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Luc 09 v 28-36 Jean-Daniel Wohlfahrt



Luc 9/28-36 08/03/98

Ils ne s'attendaient sûrement pas à ça, Jacques, Pierre et Jean, montés à Jérusalem, sur la montagne de la transfiguration. Pensez que non seulement ils vivent un moment intense avec Jésus Christ mais encore ils se retrouvent en compagnie de Moïse et d'Elie. Le premier disparu depuis plus de 2000 ans, l'autre depuis 1000 ans au moins.

Le premier acte se passe pendant que Jésus prie. Les disciples dorment comme ils dormiront à Géthsémanée. La chair est bien faible. Matthieu, Marc et Luc sont d'accord pratiquement jusqu'au moindre détail sur le déroulement de l'événement, mais Ils n'ont pas de mots pour exprimer ce qui se passe. Alors ils parlent de vêtements d'une blan-cheur éclatante, de transfiguration comme une lumière éclatante. La peinture suppléera aux mots trop faibles pour rendre l'événement. C'est l'auréole qui nimbe la tête du Christ et des Saints dans l'iconographie orthodoxe; c'est le Christ ressuscité éclatant de lumière tel qu'il a été peint par Matthias Grünewald pour le rétable d'Issenheim.

Les Évangélistes disent la prière vécue non comme une parole adressée au Père mais comme un dialogue où il s'implique entièrement et sans réserve. S'en souvient-on? Par la prière nous mettons à la disposition de Dieu notre temps, nos talents, nos forces, nous nous mettons à la disposition pleine et entière de Dieu pour la mission dont il veut nous charger. Non pas ce que je veux mais ce que tu veux, que ta volonté soit faite. Quand Paul parle du combat de la prière, il ne pense pas au combat de Jacob au gué de Jabok, pas à un combat contre Dieu mais au combat contre nous-mêmes, contre notre naturelle inertie, notre paresse, notre faiblesse, contre toutes les forces qui veu-lent nous tenir loin de Dieu.

Parce qu'il vit chaque instant, chaque moment en intime union avec Dieu le Christ seul peut prier ainsi. C'est sa vie qu'il met en jeu, qu'il remet entre les mains de Dieu. Que ta volonté soit faite. Seul celui qui suit le Christ jusqu'à la croix peut véritablement com-prendre. Celui-là seul verra la gloire du Fils de l'homme.

Le deuxième acte c'est l'arrivée de d'Elie et de Moïse. Pourquoi eux, pourquoi pas les patriarches à qui Dieu se réfère si souvent quand il dit par exemple Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Les patriarches n'étaient-ils pas des modèles de foi et d'obéissance. Jésus se retrouve entre Moïse et Elie. Il y a là message de Dieu.

Moïse c'est le libérateur, mais c'est surtout le législateur qui grâce aux 10 commande-ments et de quelques 6000 lois et règlements concernant le culte, la vie privée, tous les jours et tous les actes de la vie a structuré pour ne pas dire figé la vie du peuple. En même temps, qu'il l'ait voulu ainsi ou non, Moïse a donné au peuple l'image du Dieu juge. Sa théologie, son enseignement sûrement mal compris, mal digérés ont contribué à faire passer en second plan le Dieu amour, celui qui a libéré et qui donc libérera en-core, et en premier plan l'image encore aujourd'hui si lourde de conséquences pour beaucoup du Dieu jaloux et vengeur.

Elie tient une place de choix dans l'amour du peuple juif, dont il cristallise les espoirs et les attentes. Le musée juif de Bâle expose un tissu magnifiquement brodé destiné à re-couvrir la chaise du prophète Elie. Dans chaque synagogue, a proximité de l'Arche qui contient les rouleaux de Torah, se trouve un siège et c'est le plus beau, prêt à accueillir le prophète s'il venait à apparaître de façon impromptue pendant la célébration du sab-bat. Le peuple juif attend le retour de celui qui a été enlevé au ciel. Si le Messie ne peut revenir qu'à Jérusalem, le prophète Elie, lui, apparaîtra parmi les justes réunis dans une synagogue.

On pourrait dire que Moïse c'est l'institution, qu'Elie, c'est le prophète c'est en quelque sorte le bouillant réformateur qui veut réformer la société, redonner à Dieu la place que le peuple offrait aux Baals et autres idoles, rétablir la justice de Dieu; Redonner la joie de vivre à la veuve et à l'orphelin. N'a-t-il pas offert à la veuve de Sarepta ce qu'il lui fallait d'huile et de farine pour qu'elle puisse vivre décemment de ce que le Seigneur lui allouait ainsi ? Elie est aussi l'une des figures anticipant le Messie dont il doit précéder le retour.

Elie et Moïse même combat, celui de la libération Égypte ou idoles, superstitions ou puissances sont ennemies de Dieu, incompatibles avec la foi. Dieu veut l'homme libre, l'homme capable de choix véritables.

Si Moïse Elie et Jésus sont réunis c'est aussi pour un témoignage, celui de la continuité entre première et nouvelle alliance, c'est un de ces signes qui jalonnent le Nouveau Testament et nous disent qu'il n'y a pas rupture entre le Temple et l'Eglise. Il ne saurait y avoir exclusion de qui que ce soit. Le peuple choisi jadis reste pleinement au bénéfice de l'Alliance. La personne qui me disait tout récemment ne pas être tout à fait d'accord avec l'église parce que "vous comprenez Monsieur le Pasteur pour moi avant Jésus il n'y a rien" cette personne avait tort. Avant Jésus il y avait et il y aura toujours l'amour de Dieu pour le peuple qu'il avait choisi et ses hérauts.

Pour nos Évangélistes, Moïse et Elie représentent avant tout deux tendances de la foi, deux façons de vivre sa foi qui coexistent dans nos églises et communautés, qui vivent dans nos paroisses. Moïse: une foi qui fait grande place à la loi, à la morale, aux actes: c'est la foi baptême, confirmation, mariage, enterrement. Je schématise bien sûr. Moïse avait plus dans ses idées, dans sa vie et son enseignement mais entre ce que dit le Maître et ce que retiennent les disciples il y a souvent un abîme.

Elie c'est la foi retour à Dieu, engagement social, politique, la foi vécue et affirmée dans le discours d'évangélisation.

Moïse et Elie disparaissent comme ils étaient apparus. Quelqu'importants qu'ils aient pu être pour le peuple de Dieu et son histoire, ce n'est pas à Elie ou Moïse que doit s'arrêter le regard des disciples. Ainsi nos compréhensions de la foi, notre façon de vivre, de sentir la foi doit révéler plutôt que cacher l'objet de la foi et ne pas se tromper ou se laisser tromper quant à l'objet de la foi: Jésus Christ, Fils de Dieu et Jésus Christ seul qui donne à la foi sa plénitude et sa richesse. N'est-il pas venu accomplir la loi et les prophètes ?

N'y a-t-il pas contradiction entre notre perception de la foi, et ce que Dieu nous révèle de son Fils. Moïse, Elie, Jésus quelle est le référence ultime de notre foi? Qui sont pour nous les Elie et les Moïse à qui nous accordons une quelconque importance aujourd'hui, que nous voulons à tout prix garder à côté de Jésus car c'est bien de cela qu'il s'agit quand Pierre propose Construisons trois tentes. À quoi répond le "Celui-ci est mon Fils, écoutez-le !" Notre prière se doit d'être la demande sans cesse répétée que Dieu nous fasse vraiment connaître le Fils, nous ouvre les cœurs à son enseignement.

Jésus seul est le chemin la vérité et la vie, lui seul nous mènera jusqu'à Dieu. Cette transfiguration est l'annonce de la gloire que Dieu réserve à ceux qui sont fidèles dans leur cheminement.

Pierre Jacques et Jean en sont arrivés à la merveilleuse découverte que Christ est Dieu. Que vont-ils faire de cette découverte ? D'abord essayer d'en jouir un maximum. Maître, il est bon que nous soyons ici. Ils projettent sur le maître leurs souhaits de disciples. Construisons ici trois tentes, une pour toi, une pour Elie, une pour Moïse. Désir légitime de prolonger un moment extraordinaire, mais aussi signe d'égoïsme et de mécompréhension de l'essentiel. La foi n'est pas vie loin des hommes, à l'abri de leurs drames et de leurs déchirements. La foi, veut bien plutôt nous ouvrir les oreilles, les cœurs et les yeux. La foi doit être transmise. Comment le serait-elle par ceux qui restent sur leur montagne

Appelés à être témoins de la gloire du Christ, Pierre, Jacques et Jean le sont d’abord dans la vie de tous les jours. Et si, descendant de la montagne, Jésus leur interdit de parler de ce qu’ils viennent de vivre, il déclare implicitement qu'un jour ils seront appelés à témoigner et qu'alors, parce qu'ils auront vu la réalité des mystères du Christ, ils auront plus de force, plus de dynamisme, plus de conviction et leur message passera. Ce qu'ils ont vécu doit d’abord nourrir leur foi. Si Pierre allait au bout de son rêve, il risquerait le désengagement, la désagrégation comme celles qu'entraînent pour tant d'hommes et de femmes, jeunes et moins jeunes la vie "sur la montagne" que proposent tant de sectes en offrant, malgré l'inconfort de la tente, une ambiance, un rêve permanent et lénifiant dont le réveil peut se révéler catastrophe.

Dressons une tente. Le Christ n'a que faire du confort de Pierre, Jacques ou Jean. Il ne veut pas de l'adoration perpétuelle, il veut que tous les hommes soient sauvés, qu'ils puissent tous un jour être témoins privilégiés, participants de sa gloire.

La demande de Pierre exprime peut-être aussi le souhait voire le besoin de garder la fugitive image d'un instant. Est-ce forcer le texte que d'y voir une démarche de même type que celle des femmes allant au matin de Pâques embaumer le corps du Christ ? La vie que Dieu donne ne se laisse pas figer dans l'embaumement, fût-il fait avec les parfums et les nards les plus précieux.

L'image de l'autre, l'image d'un événement, le souvenir d'un vécu. C'est tellement tentant de vivre sur son passé plutôt que tourné vers l'avenir incertain. Ne restons nous pas trop collés à une certaine réalité d'Église, à une forme de célébration, de culte, à un type d'activités, à ce que nous avons particulièrement aimé à tel ou tel moment de notre vie. Nous aimerions imposer à tous cette image de l'Eglise.

Ce souhait conditionne tout. Nos efforts visent à faire venir ou revenir le peuple dans la tente que nous avons dressée

Ne serait-il pas temps de descendre de notre montagne pour devenir les témoins que le peuple attend.



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