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Luc 10 v 25-37 (Alphonse MAILLOT)



Texte : Luc 10/25-37
Genre : Notes homilétiques
Auteur : Alphonse MAILLOT
Source : Qui est mon prochain ? — Notes homilétiques sur les trois lectures dominicales pour les dimanches et fêtes de l’année C [juillet-août]. Mission Intérieure de l’Eglise Evangélique Luthérienne, 1992 (p. 40-45).



5° dimanche après la Pentecôte
ou 15° dimanche ordinaire

Luc 10/25-37

Attention à ce texte copieux, aux conséquences "énormes", mais dégénéré en historiette philanthropique (cf. le BON (?) Samaritain) : ne prendre (à mon avis) qu'une petite partie du texte (pour une prédication).

1ère partie : un "légiste" (TOB) ; un "docteur de la Loi" (Lectionnaire catholique) ; on peut aussi mettre un... "exégète", un "commentateur", ou mieux un "professeur en Ecriture Sainte" (ce que vous êtes en expliquant ce texte qui donc vous concerne en premier lieu). Ce "légiste" vient "tester" le Christ (parfois ce verbe signifie : tendre un piège, mettre à l'épreuve, etc…), mais ici l'homme qui questionne Jésus montrera plus loin qu'il n'a pas de vraies réponses à certaines de ses questions, et qu'il est donc sincère en les posant. Il vient, au moins un peu, pour essayer d'apprendre. Il ne vient pas seulement en professeur qui veut écraser le Christ de son savoir. En effet, s'il a la réponse à sa première question (v. 25), il n'en a pas à la deuxième (v. 29).

Retenons la première question et son caractère légaliste : "Que dois-je FAIRE pour hériter la vie éternelle ?", question posée à Celui qui vient justement pour nous DONNER la vie éternelle. Mais Jésus n'est pas un Dieu pointilleux, même s'il est un redoutable (ô combien !) débatteur. Il renvoie le professeur en Ecriture Sainte à l'Ecriture Sainte = "Toi qui passes tes journées à étudier la Torah (ce que moi, je n'ai pas le temps de faire), tu dois savoir ce que ta Torah te dit, puisque, de plus, tu ne crois qu'en elle". Et certainement Jésus s'attend à la "charte-du-Faire" : le Décalogue, ou autre énoncé de lois précises. C'est là qu'une première fois, le professeur en Ecriture Sainte, montre qu'il n'en est pas resté à la surface ou à la lettre de la Torah, et s'il ne surprend pas complètement Jésus en lui donnant une partie du Shema' Israël : Deutéronome 6/5, en revanche, en allant extraire de son contexte bizarre Lévitique 19/18, ce commandement apparemment secondaire : "(Tu aimeras) ton prochain comme toi-même", il ne pouvait que déconcerter Jésus ; on se rappellera que Matthieu (28/37) et Marc (12/29) mettront ce sommaire (?) de la Loi (?) sur les lèvres mêmes de Jésus, et non sur celles d'un professeur en Torah.

Et Jésus est contraint de lui dire : "Ta réponse est juste (droite : orthôs)" = Je n'ai donc rien à t'apprendre, tu sais lire et tu sais tout ce qu'il faut savoir : "Va, fais ce que tu viens de me dire, et la vie éternelle t'attend. Je n'ai rien à ajouter".

C'est alors que le professeur d'Ecriture Sainte va montrer que, non seulement il a lu et même bien lu, mais qu'il a très bien lu, puisqu'il a essayé de mettre en pratique ce qu'il avait lu, et il s'est aperçu d'un obstacle jusqu'ici insurmontable : il veut bien aimer son prochain, mais, mais... il ne sait pas avec certitude qui est son prochain et aucun texte ne lui donne nulle part une définition bien précise, bien cernée, bien nette du prochain. Il ne sait pas qui est son prochain, car il ne dispose ni de sonnette ni de critères (ni de compteur Geiger) qui pourraient lui permettre de se dire, enfin rassuré : "Tiens, tiens, ça y est, celui-ci est mon prochain !".

2ème partie : C'est pourquoi jaillit, spontanée et merveilleuse, cette question à laquelle la Torah (ni aucune loi) ne répond pas : "Mais qui est mon prochain ?".

Je crois que c'est à cause de cette question qui l'empêchait peut-être de dormir, et en tout cas de se dire juste, qu'il ne faut pas prendre en mauvaise part le verbe du v. 25 (tester), ni surtout celui du v. 29, où la TOB traduit (à l'envers) : "Lui voulant montrer sa justice", (dans cette ligne, ce serait plutôt "montrant ce qui l'empêchait de se croire juste") ; il faut sans doute traduire : "Lui, voulant montrer la pertinence de sa première question" ou "lui, voulant se justifier d'avoir posé une telle question à laquelle il semblait avoir pourtant la réponse" (celle du v. 27).

Et cette seconde question est plus qu'une question, c'est quasiment un cri (d'une très grande richesse), car c'est la question qui montre la limite, sinon l'échec de la Torah (et aussi des efforts de l'homme pour décrocher lui-même la vie éternelle). C'est la limite infranchissable de toute morale.

Arrivés ici, vous devriez (si c'était possible dans nos cultes) vous arrêter brusquement et poser la question (que vous vous serez bien posée préalablement) : "Qui est (maintenant) notre prochain ?", "Qui sera-t-il tout à l'heure ?". Et de plaindre fort ceux qui auraient déjà une réponse et qui pourraient répondre, là où en fait Jésus ne va pas répondre... ou plutôt il va donner une de ces réponses indirectes qu'on reproche tant à ceux qui les donnent.

Car à cette question, il n'y a pas de réponse directe ! Il n'y a pas de portrait robot préalable du prochain. Certes, le mot suppose (le plus souvent, mais pas nécessairement) un voisinage. L'Israélite avait souvent pensé que le prochain était tout autre Israélite. Mais le singulier mettait en cause cette définition générale (autant que limitée) ; et il semble bien que notre légiste ait compris qu'aimer supposait une personnalisation précise de l'être aimé. Ceux qui aiment "tout le monde" n'aiment personne. Et ici, on peut s'en prendre aux tendances de l'Eglise qui ont fait dégénérer l'amour précis du prochain précis, en philanthropie diluée, où l'on s'en sort avec un bulletin de vote, un chèque et une grande déclaration en langue de bois. Cela soulage et c'est peut-être beau, ça l'est même sans doute, mais ce n'est certainement pas l'amour du prochain.

3ème partie : La parabole (sic ! le mot n'est pas employé, contra TOB, note j ; ce serait plutôt "Le Cas") du Bon (re-sic !) Samaritain.

Tout d'abord, bien expliquer pourquoi Jésus donne un cas (ne dites pas non plus "exemple", encore contra TOB, note j). Le prochain, c'est toujours du "cas par cas". Par ce cas, Jésus va montrer que le prochain, ce peut être n'importe qui, mais, une fois "prochain", ce personnage devient quelqu'un d'unique :

a) Je crois que Jésus profite de cette "parabole" (sic !) pour montrer que le personnel sacerdotal, attaché à la Torah, et enfermé surtout dans ses distinctions entre le pur et l'impur, n'est pas le mieux placé pour découvrir le prochain. Le blessé est à demi-mort (v. 30), et sans doute est-il couvert de sang ; deux raisons suffisantes pour qu'un prêtre (v. 31) ou un lévite (v. 32) évitent toute souillure possible, en ne traversant pas la route (cf. Lévitique 21/1-4 et 11). Ce n'est pas leur dureté de cœur qui les fait traverser au plus vite pour laisser mourir le blessé, c'est la Torah elle-même.

b) Le choix du Samaritain par Jésus est cruel, car le Samaritain (ancien frère, mais "le peuple fou de Sichem" : Siracide 50/26) était encore plus méprisable que le Philistin. C'était une injure équivalant à "démoniaque" : Jean 8/48.

Ce Samaritain qui "passait par là", sentit ses entrailles se nouer (v. 33) : "En lui la piété n'a pas tué la pitié" (Leenhardt) ; il s'approche (verbe capital, mais qui n'est pas parent du terme grec "prochain"), et il fait tout ce qui est nécessaire pour cet homme qui n'entre pas pourtant dans la catégorie des hommes à aider d'après sa Torah samaritaine. Mais lui, transgresse ici ses lois, ses tabous ; il s'en fiche. Sa Loi, c'est l'homme qui est là et qui a besoin de lui (noter le geste d'échange au v. 34). Il lui consacre le temps nécessaire, prend les précautions utiles au rétablissement du blessé (v. 35), mais reprend sa route.

4ème partie : On a tout dit (ou presque) sur le renversement inattendu du v. 36 où le prochain-à-aimer, dont on attendait qu'il fût le blessé, devient le Samaritain.

Mais :

a) Je crois que surtout, si Jésus pose sa question ainsi à l'envers, c'est pour faire dire à l'exégète juif le mot impossible, qu'il n'a jamais dit sans cracher aussitôt, le mot : Samaritain. Jésus va d'ailleurs en être pour ses frais, car le légiste s'en sort par une admirable (!) périphrase : "Celui qui a pratiqué la pitié" (v. 37) ;

b) C'est pour montrer que même un Samaritain (un damné) peut être, peut devenir cet énigmatique prochain ;

c) C'est pour répondre au v. 25 : "Quand tu pensais au prochain, c'était pour connaître ceux pour qui tu devras faire (cf. v. 25) quelque chose de bon. Si tu commençais par songer à ceux qui font quelque chose pour toi, peut-être le "problème" te serait-il plus simple ? Le prochain, c'est d'abord celui qui vient à toi".

Et enfin Jésus renverse tout, une fois de plus : "Va et fais de même" (v. 37).

Faites donc bien attention à aimer tous les Samaritains qui, en ce dimanche, se sont approchés de vous ! Et à ne pas leur fournir de réponse à leur question : "(Mais) qui est mon prochain ?". Il leur revient de le trouver eux-mêmes.




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