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Luc 10 v 1-24 (David Mitrani)
texte : Évangile selon Luc 10 / 1-24 (d'après trad.: Bible à la Colombe)
première lecture : Psaume 126 chants : 253 et 216 (NCTC) Soixante-dix ou soixante-douze. Combien étaient-ils donc, ces disciples que Jésus envoya "comme des agneaux au milieu des loups"? Disciples? Plus vraiment d'ailleurs, puisque "envoyés", en grec, ça se dit "apôtres". Combien d'apôtres, alors? En tout cas, pas douze! Repartons quelques temps en arrière… On raconte qu'au temps où régnaient en Orient des rois grecs, successeurs d'Alexandre, l'un d'eux, en Égypte, fut convaincu par le responsable de la grande bibliothèque d'Alexandrie de demander avec grands égards et nombreux cadeaux à Éléazar, grand-prêtre de Jérusalem, à la fois un exemplaire des Saintes Écritures, et des traducteurs versés en même temps dans l'étude des textes sacrés et dans la culture grecque. Comme demandé, Éléazar en envoya six par tribu, soit 72 au total, qui traduisirent la Torah en grec en 72 jours. Et comme, déjà à l'époque, on ne savait pas compter, on appela le résultat "traduction des LXX". Car 70, c'est le nombre des descendants de Jacob qui s'installèrent en Égypte, à la fin de l'histoire de Joseph. Et 70 ans, c'est le temps de la ruine de Jérusalem sous la puissance de Baby-lone. Bref, 70 ou 72, c'est le chiffre d'Israël au milieu des nations, alors nous dirons 72, à cause de la traduction grecque, parce que notre texte à nous ce matin a un peu à voir avec cela. Parce que nos apôtres ne sont pas envoyés, agneaux, vers d'autres agneaux… La mission que Jésus leur confie n'est pas de parler de lui à ceux qui le connaissent déjà. Ce n'est pas d'aller à la rencontre les uns des autres. Ce n'est pas de déplacer leur culte de Jarnac à Veillard pour s'y retrouver à peu près exactement les mêmes personnes! Ce n'est pas même de partir à la rencontre de ceux qui ont une autre manière que nous d'annoncer ou de pratiquer la même religion. Les 72 apôtres ne sont pas des protestants réformés, envoyés en mission exploratoire chez les catholi-ques ou chez les pentecôtistes… Voilà, ils ne sont pas 12 à cause de ça! Ils sont envoyés vers les païens, comme les 72. Ils sont envoyés chez les païens. Bien sûr, Ptolémée régnait aussi sur la Judée, autrefois, et il aurait pu demander à Éléazar de lui envoyer simplement la traduction, faite à Jérusalem. Mais non. On ne traduit bien les Écritures qu'en étant immergé dans le milieu destinataire. On n'annonce bien le message évangélique aux païens qu'en allant chez les païens. C'est normal. Ce sont des païens. Ils ne vont pas venir chez nous, sauf quelques égarés qui sont entrés parce qu'ils ont vu de la lumière…! Oui, le Christ "était la véritable lumière qui, en ve-nant dans le monde, éclaire tout homme. Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a pas connue." (Jean 1 / 9-10) Et c'est donc dans les ténèbres que les 72 sont en-voyés pour une tâche difficile: parler de lumière à des gens qui n'ont pas conscience de l'obscurité! Ou pire: à des gens qui aiment l'obscurité et qui la nomment "lumière"… La tâche est difficile, elle est surtout éprouvante. Pourquoi? Parce qu'il faut faire dans ce pays-là comme si on y était chez soi. Comme les 72 traducteurs, encore une fois! Il ne faut rien prendre avec soi, c'est-à-dire par devers soi, et ne pas tergiverser en route, comme quelqu'un qui entre dans l'eau en se demandant si elle est bonne, s'il ne vaudrait pas mieux ne se mouiller que les jambes, et jusqu'à quelle hauteur, et si c'est vraiment le bon moment de la journée, et s'il ne vaudrait pas mieux remettre ça à une autre occasion, etc. Mais il n'y a pas le temps, sinon la marée sera basse avant qu'on ait commencé à nager! Ou pour prendre une image plus habituelle dans nos textes: c'est le moment de la moisson, et il n'y a pas d'autres personnes pour y travailler… La mission des 72 sera donc de moissonner de cette étrange manière, qui est bien celle de Jésus: non pas en conquérants, mais en visiteurs; non pas avec ses propres provisions, mais en mangeant ce qu'on leur proposera là-bas – et ça, pour un Juif, c'est terrible! La mission des 72 implique l'impureté rituelle. La mission de Jésus implique d'abandonner ce qu'on croyait fondamental, ce dont on pensait que Dieu le commandait, ce par quoi on s'imaginait être plus proches de Dieu. Car désormais le mouvement s'est inversé. Avec la mission des 72, "le Royaume de Dieu s'est approché"…! On ne doit plus faire en sorte d'aller vers lui, mais c'est lui qui vient, et comment mieux en témoigner qu'en s'approchant soi-même de ceux à qui on veut en rendre témoignage?! La proclamation et le mouvement de ceux qui proclament, c'est la même chose. Tout comme le mot "Évangile" désigne en même temps le contenu et le mouvement de l'annonce. Annoncer l'Évangile du Dieu qui s'approche, ce n'est pas faire venir les gens, c'est aller chez eux pour le leur dire, manger leur nourriture, respirer leur air, se laisser couvrir de leur poussière. L'Évangile, c'est Dieu qui assume le monde qui ne le connaît pas. Car cela, il le fait de toutes façons, quoi que nous fassions, et quoi que fassent les gens. L'avez-vous remarqué? La seule différence de message annoncé, selon qu'on est bien reçu ou non, c'est que "le Royaume de Dieu s'est approché… de vous" dans un cas, et pas "de vous" dans l'autre! La mission des 72 n'est, en aucun cas, de faire le tri par avance. Dieu vient dans le monde. Ils vont dans le monde. Dieu s'approche des indignes. Ils s'approchent des indignes. Dieu risque sa vie là-dedans. Ils risquent leur vie là-dedans… La mission des 72 est de dire l'Évangile qui les fait vivre à ceux qui ne le connaissent pas, dans la langue de ceux qui ne le connaissent pas. Cette mission est incontournable, quand bien même la langue en question me raclerait la gorge et me ruinerait les oreilles, quand bien même la nourriture qu'on m'y ferait manger me donnerait la nausée et me rendrait moi-même dégoûtant à mes propres yeux, quand bien même la poussière de leurs villes obscurcirait mes regards et ralen-tirait mes pas… Ainsi en a-t-il été de Jésus lui-même, reconnu roi sur la Croix par un écriteau écrit dans les trois langues, au moment où sa mission culminait non pas dans le pouvoir, mais dans la mort. Et comme pour Jésus, dont l'écrasement est la victoire, pour les 72 aussi la mission s'achève dans la joie. C'est cette joie qui traverse, qui remplit littéralement toute la fin de notre texte, et autant Jésus que les apôtres revenus vers lui. Le mouvement naturel s'est inversé, je vous le disais il y a quel-ques minutes. Ainsi le Satan est-il expulsé du tribunal céleste, lui l'accusateur! Ainsi les reptiles venimeux ont-ils perdu tout pouvoir de nuisance, annulant la malédiction de la Chute originelle (Gn. 3 / 15). Les 72 se réjouissent de cela, mais ils ont tort: ce n'est que la marque de quelque chose de bien plus important, de bien plus réjouissant! Ce n'est que la certitude qui permet d'avancer sans crainte. "Rien ne pourra vous nuire", dit Jésus. Il le dit aux 72 rentrant de mission, comme eux-mêmes ont pu s'en rendre compte. Il le leur aurait dit au départ en mission, ils ne l'auraient pas cru, peut-être… Vous, est-ce que vous y croyez, que "rien ne pourra vous nuire"? Non. Pourtant, c'est vrai, les 72 sont rentrés dans la joie. Mais, vous me direz que vous, vous n'êtes pas apôtres. Moi oui, mais vous non. Parce que moi je sais, j'ai appris, je sais faire… Si Jésus n'avait pas prié le Père comme il le fait à la fin, vous auriez peut-être raison, quoique alors vous auriez bien de la peine à vous prétendre protestants et à revendiquer le sacerdoce universel, si vous refusez de l'exercer. Mais Jésus a prié: "Je te loue, Père, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révé-lées aux enfants"! C'est donc que science et savoir-faire n'ont pas ici de pertinence. Seul compte l'ordre, l'en-voi en mission du Seigneur, l'appel qu'il adresse à chacun de quitter sa place naturelle et d'aller piétiner quelques scorpions et plusieurs serpents, manger n'importe quoi sans se soucier de pureté ni de morale, mais en ayant comme seule préoccupation d'ouvrir les oreilles qui n'ont pas entendu encore qu'en Jésus-Christ, Dieu s'approche de ceux qui ne le méritent pas. Personne n'a vu, personne n'a entendu, une telle chose. Il y a ceux qui croient que Dieu n'existe pas, et ceux qui croient qu'il est au ciel. Il y a ceux qui croient qu'il vient pour condamner les méchants, et ceux qui croient que le mal lui est indifférent. Et puis il y a nous. Nous qui savons où est le bien et où est le mal. Nous qui savons que nous ne sommes pas capables de faire le bien, à peine de le vouloir. Nous qui savons pourtant, parce que nous l'avons vu, que Dieu s'approche des méchants pour les guérir et les aimer. L'avons-nous vu? Nous l'avons vu agir envers nous-mêmes! C'est seulement parce que nous, méchants et indignes, nous avons été pardonnés, relevés, ressuscités, que nous pouvons essayer de dire à d'autres méchants, à d'autres indignes: "le Royaume de Dieu s'est approché de vous". Le leur dire dans leurs langues, à leurs tables, pour qu'ils l'entendent. Amen. Veillard - 4 juillet 2004 Pasteur David Mitrani - erf.jarnac@free.fr Autres textes de la même catégorie
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