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Luc 07 v 36 ss James Woody
L’homme-idem n’est pas le même que l’homme-ipse
Luc 7/36-50. Dimanche 14 octobre 01. James WOODY Chers frères et sœurs, recherchant l’Homme, nous l’avons retrouvé dimanche dernier, au sein de la Création (et non de la nature, avions-nous précisé), au cœur du psaume 104. Aujourd’hui, dans notre série de méditations sur la question " que disons-nous de l’homme ? ", il faut commencer à nous intéresser à la place de l’Homme dans la société humaine ; la place de l’Homme parmi les hommes. C’est la question du vivre ensemble. Comment fondons-nous nos comportements au sein de la société humaine autrement dit, comment fondons-nous notre éthique ? sur quoi ? Alors, aujourd’hui encore, mettons le nez dans ce texte fondateur qu’est la Bible et repensons sérieusement notre façon de faire, notre façon de vivre au sein de la société humaine. Et voyons comment se comporte l’Homme. L’épisode du ministère de Jésus que nous avons convoqué ce jour est l’histoire d’un homme important qui reçoit un homme influent et le traite avec égard, déférence. Arrive une femme de mauvaise vie et il n’a que mépris pour celle-là qui n’est à ses yeux qu’une cause d’importunité. Voici donc une femme qui fait partie de ce que la société compte de moins glorieux : une pécheresse. Quel est son péché ? peu importe, je vous laisse imaginer : son corps parle de lui-même. Elle se place aux pieds de Jésus, les mouille de ses larmes, les sèche de ses cheveux, les embrasse, les couvre de ce parfum qu’elle a apporté. C’est la dévotion d’une femme pour le corps de Jésus. C’est l’histoire d’une femme qui joue de la flûte du verset 32 et qui fait intrusion au milieu du banquet de Platon où les convives, s’apprêtant à parler de l’amour voulaient que la femme aille jouer pour elle-même (Platon, Le Banquet, 176, e). Mais la femme a son mot à dire sur l’amour, elle a son corps à dire, elle a son corps à faire parler et plutôt que de dire quelque chose sur l’amour elle devient l’amour en ce sens qu’elle est une expression de l’amour plutôt qu’une expression sur l’amour. Et Jésus qui ne résiste pas à cette chorégraphie du désir ; Jésus qui se laisse faire, qui se laisse toucher voit-on dans le regard de Simon qui suit tout cela des yeux : à la fois spectateur puisqu’il voit et gêné puisqu’il pense qu’il aurait mieux valu éviter que Jésus se laissât toucher par cette femme pécheresse. Ce banquet met en scène des attitudes sociales contradictoires, des comportements antagonistes révélateurs du vivre en commun. Un vivre en commun qui peut être malmené lorsque le commun disparaît, justement, au profit d’une étrangeté qui exclue et engendre des communautés hétérogènes que dans notre vocabulaire social nous appelons ghettos. A travers l’attitude de Simon, à travers celle de Jésus, nous percevons deux manières distinctes de vivre les uns avec les autres, qui reposent sur deux compréhensions de l’être commun. Pour Simon, est commun ce qui est communément visible (Simon en reste au registre social dans lequel l’Homme est clairement identifié par son rang social, sa situation, son histoire sociale). Pour Jésus, l’être en commun ne se fonde pas sur le vivre en commun, sur les associations naturelles, sur le visible immédiat. Jésus interprète l’histoire humaine pour dégager un fondement qui vise l’être, le cœur de l’être qui se nourrit d’un pardon originel. Notre comportement dépend donc du regard que nous posons sur tel ou tel. Un regard qui peut être myope ou pénétrant. Un regard qui s’arrête à l’image fixe d’une réputation ou qui observe le film vivant d’une vie frayant avec l’Eternel. Jésus brise l’image, l’idole façonnée autour de cette femme à qui il offre la possibilité de n’être pas condamnée à tuer son père, violer sa mère et, disons-le tout net, à en finir avec sa propre vie. Allons plus loin dans l’interprétation de ce texte et mettons des mots neufs sur l’attitude de Simon, des mots non théologiques, des mots que la longue pratique religieuse n’a pas poli au point qu’on ne frémit plus au terme " péché " (si ce n’est pour dire que c’est fou d’employer un vocabulaire aussi ringard), au point qu’on ne se réjouit plus au terme " salut " (pourquoi parler du salut ? serions-nous perdu ?). Simon, c’est un eugéniste. C’est l’un de ceux qui sont favorables à la stérilisation des " anormaux ". Cette femme est pécheresse ? qu’elle crève pense Simon en crevant lui-même de voir celui qu’il imaginait prophète se laisser toucher par une intouchable. Cela est bien plus sournois qu’une déclaration aussi franche que scandaleuse, celle du prix Nobel de physiologie et médecine de 1962 Francis Crick qui proposait de mettre en place un permis d’enfanter pour éviter que des " parents qui ne seraient pas très convenables sur le plan génétique " donnent la vie (Cf. D. Kevles, au nom de l’eugénisme). Simon fait partie de ces bonnes consciences qui au début du siècle dernier organisaient des expositions populaires dont les affiches demandaient : " combien de temps continuerons-nous à surveiller de près le pedigree de nos porcs, poulets et bétail, tout en laissant la transmission du patrimoine héréditaire de nos enfants dépendre du hasard ou d’aveugles sentiments ? ", ce genre de manifestations où l’on prenait pour cibles les femmes pauvres susceptibles de procréer, pour les adjurer de ne pas le faire pour ne pas reproduire des " traits humains indésirables " tels que faiblesse d’esprit, épilepsie, alcoolisme, tendance à la pauvreté. En cherchant ce qui peut fonder notre éthique, notre vie en commun, nous voyons qu’il nous faut d’abord régler la question de notre être en commun. A la question " qui dis-tu que je suis " s’est déjà substitué la question " qui vois-tu que je suis " ? Il va donc nous falloir regarder plus profondément en l’Homme, et il nous faudra, dans les semaines à venir, rechercher ce qui nous distingue de l’animal, de la chose, de la machine, pour reprendre les interrogations récentes de Jean-Claude Guillebaud. Pour le moment, cette scène présente d’abord un avertissement : attention ! il y a des mythes fondateurs qui produisent des sociétés inhumaines ; des mythes qui posent le rang social, le destin, le semblable comme norme. Des mythes qui, si nous les avions acceptés, nous auraient privés de Pétrarque, Flaubert, Dostoïevski, Molière, Auguste Comte, Swift, Poe, Maupassant, Baudelaire, Nietzsche, Gauguin, Toulouse-Lautrec, Beethoven, Schubert, Chopin (cf. Julien Teppe, Apologie pour l’anormal ou manifeste du dolorisme). Mais cette scène est aussi faite d’une promesse, d’une parole d’amour : la femme aime Jésus et le lui montre, lui figure. Simon est gêné, Jésus le sais et va s’efforcer de s’expliquer auprès de son hôte (soit dit en passant, si la scène arrivait à un pasteur, au cours d’un repas de paroisse, je suis à peu près sûr que ce n’est pas auprès de l’hôte qu’il devrait s’expliquer mais du conseil de discipline). Jésus va s’efforcer de dire à Simon pourquoi il se comporte ainsi avec la femme et pourquoi la femme s’est comportée ainsi avec lui ; la femme a aimé Jésus mais c’est Simon qui va devoir accoucher de la vérité de la relation humaine qui s’est jouée pendant ce banquet. Et Jésus est le Socrate accoucheur qui demande : " Lequel l’aimera le plus " ? ti,j ou=n auvtw/n plei/on avgaph,sei auvto,nÈ Lequel aura le plus d’amour - agapè ? réponse : celui qui a été le plus largement pardonné, celui pour lequel la remise de dette a été la plus grande. Cette femme a, bien plus que Simon, aimé Jésus. Jésus le voit, l’apprécie et le révèle. Simon pense que Jésus est bien ignorant pour méconnaître le péché de cette femme. Mais Jésus s’avère être détenteur d’un savoir inattendu. Pendant que Simon observait la scène qui se jouait devant ses yeux, Jésus, lui, discernait les traces d’une scène qui s’était joué antérieurement. Une scène précédente qui lui a permis de prendre acte de l’identité profonde de la femme, de son être véritable, une identité à laquelle Simon est étranger. Pour Simon, une personne pécheresse est une personne remplie de péchés. Pour Jésus, cette femme n’est pas la somme de ce qu’elle a pu faire : son identité se construit par ce dont elle a bénéficié, à savoir la grâce qui a effacé ses dettes. A travers l’attitude érotique de cette femme, attitude pleine d’éros, Jésus y lit l’accueil qu’elle a fait à l’agapè qui l’a rejointe. Et l’éros dont a fait preuve la femme constitue sa manière de répondre à cet amour-agapè qu’elle a accueilli. Le travail de Jésus est de mettre des mots sur ces gestes sans parole, nommer la gestuelle en lui donnant un sens qui s’enracine dans l’origine de ce débordement affectif. Comprenons-nous bien : Simon pense que celui qui relève de l’humanité, c’est celui qui est le même que lui, celui qui est idem. Simon ne se demande pas " qui suis-je " ? il se demande " que suis-je " ? Et le fait que cette femme soit pour lui pécheresse montre bien qu’il ne se demande pas qui elle est mais ce qu’elle est. Jésus dit que celui qui relève de l’humanité, c’est celui qui se tient au bénéfice d’une promesse reçue. Ce n’est pas celui qui est idem, qui est le même que, c’est celui qui est ipse : celui qui est soi et suppose déjà un autre que soi. A l’idem de Simon, Jésus oppose l’ipse qui est une identité qui se construit par une parole reçue. " Qui es-tu ? " tu es celui, tu es celle que l’Eternel aime et à qui il remet la dette. Amen |
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