ne concernait pas les païens, les idolâtres, qu'un vrai croyant devait tenir à l'écart. On déconseillait d'avoir des relations avec eux, et donc de leur venir en aide. Enfin, il existait des rabbins très larges, très ouverts, qui pensaient que tous les êtres humains étaient des prochains, quelles que soient leur race, leur nationalité, leur religion. Il y avait donc un profond désaccord qui se traduisait par de vives discussions, de véritables polémiques entre ces trois courants, le sectaire, l'orthodoxe et le libéral. Il paraît donc très significatif que le héros de la parabole soit un Samaritain ; les Juifs jugeaient les Samaritains pires que les païens, parce qu'ils voyaient en eux non pas des étrangers, mais des faux-frères, des gens qui avaient abandonné et trahi la foi juive. Jésus prend donc nettement parti dans la controverse, et indique clairement que le prochain ne se définit pas par l'appartenance à une ethnie, à une nationalité ou à une secte. Le commandement d'amour s'étend à tous les êtres humains. Jésus donne donc raison au courant libéral.

Mais, en même temps, il va beaucoup plus loin et, pour s'en rendre compte, il faut voir comment la parabole fonctionne dans la discussion entre Jésus et le docteur de la loi. Elle déplace le centre du débat. Elle retourne la question posée. Elle renverse, ou plutôt inverse les données du problème. Un rabbin libéral aurait pu raconter l'histoire d'un Juif pieux qui aurait rencontré successivement un coreligionnaire, un païen puis un Samaritain en difficulté, et qui aurait décidé chaque fois de leur venir en aide. Il aurait ainsi montré que le véritable croyant doit traiter tout homme comme son prochain.

Or, Jésus raconte une autre histoire : celle d'un homme blessé au bord d'une route qui voit passer successivement un sacrificateur, un lévite, un Samaritain. Et il termine en demandant : "Qui a été le prochain de cet homme ?". La parabole lui sert à transformer la question, en la posant non plus à partir du Samaritain, mais du blessé. En fait, au docteur de la loi, Jésus veut faire comprendre deux choses.

D'abord, que le vrai problème, celui qui a de l'importance, ce n'est pas le sien, mais celui de cet homme dans la détresse. Il ne doit pas raisonner à partir de lui-même et de ses théories, mais à partir de l'autre et de sa situation. Qu'il oublie son point de vue et qu'il pense et agisse en fonction de ceux qui souffrent, de ceux qui sont dans le malheur. Pour avoir des prochains, il faut apprendre à se décentrer de soi-même.

Ensuite, lui dit-il, ton prochain, ce n'est pas telle ou telle catégorie d'êtres humains, ce n'est même pas l'humanité entière, mais c'est celui que tu rencontres sur ta route et dont tu t'occupes. Ton attitude, ton comportement fait de l'autre un prochain ou non, quels que soient par ailleurs les liens et les différences. Il est celui dont tu t'approches, ou celui qui s'approche de toi. Et tu peux faire de tout être humain un prochain si tu sais l'aimer.

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Voilà donc ces diverses interprétations. Je n'ai pas envie de choisir entre elles, et je ne crois pas qu'elles s'excluent. Il me semble, au contraire, qu'elles se combinent, et mettent chacune en évidence l'un des aspects d'une parabole aux multiples facettes. De cette lecture plurielle de notre texte, se dégage, me semble-t-il, une triple interpellation.

Premièrement, Jésus nous pose une question très claire et précise : qui a besoin de nous ? A qui pouvons-nous apporter de la compréhension, une présence et un soulagement ? De qui sommes-nous appelés à devenir le prochain, c'est-à-dire à nous approcher, à mettre la force que nous avons à son service, comme le Samaritain l'a fait pour le blessé ?

Deuxièmement, le prochain n'est pas seulement celui vers qui je vais, mais aussi celui qui vient à moi, celui qui s'approche de moi pour m'aider. Nous sommes tous des assistés, et il ne nous faut pas oublier la force que nous recevons parfois de ceux-là même que nous secourons. Notre route est jalonnée de Samaritains qui se sont faits nos prochains et qui nous ont fortifié.

Enfin, la parabole nous rappelle celui qui est venu et qui vient à notre secours, à savoir le Christ Jésus. Sur les chemins parfois difficiles, périlleux, écrasants de l'existence, nous ne sommes pas abandonnés à nous-mêmes, réduits à nos seules ressources. Un bon Samaritain nous accompagne, nous soutient, nous donne sa force, à nous qui en manquons terriblement. Nous avons tous besoin de lui, et il est là. Il s'est fait notre prochain, il ne cesse de s'approcher de nous, et de nous rapprocher les uns des autres.

Amen.




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